‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 34 sur 56 · NAUFRAGE DU NAVIRE LE SUSSEX · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DU NAVIRE LE SUSSEX

Dans le Grand-Océan , en 1820.

Ce sont de grandes entreprises commerciales que celles de la pêche de la baleine, et l’on doit admirer le génie et la force de caractère de l’homme; qui l'ont porté à oser lutter contre les animaux les plus monstrueux. Malgré le courage et l’habileté des marins, ces opérations lucratives ne sont pas sans dangers pour eux, ainsi que nous allons en avoir la preuve par ce qui est arrivé au navire le Sussex, commandé par le capitaine Pollard.

Ce bâtiment américain, du port de deux cent soixante tonneaux , mit à la voile de la rade de Nantuket, en août 1820, pour se

rendre dans le Grand Océan. Jusqu’en novembre, l'équipage n'eut qu’à se féliciter de ses rudes travaux, car les baleines dont il s'était rendu maître, lui avait fourni sept cent cinquante barils d'huile. Mais il semble que les énormes habitans de fa mer se soient concertés entr’ eux, et qu’ au licu de fuir plus long-tems on les êtres audacieux qui venaient leur livrer combat au sein de leur vaste empire, ils aient décidé de se réunir cette fois pour leur résister avec avantage.

Il est de fait que, le 20 novembre , le Sussex se trouva tout-à-coup entouré d’un grand nombre de baleines. Nos intrépides marins s'élancent dans leurs canots, et armés des dards , leurs armes ordinaires, ils cherchent à harponner les baleines les plus proches d'eux. Ces assaillans se sont divisés par tiers dans trois canots; tous à l'envi l’un de l’autre redoublent de courage , les coups de harpons se multiplient à l'infini, et les monstres s’éclaircissent,

plus d’un étant frappé à mort. Néanmoins tant de vaillance doit échouer contre l’acharnement d’adversaires trop puissans.

Bientôt une des embarcations, presqu'enfoncée par le choc de l’un des monstres, est obligée de revenir à bord pour être réparée. On dirait qu'enhardies par ce premier succès, les baleines cherchent à occuper les deux autres canots, tandis que la plus forte d’entr'ellés va attaquer le vaisseau même ; à l'instar de ces ruses de guerre d’armées conquérantes, dont quelques divisions harcèlent l'ennemi , tandis que le corps principal s’avance à marches forcées pour foncer sur la capitale du pays que l’on veut réduire. | En effet, une immense baleine s’est élancée contre le navire , elle le frappe dans tous les sens, et ne pouvant réussir à le renverser , elle s'éloigne à deux cents toises pour prendre un vigoureux élan et venir fondre dessus avec plus de violence. Telle est la force du coup épouvantable qu’elle

lui porte à la proue, qu'elle l’oblige à refouler les ondes qu'il sillonnait dans sa marche. Ce revirement subit a soulevé les flots avec tant d'impétuosité qu'ils pénètrent dans le bâtiment par les fenêtres de l'arrière. La terrible secousse a renversé tous les hommes sur le pont; en quelques minutes le vaisseau se trouve rempli d’eau, et quelques coups de queue de l'animal achèvent de le coucher sur le côté.

A la vue de cette catastrophe , le capitaine et son équipage se hâtent de revenir à bord; on s’empresse de couper les mâts pour redresser le bâtiment; mais en vain essaie-t-on de pomper l’eau qui l’inonde, il n’y a point d'espoir de l’empêcher de couler à fond. L’équipage ne s'occupe plus que de sauver à la hâte quelques provisions de vivres, et de les déposer dans les deux canots qui deviennent l'unique ressource de ces malheureux naufragés, Les voilà donc à la merci des flots dans deux frèles embarcations, et trop contrariés par

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les vents pour pouvoir se diriger comme ils l’eussent voulu. Au bout d'un mois de la plus pénible navigation, ils abordent à l’île de Ducie, située au sud-est de l'archipel des Marquises. Ce lieu déseri n'est qu’un rocher volcanique n'offrant presque point deressource à linfortuné que le sort pouvait y jeter. Les marins du Sussex frémirent d'épouvante à la vue de huit squelettes qu'ils trouvèrent près d’un endroit où l’on voyait encore des traces du feu qu'on y avait fait.

