NAUFRAGE DU VAISSEAU LE VENGEUR
Sur l'Océan, au milieu d'un combat ; le 1°* juin 1594.
À son arrivée chez le capitaine Durfort, la petite famille n'eut rien de plus pressé que de citer les histoires intéressantes racontées sur le bateau à vapeur. Parler de naufrages à un vieil officier de marine, c'était, comme on dit vulgairement, lui faire venir l’eau à la bouche, et le mettre en goût d'enraconter où il avait pu figurer lui-même.
Mes enfans , leur dit-il, je vais vous parler d’un naufrage en pleine mer et au milieu d’un combat; c’est un fait des plus glorieux pour la marine française ; il a eu lieu sous mes yeux, Car Je me trouvais avec l'amiral Villaret à bord du vaisseau la Montagne. |
Vers le milieu de mai 1704, on fit avancer sur l'Océan une escadre destinée à protéger l’arrivée d'une flotte américaine apportant du blé dans nos ports, flotte que les Anglais s'étaient vantés d’intercepter, et qu'ils convoitaient avec toute l’activité qu'on leur connaît.
Le premier juin, les bâtimens américains apparaissent. Les armées navales de la France et de l'Angleterre étaient en présence, et dans cette journée mémorable se livra le combat le plus opiniâtre dont les annales de la marine fassent mention; ce ne fut pas seulement du courage que l'on déploya de part et d’autre, ce fut de la fureur ; C’élait à la léttre Rome et Carthage aux prises, et jurant l’un et l'autre de s’exterminer. Nous comptions à bord de {a Montagne trois cents hommes tués ou blessés; la coque du bâtiment avait reçu plus de deux cents boulets; la dunette était | LU percée de toutes parts ; les agrès et les voiles étaient criblés. Mais les Français sont
DU VENGEUR. 43 comme les cailloux, plus on les frappe, plus ils rendent de feu. De notre côté nous foudroyions aussi l'ennemi, car trois de ses vaisseaux étaient coulés bas.
La canonnade avait entr'ouvert un des nôtres, le vaisseau le F’engeur réunissait la double horreur d’un naufrage certain et d’un combat à outrance. Il était monté par des hommes doués de cette intrépidité qui fait braver les plus grands périls? une sorte de philosophie guerrière avait saisi tout l'équipage. Les Anglais cernaient ce vaisseau, et criaient à l'équipage de se rendre. Se rendre!!! ah! l’âme du soldat français s'élève et devient plus énergique, plus exaltée, en raison des dangers : la passion de la gloire l’électrise au milieu des revers comme elle l’encourage le jour d’une victoire.
Cependant une foule de pièces d’artillerie continue à tonner sur le Fengeur ; ses mâts sont rompus, ses voiles sont déchirées, des membrures de ce vaisseau cou-
vrent la mer... Tant de courage, tant d'efforts surnaturels vont-ils donc devenir inutiles, et des marins français vont-ils donc transiger avec leurs ennemis? «Venez » à nous, braves marins, leur crie-t-on de » toutes parts; rendez-vous, il en est » tems.» Mais nous avons eu aussi notre Cambronne, qui a su répondre : «La ma- » rine française meurt et ne se rend pas!»
Plusieurs heures de combat n'ont pas épuisé le courage de ces braves, ils combattent toujours avec acharnement, et déjà le vaisseau fait eau de toutes parts, que l'ennemi n'en recoit pas moins leurs derniers boulets.
L'’Anglais croit alors s'emparer de l’équipage..……. mais une résolution ferme a succédé à la chaleur du combat; officiers et soldats montent sur le pont; les blessés y sont portés par ceux quele canon a épargnés ; tous les pavillons, toutes les flammes sont arborés entre les mains de ces hommes intrépides, qui les agitent aux cris re-