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prirent la résolution fatale de mettre euxmêmes fin à leur vie, plutôt que de la perdre sous le plomb meurtrier des républicains : ils s’embrassèrent, firent le signe de la croix, enlacèrent leurs bras, et se précipitèrent ensemble dans la mer... Îls furent englouiis!
—* Ah! mon Dieu! s’écrièrent les petits auditeurs, quelle triste destinée ! Que vont devenir leurs compagnons d’infortune ?
— Rassurez-vous, mes enfans, reprit M. Durfort, l'élément en fureur ne sera point leur tombeau. Le rivage se couvrit de spectateurs disposés à porter secours aux naufragés; on était d'autant plus ému de leurs dangers, qu’on avait vu l'action désespérée des quatre jeunes émigrés ; et quon avait compris les motifs de leur désespoir. Les généreux habitans de Calais sauvent le reste des équipages; ils eussent voulu soustraire leurs compatriotes à toute persécution; mais ces infortunés furent aussitôt saisis et conduits
dans les prisons de la ville, au nombre de cmquante-trois, sans égard pour la vieillesse ou pour le jeune âge, car parmi eux se trouvaient des octogénaires, et deux frères, nommés Vitoux, dont l'un avait quinze ans et l’autre était dans sa onzième année.
Le commandant du département consulta le Directoire; le Directoire répondit que les étrangers devaient être traités comme prisonniers de guerre, et les Francais comme émigrés pris les armes à la main. Traduit successivement devant deux commissions militaires, M. le duc de Choiseul parla à ses juges avec noblesse et dignité : «Quand je ne serais pas investi » de linviolabilité sacrée que tous les pays, » toutes les nations, jusqu'aux plus sau- » vages, ont accordée aux naufragés , leur » dit-il, je ne m'en présenterais pas moins » devant vous avec une entière confiance.
» Banni de ma patrie, je m’ai point violé “ ses lois; forcé de me soustraire aux poi
gnards des assassins, en septembre 1702, le règne de sang qui a désolé la France m'a rendu orphelin. Les échafauds de Robespierre ont été arrosés du sang de mon père et de mes parens les plus chers : ma mère est morte de douleur.
Il me reste, en France, deux enfans privés de leur héritage. Eh bien! ce cœur , brisé par de si grands malheurs , n'a jamais oublié qu'il était Français :
J allais chercher l'existence dans les contrées les plus éloignées ; j'allais sur un vaisseau neutre, investi de l’inviolabilité attachée à la neutralité; j'allais avec la stipulation formelle de ne pouvoir être employé contre la France. La peine de rompre son bannissement, je le sais, cest la mort. Mais certes, on ne peut dire, ni croire qu'un naufragé ait rompu son ban, en abordant sur des débris et à la nage , une plage où il a été jeté par la tempête. Le droit de l'humanité, et
les lois de toutesles nations sont en notre faveur. Nous n'avons pas été pris, nous n’avons pas été saisis, mais nous avons été recueillis par bienfaisance, par générosité, noussommes tous naufragés. Les malheureux sont Sie Cette loi, écrite dans le -cœurde:tèus les hommes, fut faite pour les victimes des vents et des flots ; elle ordonne de rendre ce qui était livré par la fureur des vagues... Le but de notre voyage était les Grandes-Indes.
Aucune loi ne jfeut donc nousatteindre, et nous sommes sous la meilleure des protections, celle de la générosité française-et du droit des gens. »
MM. Bachelard , Morgan, Prugnon avO-
cats, se constituèrent les défenseurs des naufragés; et parmi les hommes généreux qui prirent un vifintérêt à leur sort et déployèrent un noble courage pour les sauver, on cite entr’autres M. Gosse, alors accusateur public au tribunal criminel de Saint-Omer,
M. Desprès, avocat de Douai, et M. Dufaux , conseiller à la Cour Royale de la même ville. |
Les militaires français entendirent le langage de l'honneur; les deux commissions ne voulurent point condamner des malheureux qui ne se trouvaient pas dans les cas prévus par les lois : la première déclara purement et simplement son incompétence; la seconde les renvoya devant les tribunaux de leurs domiciles respectifs qui los acquittérent,
— Ah! nous respirons ! dirent spontanément Ernest et Hortense.
