DE BONTEKOE
reux qui étaient restés dans le village fut amèrement déploré. Il y a beaucoup d’apparence que c'était déjà fait de leur vie. .
Nous longeâmes la côte. Le reste de nos provisions consistait en huit poules et un peu de riz : elles furent distribuées entre cinquante hommes que nous étions encore. Mais la faim commencant bientôt à se faire sentir, nous fümes obligés de retourner à terre. Des insulaires, qui étaient en grand nombre sur le rivage, prirent la fuite en nous voyant débarquer. Nous avions fait une trop funeste expérience de la barbarie de ces sauvages, pour en espérer des vivres; mais nous trouvâmes au moins de l’eau douce. Les rochers voisins nous offrirent des huîtres et des petits limacons de mer dont nous mangeâmes avec d'autant plus de goût, qu'ayant sauvé un chapeau plein de poivre, que J'avais acheté dans le village où étaient restés nos quatre hommes , il nous servit à les assaisonner.
Après nous en être rassasiés, chacun en
remplit ses poches, et nous rentrâmes dans la chaloupe, avec deux petits tonneaux pleins d’eau fraîche. Je proposai en quittant la baie, de prendre un peu plus au large , pour faire plus de chemin, et ce conseil fut goûté; mais le vent, qui com- mençait à forcer, fut suivi pendant la nuit d’une grosse tempête. Cependant les craintes et la fatigue qu'elle nous fit essuyer devinrent une faveur du ciel : si nous eussions continué de longer la côte , nous n’eussions pu nous défendre de relâcher près d’une autre aiguade qui se présente dans la même île; nous y eussions trouvé des ennemis cruels qui s'étaient déclarés depuis peu contre les Hollandais, et qui en avaient déjà massacré plusieurs.
À la pointe du jour, nous eûmes la vue des trois îles qui étaient devant nous. Nous prîmes la résolution d'y relâcher, quoique nous ne les crussions pas habitées; mais on se flattait d'y trouver quelque nourriture. Celle où nous abordâmes était rem-
DE BONTEKOË. 289 plie de roseaux dela grosseur de la jambe.
Nous en primes plusieurs, dont nous percâmes les nœuds avec un bâton, à l'exception de celui de dessous; nous les remplimes d’eau douce comme autant de tonmeaux, et nousles fermâmes avec des bouchons. Cet expédient nous fournit une bonne provision d’eau dans la chaloupe.
I] y avait aussi des palmiers dont la cime était assez molle pour nous servir d’aliment. On parcourut l’île sans faire d’autres découvertes.
Me trouvant au pied d’une assez haute montagne , je ne pus résister à l'envie d’y monter, dans l'espérance de faire quelque observation qui püt être utile à nous conduire. Ce soin me regardait particulièrement. Lorsque je fus au sommet, mes regards se perdirent dans l’immense étendue du ciel et de la mer. Je me jetai à genoux, le cœur plein d'amertume, et j'adressai ma prière au ciel, avéc une ferveur que je ne puis exprimer. En me relevant, je vis
sur ma droite que les nuées chassaient de terre. Aussitôt je découvris deux points bleuâtres : il me vint à l'esprit qu'étant à Hoorn, j'avais entendu dire à Guillaume Schouten, quiavait fait deux fois le voyage
des Indes-Orientales, qu’au cap de Java * il y avait deux montagnes qui paraissaient
bleues. Nous étions venus dans l’île en rangeant à main gauche la côte de Sumatra, et ces montagnes étaient à droite. Je voyais entre elles une ouverture ou un vide au travers duquel je ne découvrais pas de terre, et je n'ignorais pas que le détroit de la Sonde était entre Sumatra et Java. Ces réflexions me firent conclure qu’iln’y avait point d'erreur dans notre route.
Je descendis, plein deijoie, et je mehätai d'annoncer mes conjectures. Rol y trouva de la vraisemblance. Cette déclaration
excita beaucoup d'empressement pour ap-
porter à bord de la chaloupe , de l’eau et
des cimes de palmiers. On mit à la voile “
ayec la même ardeur; le vent était fayora-
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ble à nos vues. Nous portâmes le cap droit à l'ouverture des deux montagnes, et lorsque le jour cessa, nous nous gouvernâmes | par le cours des étoiles. Vers minuit nous aperçumes du feu : on s’imagina d’abord que c'était le feu de quelque vaisseau , et que ce devait être une caraque; mais en approchant, nous reconnümes que c’était une petile île du détroit de la Sonde, appelée l’île Dwars in de Weg, c'est-à-dire, qui traverse le chemin. Après en avoir doublé ja pointe, nous vimes un second feu de l'autre côté, et diverses marques nous firent juger que c’étaient des pêcheurs.
