LE COMTE
2 jaia 1859.
Lancelot Théodore, comte Turpin de Crissé, membre libre de l'Académie des beaux-arts, mî)rt le 15 mai dernier, était d'une race illustre. Les Turpin de l'Anjou, dont il descendait, occupaient déjà, au xiii*' siècle, un rang élevé dans la noblesse de cette province. On les trouve à côté de nos rois pendant tout le cours des xiv* et XV' siècles, et les alliances qu'ils contractent avec les premières maisons du royaume, les Thouars, les Laval, les Rochechouart , les Montmorency, attestent l'ifiiportance de leur position et de leurs services*. La branche des comtes de Sanzay, à laquelle appartenait notre contemporain , ne s'était détachée du tronc principal qu'à la
I. Renseignements aatheutiques tirés de Prenves qui font partie du GaH- &et des Tities et des observations manuscrites de Clairambaidt.
LE COMTE TURPIN DE CRISSÉ. in
in du XVI" siècle. Elle devint la première au siècle suiant, quand la branche aînée se fut éteinte, et elle reprit lors le nom patronymique de la famille.
Les Turpin de Crissé de ce rameau s'offrent à nous ous un aspect tout militaire. Lancelot, comte Turpin de urissé, petit-fils du premier comte de Sanzay, et aïeul jî-même de Lancelot-Tliéodore, n'avait fait que suivre exemple de ses pères en s'adonnant au métier des armes. I était lieutenant général et cordon rouge lorsqu'il émi- ;ra en 1792, pour aller mourir en Allemagne. Tout en ervant activement son pays, il avait pris rang parmi les îcrivains du xvnr siècle. Son Essai sur Vart de la guerre, es Commentaires sur les Mémoires de Montecuculli et sur es Institutions de Végcce, sa traduction de César, l'ont nis au nombre des plus habiles tacticiens. On trouve làns ces ouvrages, avec des idées pratiques et une expéience incontestable, la tendance frondeuse des hommes le son temps.
Sa seconde femme était fille du maréchal de Lowendall. Les fils nés de ce mariage n'ont laissé aucune postérité masculine. De son mariage avec M*^" de Lusignan de Lezay, 3n 1745, il eut un fils, Henri-Roland Lancelot, marquis de Turpin , que la révolution trouva colonel du régiment de Berchiny. Ce dernier, marié à M"'' de Montullé, qui lui avait apporté une grande fortune, était dans toutes les conditions de la plus brillante carrière. Bien doué pour les arts du dessin, il les cultivait avec plus de soin et de succès qu'il n'appartenait alors aux hommes de son rang. La marquise de Turpin, femme d'un esprit distingué et
d'un grand cœur, partageait les goûts aimables de son mari. Celui-ci s'était aperçu de très-bonne heure des rares dispositions de son fils, né le 9 juillet 1782, et ce futlui qui lui mit le crayon à la main.
Les événements qui renversèrent la monarchie vinrent jeter le trouble dans cette heureuse existence. L'émigration n'était pas dans les idées du marquis de Turpin : il s'obstina à rester à Paris, subit toutes les épreuves de la Terreur, et en fin de compte fut obligé de s'enfuir en Amérique, laissant presque sans ressources sa femrae et ses deux enfants, Lancelot Théodore, qui nous occupe, et Aline, mariée plus tard au général comte de Meulan. Il mourut peu de temps après à Philadelphie, où il avait vainement tenté de se créer une position.