— Ne vous livrez pas encore à la joie, reprit M. Durfort; car le Directoire,
acharné contre l’émigration, déféra ces
Jugemens au Corps Législatif, et deux années s'écoulèrent avant qu’on s’occupât de ces naufragés toujours retenus dans les prisons.
Aussitôt que le roi d'Angleterre fut instruit du naufrage de ces émigrés , il en-
voya auprès du gouvernement français deux commissaires chargés delesréclamer comme troupes à son service. Ges commissaires étaient M. Bird, parent du duc de Portland, alors ministre, et M. Butler, dont le fils devait plus tard se faire honneur de servir sous les drapeaux français dans la garde royale. Si ces envoyés ne réussirent pas dans leur mission , ce ne fut pas faute du zèle et de la persévérance de leurs démarches.
Enfin , le 18 juillet 1797, le conseil des Cinq-Cents entendit le député Jourdan (des Bouches-du-Rhône), parlant au nom d'une commission chargée d'examiner cette affaire : « Chez les peuples civilisés , disait- » 11, la guerre est une lutte généreuse, et » non un Cours d’assassinats. L’ennemi » vaincu et désarmé est fait prisonnier de » guerre. L’ennemi livré par la tempête » Ou par un accident naturel commun à » tous les partis, est rendu à la liberté; il » est absous par le malheur. Le vainqueur
DE CALAIS. 69 rougirait d’un succès qui n'est pas dû à sa vaillance ; il se couvrirait d’opprobre s'il livrait à l’'échafaud le coupable même que les élémens ont sauvé et jeté nu dans ses bras. Ni les fureurs réciproques de la guerre civile, ni les lois révolutionnaires, ni les ordres du ministere, n'auraient dû empêcher la loyauté francaise de rendre le lendemain à la mer apaisée ce que les flots irrités lui avaient apporté la veille...
» Dans les délits politiques, plus encore que dans les délits naturels, toute faveur est due à l'accusé; et l’on conçoit à peine les longues rigueurs qui ont suivi le jugement de Calais. Nos frontières sont humides de sang; évitez, s’il se peut , d'en répandre encore. En vain, représentans du peuple, vous presserait-on d'ordonner le supplice de ces malheureux sur les sépulcres de tant de victimes de la guerre civile, malgré un jugement d’absolution. Seriez-vous plus
terribles que des juges militaires, et plus inclémens que la tempête ?
» [Il vous était réservé d’acquitter à cet égard le vœu de l'humanité et de la politique; il vous était réservé de rendre cet éclatant hommage au droit des gens, à la civilisation de l’Europe, ct, par ce généreux procédé, d'assurer à nos braves marins, que le même malheur peut atteindre, une juste réciprocité. »
Le conseil des Cinq-Cents adoptant ces
conclusions , vota un projet de résolution portant que ces émigrés naufragés seraient transférés hors de France, sur un pays neutre, et ce projet fut transmis au conseil des Anciens, pour être converti en
loi.
Le 2 août suivant (15 thermidor), le
député Portalis, rapporteur de la commission nommée ad hoc dans ce conseil, s'exprimait en ces termes: «Les lois contre » les émigrés rentrés ou pris sont-elles ap- » plicables à des émigrés jetés sur nos côtes
par une tempête, par un naufrage? Vous aurez remarqué avec plaisir, dans le détail des faits, que les naufragés de, Calais étaient sur des navires neutres, et que par leur capitulation avec le gouvernement anglais, ils avaient expressément stipulé que jamais ils ne seraient employés contre la France. Mais cela, qui est très consolant pour nos cœurs, est très indifférent à la question. Il nous suffit de savoir que les émigrés dont il s’agit ne sont ni des émigrés rentrés, ni des émigrés pris, mais des émigrés naufragés. Le naufrage est constant, il est convenu; ce fait est tel par sa nature, qu'il donne la solution de toutes les difficultés , et qu'il écarte l'application de toutes les lois.
» En effet, les lois ne sévissent que contre les émigrés rentrés malgré leur prohibition, ou contre les émigrés pris les armes à la main ou dans: une situation hostile, Les lois pénales ne peuvent être
pa
interprétées arbitrairement ; on ne doit point les étendre d’un cas à l'autre. On peut les adoucir, jamais lés aggraver.
Toute peine qui n'est point appliquée dans les termes précis de la loi, n'est qu'une violence de l’homme.
