NAUFRAGE D£ LA RÉSOLUE
Au port de Cherbourg, le 23 juin 1835.
La frégate (a Résolue revenait de Flessingue, où elle avait porté des troupes hollandaises, rendues à leur patrie par suite des arrangemens politiques intervenus dans la question de la Hollande; elle était, le 22 juin 1833 au matin, louvoyant dans les eaux de Barfleur pour entrer à Cherbourg. La brise était forte et le vent variait. Le bâtiment faisait peu de chemin, contrarié par le tems et trop peu chargé, car il s'était allégé de tout le poids
des vivres consommés depuis son départ: Fe il n'en restait plus à bord que pour qua EE
torze jours. Cette circonstance était défa-
vorable, mais elle ne pouvait faire naître aucune inquiétude ; on forçait de voiles et l'on espérait vaincre la difficulté présente. Cependant le vent changea de direction, quand la Résolue approchait de la passe que forment la digue d’un côté, et de l’autre l’île Pelée; elle fut donc contrainte de passer la nuit hors de l'abri où elle avait espéré se placer.
M. le capitaine de. vaisseau Lemaïtre ,
qui commandait la frégate, se décida à se tenir à vue des feux de la côte, pour être out prêt, au point du jour, à gagner le port; mais la brume survint et le contraigmit à s'éloigner des attérissages de Cherbourg. Il courut environ dix-huit milles au large jusqu’à minuit; puis il vira de
bord pour regagner la terre, dont il vou- | lait être à trois ou quatre lieues quand le |
jour lui permettrait de naviguer avec plus de sécurité à l'approche des passes. Le ca:
pitaine se croyait en sécurité, et tout de-
vait le lui faire croire; il s’estimait bien loin
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deterre, et nul à bord ne soupçonnait qu’il en fût autrement, quand une horrible secousse ébranla la frégate , qui s'arrêta tout d’un coup. M. Lemaitre était dans son hamac : l'effet du choc fut de l’en arracher et de le jeter sur le plancher de sa chambre. Relevé de sa chute, sa première pensée fut que la Résolue venait de démäter d'un -de ses mâts principaux. Il arriva bientôt sur le pont; tous les mâts étaient debout; mais la frégate était immobile; elle était échouée, elle était à la côte. Jugez du désespoir de l'officier, dont une cause qu'il ne peut comprendre, une force majeure qu'il n'a pu soupçonner, viennent de tromper si cruellement les prévisions ! IL voulut faire culer son bâtiment, et commanda en conséquence la manœuvre qui change complètement la direction des voiles, et leur fait prendre le vent de manière à forcer le navire à marcher à reculons :
manœuvre vaine, la frégate avait des roches derrière elle comme devant.
Alors toutes les voiles furent carguées , serrées , pliées , afin que l'action du vent s’'annulât le plus possible. L’ancre de tribord (le côté droit) fut mouillée, pour retenir la frégate dans le cas où l'effet de mer soulevé par la brise, serait de faire flotter le bâtiment. La chaloupe fut promptement mise à l'eau, le capitaine voulant qu’on élongeät une seconde ancre. Mais la mer devenait très mauvaise; le vent avait acquis en peu d’instans une force très grande ; il fallut renoncer à cette opération ét attendre l'évènement, en prenant toutes les mesures prudentes pour menér aux meilleures fins possibles un naufrage qui pouvait être terrible.
M. Lemaitre fit tirer quelques coups de canon de détresse, annonçant ainsi à la rade et au port de Cherbourg le malheur arrivé à la Résolue, et demandant des secours. Peu d’instans après, une embarcation montée par d'intrépides matelots , aborda la frégate; elle venait d’un des vil-
lages voisins du cap Lévi, où l’on se trouvait échoué ; elle était amenée par le maire du village et de courageux habitans, qui, avertis du péril que couraient des marins leurs frères, s'étaient hâtés de venir à leur aide. Des chaloupes de la division avaient été envoyées de suite par M. l'amiral de Mackau; le bateau à vapeur le Rameur avait été expédié aussi par le préfet maritime, avec un petit bâtiment de transport:
tout fut inutile. Le vent avait encore fraichi, les embarcations ne purent accoster la Résolue, elles se compromettaient beaucoup en luttant contre les vagues; M. Lemaître leur donna l’ordre de doubler le cap Lévi et d'aller s’abriter dans l’anse de la Mondrée.
Diminuer la hauteur de la mâture, et par conséquent la prise du vent sur le bitiment , en calant ses mâts de perroquets, fut un des soins du capitaine ; il songea à faire des béquilles à la frégate avec ses mâts de rechange et ses basses vergues, pour
la soutenir du côté où elle penchait à mesure que la marée descendait ; il n’en eut pas le tems. L'eau manque aux flancs du bâtiment, qui, pesant de tout son poids sur les roches au milieu desquelles il avait été jeté parle courant, brisa les pièces principales de sa carêne , qui sont dans la construction d'un vaisseau ce que les vertebres sont dans la charpente du corps humain.