Dans cet abandon, la marquise de Turpin s'efforça de tenir tcte à l'orage; elle mettait à profit pour vivre les talents ingénieux et l'adresse délicate qui avaient fait, jusqu'au moment de la catastrophe, l'amusement de sa vie, et son fils commençait à la seconder. C'est dans cette lutte acharnée contre les besoins de chaque jour, qu'au sortir de la tourmente les trouva une femme distinguée, la vicomtesse de Turpin, nriariée dans la branche assez éloignée des barons de Crissé. Cette dame, qui s'est acquis une juste célébrité par la part qu'elle prit à la pacification de la Vendée, était venue à Paris pour obtenir la radiation de la liste des émigrés de plusieurs de ses proches; il n'y avait eu jusqu'alors que les relations indispensables entre les deux branches de la famille ; mais en apprenant la situation pénible de ses parents, la vicom-
tesse s'émut et insista pour emmener en Anjou la mère et le fils qui venaient d'épuiser leurs dernières ressources. Le comte Turpin de Crissé ne pouvait raconter sans une vive émotion l'apparition dans le grenier qu'il occupait avec sa mère de sa noble bienfaitrice, les années qu'il avait passées au château d'Angrie, au milieu des ruines encore fumantes de la Vendée, sous l'aile d'une femme qui, par son généreux caractère, s'était concilié le respect de tous les partis, l'attention délicate qui prévenait ses besoins, et cette longue et douce renaissance aux espérances de la vie.
Une hospitalité aussi prolongée, prévenante et (Jélicate comme au premier jour, devait pourtant avoir un terme. Le jeune comte de Turpin, qui venait d'apprendre la mort de son père, voulait faire l'essai de ses forces. La marquise sa mère, en voyant l'horizon s'éclaircir, n'hésitait pas à recommencer sa vie de travail et de sacrifices. En revenant à Paris, ils trouvèrent de nouveaux protecteurs. Joséphine Beauharnais, femme du premier Consul, avait connu la vicomtesse de Turpin, à l'époque de ses négociations avec le Directoire, et lui avait donné son appui. Ce fut la source de l'intérêt qu'elle montra dès lors pour le jeune gentilhomme aux prises avec les rigueurs de la fortune, et dont elle lui donna plus tard des preuves plus sérieuses. Théodore de Turpin trouva surtout un accueil plein d'une chaleureuse amitié chez le vieux comte de Choiseul- Gouffier. L'ambassadeur de Louis XVI à Constantinople avait la passion des arts ; il devina le peintre dans le dessinateur encore inexpérimenté. La maison du
comte de Chôiseul était un sanctuaire du goût; rempli des plus illustres dépouilles de la Grèce : les modèles de tout genre y abondaient, et les conseils du possesseur de ces richesses n'avaient pas moins de prix. Ce fut de la part du célèbre diplomate une véritabliî adoption : il emmena dans un voyarge en Suisse son jeune protégé, lui commanda des tableaux pour le racheter de la conscription, et lui fournir les moyens de faire le voyage de Rome. Dès ce moment, le jeune Turpin appartenait aux arts : il n'a pas dévié un seul jour de la route qu'il s'était alors tracée.
Ce premier voyage d'Italie était encore une épreuve assez pénible : le comte de Turpin aimait à raconter plus tard comment, h Naples, il veillait sur son appétit pour ne pas dépasser la consommation d'un petit pain et de deux figues h son déjeuner. Mais qu'importent ces privations à celui qui satisfait sa passion pour le travail? De retour en France, il avait déj?i dans les arts une agréable position. L'impératrice Joséphine, la reine de Naples Caroline Murât, le prince Eugène Beauharnais lui achetaient des tableaux. En 1810, loi-s du divorce, Joséphine le fit entrer dans sa maison; il y resta jusqu'à la mort de l'impératrice. C'était avec un souvenir plein de reconnaiîr sance que le comte de Turpin rappelait cette époque de sa vie. Il n'avait pas attendu des retours de fortune pour honorer sa bienfaitrice. En pleine Restauration et à la cour même de Charles X, il ainiait à raconter les affectueux égards dont il avait été l'objet à la Malmaison.