» Aucune loi positive n'avait formellement prévu le cas d’un retour d’émigrés par voie de naufrage et d'accident maritime. Or, dans l'obscurité, l'opposition ou le silence des lois, c’ést au législateur à remplir l'office de l'équité. Le gouvernement a fini par interroger le Corps Législatif. Eh bien! des hommes naufra-
‘gés ne sont proprement justiciables d’au-
cun tribunal particulier; il ne s’agit pas de lesjuger, mais de les secourir. Ils sont sous la garantie de la commisération universelle. L'état dans lequel ils prennent un asile forcé, en répond au monde entier. , » On n’eût jamais dû mettre en jugement des hommes qui, non seulement
avait droit à notre humanité, mais.qui étaient étrangers à notre juridiction. Un acte d’hospitalité était nécessaire, et non un acte de puissance. Le naufrage constaté, toute procédure était interdite :
la pitié et la générosité nationaie devaient éclater seules. Dans ces momes»s, il s’opère un retour instantané à l’état de la nature, qui fait cesser tous les rapports civils et politiques, et qui ne laisse subsister que ceux dont la nature.elle-même s’est rendue garante entre des êtres dela même espèce. »
L'orateur cite un exemple puisé dans la guerre de 1746, entre l’Angleterre.et VEspagne. Un vaisseau anglais sure point de faire naufrage sur les côtes de Cuba se réfugie dans le port. Non seulement le gouvernement le rend à la liberté , mais lui fournit en outre tout ce qui lui est nécessaire. « Qu'il fut grand, s’écrie M. Porta- » lis, cet homme qui, simple ministre d'un » souverain, sut parla dignité de son cayac-
téreet par l'élévation de ses sentimens, se
constituerlemagistrat du genre humain!
» I] vous était réservé, représentans du peuple, d’affermir , par un grand exemple, les principes que nous venons de développer. Vous parlerez au nom de la nation française , et vous parlerez à toutes les nations. Nos braves marins, nos commerçans , nos voyageurs profiteront peut-être un jour des maximes hospitalières que vous aurez proclamées. Votre loi sera citée commele sont tous les actes généreux et brillans qui ont fondé le droit public des nations policées qui honorent et composent la nature humaine. Votre loi sera conservée dans la mémoire des hommes, comme un monument qui atteste et qui garantit la générosité et la grandeur du premier peuple dela terre. Elleseraaccueillieavecce doux frémissement par lequel les âmes sensibles répondent à la voix de la nature. »
À la suite de ce rapport, la résolution
fut adoptée à l'unanimité par le Conseil,
— Les voilà donc sauvés ! dirent avec joie les petits auditeurs.
— Non, répliqua M. Durfort ; le Directoire n’exécuta point cette loï; et un mois après, c’est-à-dire, le 4 septembre 1797, avait lieu cette trop fameuse journée du 18 fructidor, laquelle porta un coup si fatal aux hommes sages qui voulaient ramener en France l’ordre si convenable à ce royaume. Une foule de citoyens des plus honorables furent arrêtés ; et, sans aucun jugement, on lés transporta dans les déserts brûlans de Cayenne et de Synamary.
MM. Portalis et Jourdan furent de ce nombre.
Les directeurs revenant alors sur la loi rendue à l'égard des émigrés naufragés, demandèrent au corps législatif qu’on les rejetât également dans ces contrées lointaines, et des députés osèrent proposer qu'on les mît à mort; un d'eux, nommé Théodore Chabert, les traita de brigands royaux, et ceténergumene vociférant à Ja
tribune, n'eut pas honte d’accoler dans son discours, ou plutôt dans sa diatribe , les noms de Cartouche et de Mandrin aux noms des princes, frères de Louis XVI...
Dans ces tems. déplorables, il y avait des hommes qui semblaient se faire gloire d'abjurer toute pudeur, pour se livrer aux écarts les plus extrayagans.
— Pauvres naufragés! répétaient Ernest et. Hortense, quelle pénible existence que celle passée dans la plus. cruelle incertitude, et véritablement entre la vie et la mort! Celongsupplice moral serait-il donc suivi d’un supplice réel ?
— Mes enfans, reprit M. Durfort, détournons un moment les yeux de ce sinistre tableau; et tandis que des forcenés se montrent constamment avides du sang de ces malheureux , voyons aussi des hommes humains leur faire goûter les plus douces consolations au fond de leurs cachots.