Le lendemain à la pointe du jour, nous fümes arrêtés par un calme: nous étions sans le savoir sur la côte de Java. Un matelot étant monté au haut du mât, cria aussitôt qu'il découvrait vingt-trois vaisseaux. Notre joie ne se put exprimer. On se hâta de border les avirons, à cause du calme , et l’on nagea droit vers cette flotte. C'était un nouveleffet de la protection du
ciel ; car autrement nous serions allés à Bantam, où nous n'avions rien de favorable à attendre, parce que le roi de cette contrée était en guerre avec notre nation ; au lieu que, par une faveur admirable de la Providence, nous allâmes tomber entre les bras de nos compatriotes et de nos amis. Éjor Ces vingt-trois vaisseaux étaient Hollandais, sous le commandement de Frédéric Houtman d’Alcmaar. Îl se trouvait alors dans sa galerie, d’où il nous observait avec sa lunette d'approche. Surpris de la sin-
gularité de nos voiles, et cherchant lex- «
plication d’un spectacle si nouveau, il envoya sa chaloupe au-devant de nous pour s'informer qui nous étions. Ceux qui la conduisaient nous reconnurent : nous avions fait voile ensemble du Texel, et nous
ne nous étions séparés que dans la mer «
d'Espagne. Ils nous firent passer, Rol et moi, dans leur chaloupe, et nous condui:
sirent à bord du vaisseau-amiral. Nous
DE BONTEKOË. 203 fümes aussitôt présentés au commandant. Après nous avoir marqué la joie qu'il avait de nous revoir, jugeant sans explication le plus pressant de nos besoins, 1} fit couvrir sa table, et s’y mit avec nous. Lors- | que je vis paraître du pain et les autres viandes , je me sentis le cœur si serré, que mes larmes inondèrent mon visage, et que je ne me trouvai point la force de manger.
Nos compagnons d’infortune, qui arrivérent presque aussitôt, furent distribués sur les autres vaisseaux de la flotte.
L'amiral se fit raconter toutes nos aventures, qu'il écouta avec le plus grand étonnement; ensuite il nous fitembarquer dans un yacht pour nous rendre à Batavia:
nous y arrivâmes le lendemain. Les amis que nous avions retrouvés sur la flotte, m'avaient fourni des vêtemens ainsi qu'à tout mon équipage. Nous nous présentàmes à l'hôtel de Jean Pietersz Cohen, général de la Compagnie, qui nous recut avec beaucoup d’affabilité. Il fallut satis-
faire sa curiosité, ce que je- fis en peu de mots. Il nous fit verser du vin d’Espagne, et but à notre santé dans une coupe d’or.
Bientôt il me fit délivrer la commission de capitaine du vaisseau le Bergeboot, et il nomma aussi Rol aux fonctions de commis sur le même vaisseau. Notre joie fut complète de nous trouver réunis dans ce navire, avec les mêmes grades que nous avions sur le Niew Hoorn.
Les aventures de Bontekoé avaient vivement intéressé les jeunes auditeurs de M. Durfort.
— Combien ce brave capitaine m'a fait frémir, dit madame Blainville, dans la cruelle alternative dont il nous a parlé, de voir son équipage mourir de faim, ou d’en venir à des sacrifices humains pour prolonger leur existence !
— Ma sœur, répondit M. Durfort, un malheureux naufragé, le capitaine Viaud, nous apprend qu'il a immolé son nègre pour satisfaire à cet impérieux besoin de
DE BONTEKOË. 203 la nature. M. Corréard, que nous avons vu établi libraire au Palais-Royal, nous a dit également qu’à bord du radeau de la frégate la Méduse, lui et ses compagnons d'infortune n'avaient soutenu leur existence qu’en se nourrissant de chair humaine... Ge sont de cruels destins!
— Mon cher oncle, reprit Ernest, nous avons lu la relation de leur naufrage dans un livre intitulé : Vies et aventures des voyageurs (1).
— Nous ne nous en occuperons donc pas ici, répliqua M. Durfort. Mais, ajouta-t-il, je vais vous citer un naufrage, où, parmi ceux qui voyaient un sort inexorable apesantir sur eux sa main de fer, divers prirent la résolution de s’immoler
(x) Ce livre est de notre fonds. Il contient en outre Les Malheurs de la famille Dénoyer; le Naufrage du capitaine Wilson aux iles Pelew ; le Voyage de Bruce dans le désert de la Nubie; les Aventures de Mungo Park dans l’intérieur de l'Afrique ; le précis des voyages de Bougainville, de Cook, de: Lapérouse, etc. (Note des libraires-éditeurs.)
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tour-à-tour, pour le salut commun, jusqu'au dernier survivant.
Ce récit atteste d’une part, jusqu’à quelle extrémité l’homme peut pousser sa résignation au malheur; et, de l’autre part, l'extrême désir de toute créature, de lutter par tous les moyens possibles contre la mort.
La petite famille prêta une oreille attentive au capitaine, qui lui raconta le naufrage du Sussex.
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