En 1813, il avait complété son existence par un heu-
reux mariage. 11 épousa M"* de Lesparda, sa cousine. Leurs deux mères, M"*" de Turpin et M"'* de Lesparda, étaient proches parentes, et, par leurs vertus, bien dignes Tune de l'autre. Ils n'avaient pas d'enfants, mais le comte de turpin s'était plu à répandre la surabondance de ses ^sentiments sur la sœur et les frères de sa femme. Le dernier de tous, Gabriel de Lesparda, avait été élevé sous ses yeux; il le rappelait par ses qualités et ses manières. Ce jeune homme avait parcouru rapidement, et avec un éclat toujours croiï^sant, la carrière des consulats. De Beyrouth, où il s'était admirablement distingué, il venait de passer à Gênes, lorsque le choléra de 1854 l'atteignit et l'emporta. M. de Lesparda mourait ainsi, pour ainsi dire, au champ d'honneur, victime de son dévouement à ses devoirs et de sa charité. Le comte de Turpin sentit profondément cette perte. C'est le seul grand chagrin que nous lui ayons connu ; nous ne serions pas étonné qu'il eût rainé secrètement, dans celui qui l'éprouvait, les sources de la vie.
La Restauration pouvait offrir au comte de Turpin de nouvelles perspectives; il n'avait alors que trente-deux ans, et le nom qu'il portait, de même que les services de ses pères, lui auraient ouvert facilement toutes les avenues; mais la vivacité de ses goûts le préserva de l'ambition. 11 laissa s'écouler les deux premières années du retour des Bourbons, sans que son nom fût prononcé ailleurs qu'entre les artistes, parmi lesquels il s'était créé les relations les plus agréables et les plus sûres. A la réorganisation de l'Institut, en 1816, le roi Louis XVlll rétablit
les académiciens libres dans la classe des beaux-arts; mais le pouvoir qui créait ainsi dix nouveaux fauteuils s'abstint de les remplir lui-même, et il laissa à l'Académie la liberté de ses choix. C'est de ce scrutin que sortit le nom de Turpin de Crissé, le 6 avril 1816. Noire gentilhomme se trouvait donc, au moment de sa mort, un des doyens de l'Institut.
Vers l'époque de cette honorable élection, il fut appelé par M. de Chabrol, préfet de la Seine, à faire partie de la commission qui s'occupait des travaux d'art ordonnés par la ville de Paris. Ce choix assurait à l'opinion du comte de Turpin une part notable d'influence ; il le préparait aux fonctions qu'il remplit plus tard avec tant d'impartialité et de distinction.
Cependant, l'ancien chambellan de l'impératrice Joséphine n'avait vu dans sa nomination à l'Institut qu'un stimulant à ses travaux. Il avait visité une première fois l'Italie dans l'enthousiasme de la jeunesse : il y retourna en 1818 avec les forces de l'âge mûr. Jusqu'alors il avait montré du talent sans originalité. Le sentiment de noblesse qui distinguait ses compositions n'était pas pour lui un privilège : toute l'école cherchait alors le beau et le grand avec passion. Mais la peinture de paysage qu'il avait adoptée, et pour laquelle il était né, n'était à cette époque cultivée qu'avec un succès médiocre. Chez Valenciennes, chez Thiénon, chez Dunouy, chez Bidault luimême et chez Victor Bertin qui dépassaient déjà le niveau précédent, l'imitation était faible, le procédé timide, la direction incertaine. Girodet seul, dans le silence de son
atelier, s'était fait dans ce genre une manière à la fois noble et précise, qui l'aidait à surpasser tous ses rivaux par l'art avec lequel il complétait ses tableaux d'histoire, et qu'il partageait avec son ami Péquignot, artiste mort jeune, après avoir très-peu produit, et aujourd'hui presque inconnu.