Arrachés du lieu de leur naufrage pour être trainés de prisons,en prisons, ils adres-
DE CALAIS. sy
sent à leurs libérateurs ces adiéux touchans : « Généreux citoyens de Calais, qui » nous avez recueillis, qui nous avez offert » à tous une main secourable et protec- »‘trice, sans vous nous périssions; vous nous avez rendus à la vie; et, quel que soit le sort qui nous est réservé, nos dernières paroles’ seront pour vous adresser les mots sacrés de bienfaits et de reconnaissance ! »
M. de Choiseul a exprimé ainsi sa gratitude envers un digne officier municipal de Lille : c’est à M. Drapier, membre de la municipalité, que nous avons dû tous les adoucissemens d'une position vraiment déplorable; c'est à lui que je dus le bonheur de voir mes enfans. Il me donna une plus grande liberté , pour ne pas corrompre ce bonheur par des entraves qui l'auraient empoisonné. I me dit un jour : « Ma res- » ponsabilité est au-delà de tout ce que vous » pouvez imaginer. Eh bien, je la con- » fierai à votre parole : promettéz=moi de
» ne rien tenter pour vous soustraire, tant » que je ne vous l’aurai pas rendue; alors » je n'anrai aucune crainte, » Je lui donnai ma parole; je lui aurais donné ma vie, s’ilme l’eût demandée à un semblable prix.
Je vis mes enfans, ils restèrent cinq mois à Lille. J’ai pu me sauver plusieurs fois , mais J'eusse préféré mourir ; j'étais bien mieux gardé par mes obligations envers ce vertueux citoyen, que je ne l'aurais été par toutes les grilles dont le gouvernement d'alors m'a depuis encore entouré.
À Saint-Omer ,; c’est un brave officier supérieur qui protége les naufragés contre les persécutions du Directoire. L’anecdote suivante charmera toujours les cœurs vraiment français: « Je dus, dit M. de Choiseul , au général Leclaire, un de ces momens si doux dans les grandes adyersités.
Le geolier à l'heure d’un repas, vint me dire que deux soldats d'artillerie légère demandaient à me voir, et en avaient la permission. Ils entrèrent : je vis deux
beaux militaires, en grande tenue d'artillerie à cheval, tenant la main au colback en signe de respect, et leur visage inondé de larmes. Je me levai, je les reconnus; ils avaient été dragons dans mon régiment. «— C’est vous Pastre? C’est vous Leroy? — Oui mon colonel. — D’où venez vous?— De Douai; nous avons appris votre malheur, nous sommes accourus..….
(Ils me prenaient les mains) Mon colonel! — Eh bien? — Il y avait dans notre ancien régiment un proverbe : quand M. de Choiseul a un louis, 1l y a dix-huit francs pour les dragons; vous n’avez rien aujourd'hui, voilà dix louis, c'est tout ce que nous avons, ils sont à vous. »
« Je l’avoue, je suffoquais, un tel trait me payait de tout ce que j'avais pu souffrir. |
» — Je les prendrais, dis-je, si j'en avais besoin : je serais heureux, je serais honoré d’être nourri par mes anciens camarades , par mes généreux frères d'armes. Je n’en
80 LES NAUFRAGÉS ai pas besoin, j'ai vingt louis, les voila, etc'est plus qu'il ne nous en faut à tous pour vivre peut-être quinze jours encore.
«J’eus bien de la peine à lesrefuser, à les calmer, nous bûmes ensemble le vin d’adieux ; ils me quittérent; mais hors de la prison, ils s’exaspérèrent tellement à l'idée de me voir périr, et disaient si hautement qu'ils tueraient les juges qui me condamneraient, que le général Leclaire, craignant qu'ils ne fussent dénoncés, et que leur imprudence ne devint funeste à eux et à moi-même, m'envoya un de ses aides-decamp me demander de leur écrire un mot d'ordre et de prière pour les faire retourner à Douai, tant dans leur intérêt que dans le mien; car on n'aurait pas manqué de dire que je voulais exciter un mouvement. Je leur écrivis, ils m'obéirent;'et ces deux cœurs généreux ont laissé dans le mien le plus doux et le plus sensible souvenir. » '
= Ah ! ce‘trait ‘rafraîchit l’âme, dirent
avec joie les petits auditeurs. — En reprenant le cours des discussions à l'égard de ces pauvres naufragés, continua M. Durfort, nous voyons que l’on veut les renvoyer devant une commission militaire pour la peine de mort être prononcé contre eux : C'était du moins le résultat de la résolution prise le 28 avril 1599 par le Conseil des Cinq Cents.
