‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 15 sur 56 · NAUFRAGE DE LA COMTESSE DE BOURK · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DE LA COMTESSE DE BOURK

Sur la'côto de Barbarie, le 197 novembre 1719.

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Parmi les auditeurs du capitaine, il était une personne que l’histoire des naufragés de Calais avait le plus touchée; c'était Hortense; elle se plaisait à relire la lettre de l’intéressante Stéphanie.

— Ma chère nièce, lui dit M. Durfort, je vais te faire connaître une jeune française qui, à l’âge de neuf ans, essuya un naufrage bien douloureux, et éprouva à la suite de cette cruelle catastrophe un bien dur esclavage. Il s’agit de mademoiselle de Bourk dont la famille, tient un rang distingué dans la Provence, Son père,

officier irlandais, était un homme plein de mérite; il avait pris du service dans les armées espagnoles, s’y était distingué de la manière la plus honorable, et avait fixé sur lui l'attention du roi d'Espagne qui le nomma son ambassadeur à la cour de Suède. La comtesse de Bourk résidait en France auprès de la marquise de Va- . renne sa mère; mais aussitôt que son mari lui eut appris le haut poste où il venait d’être élevé , elle se détermina à aller le rejoindre à Madrid, avec ses enfans, excepté un garcon de trois à quatre ans qu'elle laissa entre les mains de sa grand’ maman.

Le malheur voulut qu’au lieu de faire cette route par terre, elle prit le parti de s’'embarquer à Cette, sur une tartane génoise qu'elle trouva prête à mettre à la voile pour Barcelonne. Elle emmenaitavec elle sa fille âgée de neuf ans et dix mois, un garcon qui avait deux ans de moins que sa sœur, M. l'abbé de Bourk son parent,

une gouvernante pour, ses enfans, trois femmes de chambre, un maître d'hôtel et deux autres domestiques. Elle avait un bagage assez considérable, consistant en meubles, argenterie, bijoux enrichis de diamans et autres effets rares et précieux.

Le 22.octobre 1716, la tartane mit à la voile, et trois jours après elle devint la proie d’un corsaire algérien de quatorze canons, qui la fit remorquer par son bâti.

ment après avoir enchaîné l'équipage, et y mettant seulementsept hommes des siens pour faire la manœuvre jusqu'à Alger, où il se proposait de l’entraîner.

— Quels êtres abominables que ces pirates! s’écria Ernest.

— Oui, répondit M. Durfort; il était inconceyable que les grandes puissances maritimes souffrissent la piraterie; et notre conquête d'Alger est un événement des plus notables, en ce qu’il a mis fin, autant que possible, à de tels brigandages sur, mer.

Le pirate algérien se réjouissait dé la

prise qu'il venait de faire, lorsqu'il s’éleva une tempête qui sépara la tartane, du corsaire qui l'avait remorquée, et le 1° novembre elle fut poussée sur les côtes de Gigéri, où elle se brisa contre un rocher.

Madame de Bourk , son fils, deux femmes de chambre et un domestique furent submergés et périrent. Mademoiselle de Bourk était aussi tombée à la mer; un Irlandais nommé Arthur, l’apercoit ; n’écoutant que le cri de la nature, il se précipite dans les flots pour la sauver; il a le bonheur de réussir , et la remet entre les mains du maître d'hôtel qui s'était accroché à un débris du bâtiment : voulant ensuite gagner la rive à la nage l’infortunélibérateur succombe; il disparait pour jamais !

— Après un si beau trait de courage et de dévoûment , combien l’on doit plaindre le pauve Arthur! dit Hortense en poussant un profond soupir. |

— Tu as raison, ma chère nièce, reprit M.Durfort; ces histoires nous appren-

nent surtout à compâtir au sort des âmes généreuses.