Il n’y avait plus d'espoir de sortir de ce lit fatal qui retenait la frégate; en vain un équipage dévoué, intelligent, avait fait des efforts inouïs; en vain tout ce que l’imagination d'officiers instruits et pleins d’expérience peut concevoir de moyens ingénieux avait été essayé, la Résolue était clouée aux rochers dutap Lévi, et un miracle seul pouvait l'en arracher. Ce miracle, le ciel le devait peut-être à un capitaine, à des officiers , à des maîtres, à des matelots qui avaient tant souffert pendant la croisière de Hollande dans la Manche,
PF
DE LA RÉSOLUE. 51 si dure, si fatigante; il ne le fit pas pourtant. « Travyaillons à sauver l'armement, du moins, si nous ne sauvons pas la frégate, dit tristement M. Lemaître; portons à terre tout ce que nous y pouvons porter.
Voilà là-bas une roche où il ne sera pas impossible d'aborder, qu'elle devienne notre magasin général; que les embarcations nous fassent pont d’icilà. Faites-y partir une section de matelots avec un officier, pour dresser une tente sous laquelle on déposera ce que nous retirerons de l« Résolue. Allons, de l’activité et de la prudence. Que personne ne s'expose inutilement; que nous n'ayons pas de larmes à verser sur la mort d’un homme: c’est bien assez que nous ayons à gémir sur la perte de notre pauvre bâtiment.»
Le commandement fut ponctuellement “observé; le pont de bateaux et la tente se dressèrent en une demi-heure. Alors on débarqua les menues armes, pierriers, espingoles , fusils et pistolets. Tout ce que
la Résolue renfermait de plus précieux en instrumens propres à la navigation, et en autres objets d’une certaine valeur, fut aussi transporté sur la roche. Les effets des matelots furent préservés de même, et dans cétte partie du déménagement dela frégate comme dans l’autre, le plus grand ordre fut observé. Ce n'était point un sauve qui peut ! ou une déroute dont le danger s’accroit par la peur; tout fut fait vite, mais avec ce calme qui caractérise les marins.
Chaque section de compagnie, conduite par un officier, traversait le pont pour aller à la roche, etquand les hommes avaient déposé sous la tente leurs sacs, rangés comme ils auraient été dans les bastingages ou les coffres, ils revenaient travailler à bord. | | S’adressant plus particulièrement à Ernest et à Hortense, le narrateur leur dit !
vous avez vu aux alentours d’une fourmillière deux rangées de fourmis aller et venir sans se croiser, sans se gêner, sans sc heur-
ter, portant des fardeaux ou courant en chercher : ce spectacle peut vous donner une idée de celui que présentaient les marins de la Résolue, allant de la frégate à la roche, de la roche à la frégate, faisant la chaîne sur le pont que la lame soulevait, agitait, menaçait sans cesse de destruction, et dans tout cela, pas une parole trop haute, pas un murmuresurtout. Tous les matelots avaient la tristesse au cœur ; ils plaignaient le capitaine, dont la résponsabilité était là si terriblement engagée; ils pleuraient la frégate qu'ils aimaient, parce que le matelot, même celui qui est peu marin, aime son navire comme un Cavalier aime son cheval; mais pas un n'accusait M. Lemaître , pas un n'écoutait la fatigue et le besoin de manger ;:qui le pressait pourtant !| 3 nv
La matinée du 23 avait commencé de:
puis bien long-tems, quand le commardant fit faire une distribution de vivres pour le déjeûner. Le repas se fit avec au-
54 NAUFRAGE tant d'ordre que si la frégate avait été mouillée paisiblement en rade; il n’y eut ni une goutte d'eau-de-vie, ni un quart de vin de consommé de plus qu’à l’ordinaire : les têtes restèrent saines , et les bras reprirent un peu de leur vigueur. Les travaux recommenceérent; des matelots des bâtimens en rade, vinrent en ce moment aider l'équipage. Leur présence, qui aurait pu être utile si la mer avait été plus humaine, pouvait devenir funeste ; ils venaient se mettre loyalement dans le danger, sans pouvoir en préserver l'équipage de la Résolue. L'observation en fut faite à M. Lemaitre par le chef des villageois voisins du cap Lévi : « La mer est abominable, et il ne faut pas garder tant de monde à bord, dit’ce brave homme; votre débarquement va devenir impossible tout-àl'heure que le vent et le courant seront d’une force terrible; débarrassez-vous, commandant , je crois que vous ferez bien. »
M. Lemaître, que l'espoir de préserver