Mais le Conseil des Anciens discuta cette résolution dans le mois d'août suivant ; et le député Moreau (de l'Yonne), parlant au nom d'une commission spéciale, en proposa le rejet comme attentatoire à l’indépendance du pouvoir judiciaire qui avait prononcé sur le sort de ces émigrés. Le député Caillemer appuya l'opinion de Ja commission. « Pour traduire ces naufragés devant une commission militaire, dit-il, il faudrait violer les principes non bis in idem. . Déjà ils ont été jugés; déjà un tribunal a décidé que n'ayant pas été pris les armes à Ja main, la peine de mort ac leur est pas
applicable. La loi n'a pas prévu le retour des émigrés par l'effet d’un naufrage; ainsi la loi qui leur infligerait la peine de mort serait évidemment rétroactive ».
Le député Garat cita une île de la Grèce où les criminels ayant recouvré leur liberté par suite de l’éruption d’un volcan, les habitans jugeant qu’étant échappés par une cause aussi imprévue, à la mort qu'ils attendaient dans de si cruelles angoises, on devait leur remettre la peine qu'ils avaient encourue; et il ajouta que telle fut la conduite du Portugal, lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1795. Il opina pour la déportation des naufragés, etle conseil adoptant une résolution conforme à cette opinion, trompa ainsi les vœux des hommes sanguinaires.
— Enfin, s’écria Ernest, voilà ce méchant Directoire foulé dans ses derniers retranchemens ; il va sans doute exécuter la loi ?
— Mon cher ami , répliqua M. Durfort,
tu ne connais pasle despotisme des républicainsde cette époque;ces hommesétaient trop passionnés pour ne se point mettre au-dessus des lois ; jamais la France n’a été plus tyrannisée que quand elle s’est trouvée sous le joug de ces tartufes politiques; il ne revient que honte et malheur aux peuples gouvernés par des êtres qui n’étaient pas nés pour commander !
C'était le 28 août que le Conseil ordonnait la déportation des naufragés ; et toute rigoureuse qu'était cette mesure, du moins elleleur assurait la vie qui depuis quatreans de détention semblait chaque jour prête à leur échapper. Mais le gouvernement républicain tenait à avoir toujours sa proie sous la main. Le 20 novembre , M. de Choiseulet tous sescompagnons d’'infortune sont enlevés des casemates de la citadelle de Lille, pour être transférés au fort de Ham.
De vils criminels ne seraient pas traités plus durement que ne le sont ces malheureux. Enchaînés deux à deux comme des
galériens , ils partent sous une escorte de deux mille quatre cents hommes, après avoir entendu lire l'ordre de fusiller en chemin celui d’entr'eux qui s’écarterait d’un pas; la lecture de cet ordre barbare se renouvelle tous les matins, au départ de chaque couchée. Ceux dont la marche est trop lente sont menacés d’être excités par la baïonnette , comme le cheval l’est par le fouet ou l'éperon..…...… Et ïl y avait parmi eux des malades , des enfans.…
— Le pauvre petit Vitoux n’a-t-il point succombé au milieu de tant de tribulations? demanda Ernest.
— Cet enfant, répondit M. Durfort, déploya beaucoup de courage, et surmonta toutes les souffrances qu'il eut à endurer. Excédé de fatigue dans le transférement dont nous parlons, et se voyant au moment d'être sabré par le commandant de l’escorte, il n’échappa à sa brutalité que par l'air de résolution avec lequel il fui dit : :« Eh bien, citoyen, tuez-moi! »
Ces malheureux prisonniers avaient les poignets écorchés par les fers qu'ils portaient; ils n’obtinrent pas toujours de la paille dans les prisons où ils passaient Ja nuit, et on les laissa une fois trente-six bai sans pain!
— Mon Dieu! qui sauvera ces naufragés? s’écria Hortense.