Il n’y eut que quatre personnes de sauvées avec mademoiselle de Bourk; savoir:

l'abbé, le maître-d’hôtel , un domestique et une femme de chambre; ces infortunés restés sur les débris de la tartane, étaient encore en danger de perdre la vie; mais les habitans de ces côtes vinrent à leur secours , non par un séntiment d'humanité, mais guidés par l'espoir d’une bonne capture. On appelle Maures les peuplades sauvages des côtes barbaresques; la petite naufragée fut lancée de dessus‘la tartane entre les bras de deux de ces insulaires qui venaient à la nage chercher du butin sur le bâtiment échoué; ses compagnons d’infortunes furent également amenés sur le rivage , d’où on les conduisit aux premieres habitations situées sur des montagnes voisines de la côte; là, ceux qui les avaient sauvés se les partagèrent; ils eurent donc la douleur de se voir séparés les uns des

autres. Le lendemain, les barbaresques ramenérent les trois hommes sur le bord de la mer pour leur faire transporter les effets recueillis du naufrage. Les flots avaient rejeté sur.la rive le corps inanimé de la malheureuse mère de famille : non seulement les insulaires prirent les vêtemens , mais en outre ils coupérent les doigts pour en tirer les bagues , et ce douloureux spectacle se passait sous les yeux des trois captifs.... Il fut néanmoins permis à ces infortunés de conserver une écritoire et quelques livres qu'ils apportèrent à mademoiselle de Bourk; ces objets auxquels les sauvages n'attachaient aucune importance sauveérent les naufragés de leur cruelle captivité.

Transférée au milieu des montagnes de Couco, la jeune captive se servit de quelques feuillets blancs des livres pour rendre compte de ses malheurs an consul français à Alger. Son récit simple et touchant intéressa vivement ce fonctionnaire, qui

DE LA C‘* DE BOURK. 07 donna aussitôt des ordres pour mettre une tartane à sa disposition : de son côté, le Dey recommanda les captifs au grand marabout de ces contrées, espèce de pontife ayant une certaine autorité sur les Maures des montagnes. Le chef des montagnards avait déjà jeté les yeux sur mademoiselle de Bourk, pour la donner comme épouse à son fils, quand l’un et l’autre seraient en âge d'être 1 ariés : il consentit cependant à sa délivrance, après en avoir délibéré avec ceux qui avaient fait la capture; la condition de cette délivrance fut une rancon de neuf cents piastres que l’on exigea pour les cinq captifs. Cette somme fut comptée. Le 10 décembre, les naufragés s’'embarquèrent sur la tartane; trois jours

L après ils arrivaient à Alger. Le consul français ainsi qué les principaux officiers du Dey allèrent au-devant d'eux, pour les accompagner solennellement depuis le port jusqu'à l'hôtel consulaire. Le représentant

de notre nation les conduisit d’abord à sa chapelle, où un T'e Deum fut chanté en actions de grâce de cet heureux affranchissement. |

— Neuf cents piastres ! répétait Ernest ; quel crève-cœur d’être obligé de donner un tel argent à des pirates; mais c'était en 1719! Dieu soit loué de ce qu'aujourd'hui il n'y a plus de dey d'Alger !

— Oui, reprit M.Durfort, c’est un triste souverain que celui qui ne sait point civiliser les peuples soumis à sa domination!

Au mois de février 1794, une troupe de ces pirates était tellement nombreuse dans les environs d’Andrinople, qu’elle menacça d'incendier et de piller cette ville ; les habitans ne virent d’autres moyens de se soustraire à leurs brigandages, qu'en leur payant une contribution de trente mille piastres. D’après les progrès de la civilisation, espérons que de tels exemples ne se renouvelleront plus.

Le 5 janvier 1720, mademoiselle de Bourk s'embarqua pour revenir à Marseille auprès de-sa famille maternelle : cette fois sa traversée fut heureuse; son naufrage ajouta encore à l’intérêt qu’elle imspirait par elle-même, de sorte qu'un certain nombre d'années après, les personnages les plus notables de sa province briguèrent l'honneur d'obtenir sa main. Elle fit donc un brillant mariage, et coula des jours fortunés, jusque vers lan 1780, qu’elle alla rejoindre sa mère au sein de éternité.

À cette histoire, continua M. Durfort, je veux en faire succéder une autre, concernant de même une jeune Française ; celle-ci fut notre contemporaine, elle a donné le jour à un souverain qui règne actuellement sur un grand pays.

Ces paroles excitèrent une vive curiosité dans le jeune auditoire; chacun cherchait d'avance à deviner quelle était cette con-

temporaine, et personne ne réussissail.

Le capitaine s'empressa donc, de satisfaire à l'impatience de ceux qui l'écoutaient, en racontant l’histoire suivante,

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