La préférence marquée du comte de Turpin pour Girodet m'a toujours fait penser qu'il avait profité de ses conseils; au moins subit-il son influence, car les belles études de Naples que notre paysagiste exécuta en 1818, études qui sont à la fois le chef d'œuvre de son pinceau et le point de départ de sa carrière définitive, procèdent des travaux de Girodet par le caractère serré de l'exécution et l'interprétation ferme et élevé de la nature. Ce qui appartient plus particulièrement au comte de Turpin, c'est le sentiment de la lumière. Séduit par l'éclat incomparable dont elle revêt les paysages de Naples, il n'éprouve pas, pour la rendre, la nécessité que Claude Lorrain lui-même semble avoir presque toujours subie, de noyer les contours dans une vapeur étincelante : il aborde résolument l'imitation des sites à l'heure où le jour sert à découper les objets et à modeler les reliefs, et la forme se reproduit sous son pinceau avec une netteté dont l'habile emploi du clair-obscur exclut la sécheresse.
Par cette manière à la fois savante et sentie, le comte de Turpin s'est assuré une place à part, entre les paysagistes, non-seulement de notre époque, mais de tous les temps. Ses études, dont la supériorité sur ses tableaux est évidente, lui ont fourni les matériaux du bel ouvrage qu'il
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fit graver et publia en 1828. Ces Souvenirs du golfe de Naples offrent peut-être la collection la niieux réussie de vues pittoresques gravées au burin. Le soin avec lequel Texécution des planches a été surveillée égale le mérite des originaux; chacune de ces estampes mériterait un cadre, et la collection qu'accompagne un texte écrit avec beaucoup d'agrément renouvelle délicieusement les souvenirs d'un pays incomparable. J.a nature de Naplos, comparée h celle de Rome, a plus de grâce, et en quelque sorte, de fùte que de grandeur; son interprète a juste le degré de vigueur, de souplesse et d'élégance qui convient au modèle.
Dire après cela que le comte de Turpin n'a pas cessé de travailler jusqu'aux derniers mois de sa vie, qu'il a peint, indépendamment de ses études et d'innombrables dessins, deux cent douze tableaux ; qu'il a renouvelé jusqu'à six fois le voyage d'Italie, qu'il a pris dans sa vieillesse une passion pour Venise égale à celle que Naples avait inspirée à sa jeunesse, énumérer même ses principaux tableaux, ce serait peut-être un soin superflu après ce que nous avons déjà dit. Il n'y a d'importance dans la vie d'un homme que ce qui fait son caractère distinctif.
Nous n'aurions pas un mot d'ailleurs à retrancher du témoignage d'admiration que nous venons de rendre en faveur des études de Naples, par le comte de Turpin, s'il eût tiré tous ses avantages de la culture des arts, et s'il eût marché en plébéien dans la phalange des peintres. Mais si Ton réfléchit qu'à l'époque même où il conquit l'originalité, ce n'était plus qu'un amateur, qu'il avait
repris dans le monde la position qui appartenait à sa naissance, que les soucis d'une carrière difficile s'étaient effacés pour lui, qu'il aurait pu jouir dès lors de son talent de la nianière la plus honorable en amusant ses loisirs et en protégeant les artistes, et que, malgré la tentation presque irrésistible qui porte en pareil cas à renoncer aux grands efforts, il persista dans le plus sérieux labeur : alors, ce me semble, cette physionomie déjà attrayante prend un intérêt nouveau. On se demande si, pour un résultat aussi inattendu, le caractère n'a pas dû être encore plus nécessaire que le talent, et l'on cherche à écarter les voiles d'une modestie qui ne s'est pas démentie pendant un demi-siècle.
Pour la modestie, il faut des témoins, et jamais personne n'en eut plus besoin que l'homme dont nous essayons de faire le portrait. A la plus heureuse organisation, le comte de Turpin joignait tous les avantages extérieurs. Une taille élevée, une tournure élégante, des traits nobles, un sourire charmant avaient survécu chez lui aux prérogatives de la jeunesse : tous les succès qu'on peut obtenir dans le monde lui semblaient réservés ; mais il préférait à tout son atelier et son intérieur. Renfermé dans ses affections et dans ses goûts, on aurait dit qu'il aspirait à se faire oubHer, et les personnes mêmes qui appréciaient le mieux son talent ne songeaient pas à troubler le silence de ses habitudes. Il fallut le sentiment du devoir pour le faire sortir de la retraite : on apprit à le connaître dans les fonctions importantes qu'il eut à remplir; mais la réserve qu'il poussait à l'excès, était tel-
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leinent le trait distinctif de son caractère, que , sans un rapprochement forcé, personne n'eût pénétré peut-être dans le secret de cette admirable nature.