— Ce sera un enfant, reprit M. Durfort. Il faut vous dire qu'il venait de s’opérer un grand changement dans la face des affaires en France. Napoléon Bonaparte venait de renverser cet odieux gouvernement directorial si arbitraire, pour le remplacer par un gouvernement consulaire qui ne fut qu’une transition passagère entre l’anéantissement du républicanisme et le retour à la royauté. Electrisé par cet événement du plus heureux présage, un enfant à peine âgé de quatorze ans prit la plume, et la voix de l'innocence invoqua la justice due aux opprimés. Cet enfant était mademoiselle Stéphanie , fille
86 à LES NAUFRAGÉS
de M. le duc de Choiseul. Voici la lettre qu'elle adressa à Bonaparte :
« Citoyen général, premier Consul, je » suis bien embarrassée pour vous écrire, > car je le fais sans consulter personne, et » sans savoir si vous voudrez bien m’écou- » ter; maisje n’entends parler que de vous, » on dit que vous êtes si grand! que vous » réparez tous les maux, que vous faites » des choses si surprenantes! cela me » donne la confiance de vous adresser mes » larmes et ma prière. Si ma démarche > vous parait extraordinaire, n’attribuez » cette indiscrétion qu’à ma jeunesse et à » mon désespoir.
« Vous avez sûrement entendu parler » des malheureux naufragés de Calais, ju- » gés, acquittés plusieurs fois, ayant été » au moment d'être renvoyés, et toujours » replongés, sans raison, dans une situa- > tion plus affreuse et plus misérable.
» Qu'ont-ils fait? puisqu'ils ont été jetés » en Francemalgré eux, puisqu'ils ne por-
LDE CALAIS. 87 taient point les armes contre leur pays!
Si vous daigniez lire leur défense, vous
seriez convaincu de la justice de leur cause. Hélas! citoyen premier Consul, mon pèreest parmi ces naufragés, il fut
leur chef; il languit, il meurt en prison ;
on aurait pitié de ses souffrances, si on
les connaissait bien. Depuis près de cinq ans il est en prison, tantôt avec les fous,
tantôt avec les malfaiteurs, transféré de cachot en cacliot; depuis onze mois enfermé dans les casemates de la citadelle
de Lille, il vient d’être conduit enchaîné
dans celles de Ham, sars pouvoir expliquer ce surcroît de rigueur. Abandonné de tout:le monde, au secret le plus rigoureux, on m'a arraché® de sa prison, où je vous demande à genoux de me faire rentrer, si je ne puis obtenir sa
liberté entière.
» Prenez-moi pour gage de sa br et
de sa soumission à tout ce qu'on pourrait exiger de lui. Si on daignait m'en-
fermer à sa place, ce serait faire le bonheur de ma vie, et on serait alors bien sûre de lui dans le lieu de sadéportation!
Prenez pitié de ma douleur, accordezmoi cette grâce, vous effacerez par-là les malheurs qui me font pleurer sans cesse, car j'ai perdu, sur l’échafaud, mes parens les plus chers, il ne me reste que mon père et mon jcune frère; prenez pitié de nous! tous les jours nous vous bénirons: la reconnaissance éternelle de deux enfans si malheureux influera sur le bonheur de votre vie! elle vous environnera toujours, parce que vous aurez sauvé leur père qui périssait sans vous!
Vous êtes trop grand pour rejeter notre prière; soyez notre sauveur, et croyez que votre nom ne sera jamais prononcé devant nous sans qu'il soit béni du fond de nos cœurs. »
Cette lettre de mademoiselle Stéphanie
de Choiseul méritait d’être conservée dans les annales françaises; elle est citée dans
l'histoire des émigrés français comme un monument précieux de piété filiale. C’étaitle 25 novembre 1709 que cette intéressante enfant écrivait au premier Consul, et le 9 du mois suivant, Bonaparte signait l'ordre du départ des naufragés pour un pays neutre où ils furent mis en liberté. Ils se rendirent à Londres. Le roi d’Angleterre accueillit avec une généreuse bienveillance le duc de Choiseul, et traita honorablement ses compagnons d’infortune.
Les tems de proscription eurent un terme : M. de Choiseul rentra dans sa patrie comme tous les émigrés ; aujourd'hui il est pair de France, et il a le bonheur de vivre auprès de son ange libérateur, de . cettechère Stéphanie, présentement épouse de M. le marquis de Marmier , membre de la chambre des députés.
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