la frégate soutenait enéore par intervalles , résista d’abord aux:avis du maire; mais bientôt il reconnut la justesse de ses conseils ; il renvoya donc lescorvées de la rade. Les momens étaient. précieux, il fallait se hâter : les embarcations débordèrent ct s'éloignérent. « Faites embarquer nos . gens, maintenant, dit le capitaine, et tout de suite », Pour la première fois M. Lemaitre ne fut point obéi : onne bougea point; personne ne voulait quitter la frégate; cette séparation: coûtait trop aux matelots et aux officiers. :
— Ah! mon Dieu, s’écria Ernest, comprend-on une telle affection? comment peut-on prendre un tel attachement pour un bois inerte, sur lequel on a souvent beaucoup souffert? moi, j'abandonnerais bien vite notre maison pour peu qu'elle menaçât de s’écrouler. |
— C'est que, pour le marin , reprit le narrateur , ce bois n’est pas inerte; c’est que le vaisseau est un être animé pour ce-
56 NAUFRAGE Jui qui le monte; c’est que c’est quelque chose de plus intiméque la maison à terre; c'est que là sont, avec la demeure, les souvenirs et le pavillon
M. Lemaître fut obligé de prier , et enfin d'ordonner impérieusement, en promettant de s’en alleraussi, lui, dans le dernier canot. Le départ s'effectua; les vagues furieuses batlaient la côte et les canots; deux embarcations, en arrivant près dé terre, furent remplies d’eau ; les hommes qu’elles portaient allaient périr, quand le dévoû= ment de marins déjà arrivés les sauvèrent:
ils firent la chaîne et se passèrent ainsi les naufragé
Le ET et le lieutenant étaient restés les derniers à bord de la Résolue. ils partirent à leur tour, mais la mer était dans un tel état, qu'il n’y avait plus moyen de débarquer. Leur embarcation resta donc, retenue par un cordage léger amarré à la frégate, entre les brisans et le navire, attendant une circonstance favorable pour
DE LA RÉSOLUE. 97 aborder la terre. Ils demeurèrent 1 vingt minutesenviron, après lesquelles ils se hasardèrent à chercher un chemin entre des rochers. Et qui leur servit de pilote dans ce trajet difficile ? ces marins venus à bord de la Résolue aux premiers coups de canon de détresse, ce maire qui n'avait pas quitté la frégate, habiles gens connaissant bien les localités, mais qui jouaient courageusement leur vie pour préserver celle des officiers supérieurs du bâtiment perdu!
M. Lemaïtre atteignit enfin l’anse de la Mondrée. À peine y fut-il parvenu, qu'il s’assura si personne n'avait péri dans ce désastre ; ensuite 1il fit faire une distribution de biscuit échappé au naufragé ; puis il embarqua sur le bateau à vapeur les hômmes qu’il jugeait inutile de garder avec ni; et avec ceux qu'il conserva , il travailla au sauvetage des’ objets restes à © «Adieu donc, pauvre frégate! sÉéria uñ vieux marin qui ne l'avait pas quittée
depuis vingt-deux ans qu'elle datait de sa construction. Je suis monté à bord en 1812, nous disait-il, lorsqu'elle descendit des chantiers de Gênes; elle s'appelait /a Dryude; c'était donc une nymphe de Napoléon, de ce héros qui alors gouvernait Ja France. À la restauration elle prit le nom de la Fleur-de-lys ; je me trouvais encore fier d'être en compagnie. des armes de France. Depuis la révolution de 1650, elle avait été baptisée du nom de la Résolue.
Pauvre frégate ! il faut te quitter, il n'y a pas de résolution qui tienne! Le destin a donc voulu que l'ancienne Fleur-delys vint périr au port où la royauté de Charles X a fini!»
Le narrateur términait son récit. en même tems que le bateau à vapeur abordaitau petit port de Choisy-le-Roi. Madame Blainville débarqua avec sa petite famille, après avoir dit un adieu particulier aux deux historiens de l’Amphitrite et de la Réselue, qui avaient fait paraître si court
DE LA RÉSOLUE. 59 à tout le monde, le trajet, d'ailleurs fort agréable, que tant de Parisiens se plaisent à faire en partie de plaisir dans les beaux jours d'été, en s'embarquant ainsi le matin pour aller diner dans la jolie petite ville de Choisy, d'où il n’est pas moins charmant de revenir le soir à la fraîche à bord de ‘Hirondelle.
La mère de famille serra tendrement la main à la vieille villageoise. Adieu , ma bonne, lui dit-elle, j'aime les personnes sensibles; je conserverai le souvenir de celle qui a fait preuve de sentiment en donnant un soupir et des larmes à la mémoire de la pauvre Brigitte.
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