Après une semaine de séjour, le capitaine parla de se rembarquer, puisqu'on courait risque de périr misérablement dans ce lieu aride, tandis qu’on avait la chance d’êtrerencontré sur mer. Cet avis fut goûte de la presque totalité de son équipage; il n'y eut que trois matelots qui préférèrent attendre là les secours de la Providence, parce que du moins ils y trouvaient des cavernes pour S’abriter, et que quelques parties de l’île étaient couvertes de bois qui

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leur présentaient encore quelque pâture.

Le capitaine leur accorda le libre arbitre de suivre leur volonté ; il traça la déclaration suivante qu'il remit entre leurs mains:

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« Le Sussex a fait naufrage, le 20 novembre, àl'Équateur. Cenaufrage a été causé par une grande baleine qui a frappé le navire à l'avant , et l’a fait remplir d’eau en dix minutes. Nous avons sauvé les provisions que les canots pouvaient porter. Nous sommes tous arrivés à l’île de Ducie lé 20 décembre. Nous nous proposons de faire route, demain 26, poux le continent. Je laisserai cette lettre pour ma femme : quiconque la trouvera et voudra bien la faire parvenir à son adresse, obligera un malheureux et méritera les plus sincères remercimens. »

Le capitaine Pollard.

Cette lettre, renfermée dans un boîte

étain, fut donc confiée aux trois matelots

qui se déterminaient à rester dans l'ile: le Capitaine leur souhaïta une prompte déli-

vrance, et leur promit bien de s'occuper d'eux, si le ciel le favorisait le premier.

Cela fait, ilmonta dans un canot avec neuf marins, dont un mousse; le reste de l’équipage occupa le second canot. Ces deux embarcations ne tardèrent pas à être séparées par des coups de vent, et à voguer dans des directions différentes. L’une d’elles fut rencontrée le 13 janvier 1621 par un bâtiment baleinier américain: c'était le second canot. Il y avait done dix-huit jours qu'il avait quitté l’île de Ducie; tous les hommes qui se trouvaient à bord étaient dans une situation fort déplorable quand ils eurent le bonheur d’être secourus par des compatriotes.

Mais combien fut plus terrible le sort du canot où se trouvait le capitaine! Pendant trois mois il erra sur la vaste étendue des mers , et l’on conçoit que tous seraient morts de faim, si l'équipage entier n’avait point pris l’affreuse détermination de tirer au sort à qui d’entre eux serait

successivement sacrifié pour le salut commun. Celui que la fatalité désignait, se laissait volontairement immoler, s’offrant ainsi en holocauste à ses infortunés compagnons. |

— Quelle résignation ! quelle abnégation de soi-même! dit madame Blainville.

— Pauvres gens! ajouta Hortense en poussant un profond soupir.

On doit penser, continua M. Durfort, combien il importait à chacun de se modérer dans son plus grand besoin , afin d’éloigner, autant que possible, chaque renouvellement de l’affreux tirage... Déjà huit victimes avaient été dévorées..….. Le capitaine et le mousse restaient les derniers survivans. Lorsqu'ils en furent réduits à jeter l’un sur l’autre des regards farouches, le capitaine ne voulut point user de sa suprématie , et le sort avait décidé que le mousse servirait à prolonger une si triste existence... Mais ce dernier sacrifice ne devait pas s’accomplir ; ces

deux infortunés furent enfin apercus par un bâtiment américain ci les rendit à la vie.

— Ah! c’est encore une grande consolation que de voir ces deux êtres échapper à un sort cruel, dit Ernest. Sait-on ce que sont devenus les trois matelots restés à l’île de Ducie ?

Oui, répondit M. Durfort , ils ont été sauvés par un homme généreux, lequel apprenant de la bouche du capitaine Pollard les circonstances si cruelles de son naufrage, prit la résolution d'aller au secours des trois individus qui n’avaient plus osé se confier à la mer. Ce brave homme est le capitaine Reine, de la Nouvelle- Galles du sud. Ilallait mettre à la voile de Yalparaiso : il se dirigea sûr l’île de Ducie, et annonça son approche de la côte par un coup de canon. À ce signal, il eut la satisfaction de voir arriver sur le rivage ceux qu'il cherchait ; il leur envoya un canot qui les conduisit à son bord. Il eut

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