Je regarde comme un des bonheurs de ma vie, commo une faveur signalée de la Providence, la circonstance qui me mit , à mon entrée dans le monde , sous la direction immédiate du comte de Turpin. Dans les derniers temps du règne de Louis XVIII, lorsqu'on détacha le département des beaux-arts du ministère de la Maison du Roi, le comte de Turpin fut nommé seul, et exclusivement, inspectem' général de ce nouveau service. Après l'avénement de Charles X, dans l'automne de 1825, je fus placé sous ses ordres en qualité d'adjoint. Dès ce moment et jusqu'à mon départ pour l'Orient, en juillet 18:28, je ne le quittai pas, pour ainsi dire , d'un seul jour. Avec une bonne grâce parfaite, et malgré la différence alors trèssensible de nos âges, il m'avait associé à toute son action administrative, et grâce à un tel guide, grâce à la reconnaissance qu'il m'inspirait, je ne crains pas de le dire, nous n'avions qu'un esprit et qu'un cœur. Il aurait pu se contenter d'être poli et me voir venir; il fut confiant dès le premier jour, et si je n'avais pas eu envie de bien faire, il eût suffi de cette confiance pour me faire chercher le mieux en toute chose.
Le champ de son activité était très-considérable ; il embrassait les grands théâtres, les Musées, le Conservatoire de Musique, l'école de Choron, le mobilier de la Couronne, les manufactures royales, la Monnaie des médailles, les commandes à faire aux sculpteurs et aux
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peintres et les pensions littéraires. Je voyais mon chef toujours attentif, scrupuleusement impartial, plein d'admiration pour les grands artistes, de sollicitude pour les jeunes et pour les faibles, incapable du moindre retour sur lui-même, envisageant les choses de haut et ne considérant aucun détail comme au-dessous de lui, ménageant tous les intérêts, tant que les ménagements étaient penïiis, et ferme comme un noc lorsqu'il sentait sa conscience engagée. Je trouvais dans ses supérieurs les plus grands égards pour ses avis, et je ne pouvais surprendre ch'ez lui la moindre propension h exagérer son influence : et comme j'étais très-jeune, tout cela me semblait bon, mais naturel ; je ne pouvais me figurer qu'au sortir de cette atmosphère de justice, d'intelligence et de générosité, je ne trouverais plus dans le reste de ma vie rien de comparable ou d'approchant.
Pourtant, comme les épines ne manquaient pas dans cette difficile carrière , je remarquais que les obstacles à l'influence de mon chef étaient en raison inverse du mérite des personnes sur lesquelles il devait exercer son action. Les noms des fonctionnaires qui, par leurs susceptibilités ou leur inertie , paralysaient l'effet de ses bonnes intentions, sont tombés dans un irrévocable oubli ; mais quand on avait affaire à des hommes supérieurs, quand il s'agissait de traiter avec un Brongniart pour la manufacture de Sèvres, avec un duc de Luynes pour les Musées, avec un Chérubini pour le Conservatoire, avec un Rossini, avec un Ilérold, avec un Choron, les difficultés disparaissaient comme par enchantement, et l'on
sentait que la trace alors imprimée resterait durable. .
Tant qu'on eut recours à l'expérience du comte de Turpin, il se dévoua à 'ses fonctions avec une abnégation entière : lorsqu'on rétrécit le cercle de son action, il se résigna avec une parfaite douceur à voir diminuer son importance. A l'heure où éclata la tempête de 1830, il n'avait plus guère d'autre attribution que le soin de surveiller Y ouvrage du Sacre. Mais les parties achevées de cet ouvrage, interrompu par la révolution, suffisent pour faire comprendre ce que peut la capacité unie à la plus religieuse exactitude.
L'événement qui renversait le trône et précipitait le Roi dans l'exil fut pour le comte de Turpin le signal d'une retraite dont il n'est plus sorti. Charles X l'avait nommé gentilhomme honoraire de sa chambre, et cette faveur toute personnelle l'avait touché profondément. Sous les dehors de l'artiste et de l'administrateur battait le cœur du noble d'ancienne race. Il était trop fier pour réclamer le rang que ses pères avaient tenu^; mais la volonté du Roi, qui semblait avoir deviné ses regrets, l'avait enchaîné à la cause de la monarchie exilée d'un lien que la mort seule a pu rompre. Son service de gentilhomme de la chambre du Roi ne s'arrêta pas aux Tuileries : il le continua à plusieurs reprises par de lointains pèlerinages, et quand le monarque son bienfaiteur eut cessé de vivre, le soin qu'il prit de dédier à l'auguste
1. I^ancelot Antoine et Jacques Turpin de Crissé, ancêtres en ligne directe de notre ï^ncelot Théodore, avaient été chambeUans des rois Charles VI, Charles VII, Louis XL et Charles VUI.
rejeton de la famille royale une notable partie de ses travaux, témoignait encore de sa reconnaissance et de sa fidélité.
Le comte de Turpin avait vu venir la vieillesse sans tristesse et sans regrets; il aimait son Académie où Ton savait l'apprécier; il demeurait dévoué à la pratique de son art, et Temploi judicieux de sa modeste fortune lui permettait d'accroître la collection d'objets d'art et d'antiquité, qu'il avait progressivement formée, jusqu'à en faire un des plus précieux cabinets de la capitale.
En même temps qu'il satisfaisait ainsi sa passion pour les belles choses, il avait ses vues d'avenir. 11 pensait à l'Anjou, berceau de sa race, où des parents, dignes de lui, l'avaient une fois sauvé de la misère, peut-être de la mort. Il voulait qu'à l'avenir ses jeunes compatriotes qui auraient la même vocation que lui , pussent rencontrer à leurs débuts, et sans quitter le sol natal, les moyens d'instruction et d'étude sans lesquels les dispositions les plus heureuses risquent de demeurer stériles. C'est pour cela qu'il s'était attaché à faire entrer dans son cabinet des exemples aussi parfaits que possible de tous les développements et de toutes les applications des arts du dessin, depuis l'Egypte jusqu'aux temps modernes. Ce plan, suivi pendant plus de trente ans, avec une intelligence rare et une persévérance à toute épreuve, a produit les résultats les plus remarquables ; et quand, d'après les dispositions prises par le comte de Turpin , la ville d'Angers aura été mise en possession des richesses qui lui sont destinées, cette ville dépassera , dans ce genre de
trésors, les plus grandes cités de la France, sans avoir rien peut-être à envier à quelques-unes des capitales de r Europe.
Jusqu'à soixante-quinze ans, la santé du comte de Turpin avait paru aussi ferme que son caractère ; mais en 1857 une grave maladie de poitrine mit ses jours en danger. 11 ne se trompa pas à ces avertissements : avec une résignation et une sérénité dont on trouverait peu d'exemples, il fit ses préparatifs de départ. Un moment, nous le vîmes se remettre comme par miracle; il reprit ses pinceaux et retrouva la verve de ses premières années. Mais ce n'était qu'une trêve, et le mal reprit bientôt son empire : la religion heureusement lui avait ouvert de bonne heure le livre de la destinée humaine, elles soins pieux dont il était entouré l'aidaient à se dégager doucement de la vie.
Le nom de Turpin de Crissé est porté maintenant par le jeune marquis Turpin de Crissé, petit-fils du chevalier de Turpin, bien connu dans les guerres de la Vendée.
UARGHÉOLOGIE