‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 40 sur 56 · NAUFRAGES DE JEAN-JACQUES AYMÉ · texte numérisé non relu

NAUFRAGES DE JEAN-JACQUES AYMÉ

L’un des Déportés du 18 Fructidor.

Le capitaine Durfort, continuant son entretien , dit à ses jeunes auditeurs : puisque nous venons de citer le vaste génie qui a rempli l’univers du bruit de ses exploits, rappelons que cet illustre conquérant a non seulement brisé les fers des naufragés de Calais, mais en outre qu'il a fait cesser les proscriptions qui pesaient sur d’autres Français.

Jean-Jacques Aymé était député du département de la Drôme, en 1797, époque ou la France transformée en république, se trouvait régie par cinq individus composant ce qu'on appelait le Directoire exécutif. Voyant la tendance de la nation à renverser ce gouvernement éphémère

pour rétablir la monarchie, le Directoire fit un coup-d’état, en arrêtant les hommes les plus marquans dans le parti royaliste ; et, de sa propre autorité, il les fit déporter à Cayenne : M. Aymé fut de ce nombre. Cette journée est connue dans la révolution sous le nom de 18 Fructidor :

elle correspond au 4 septembre 1797.

M. Aymé a publié une relation fort intéressante de toutes les aventures qui lui sont arrivées pendant sa déportation. Voici celles qui se rattachent à deux naufrages qu'il essuya pendant le tems de sa proscription.

Ce député s'était caché pendant quelque tems; mais il fut découvert, et on le réunit à une seconde fournée de déportés qui furent embarqués à Rochefort le 21 ventose an 6 de la république ( 11 mars 1798 ), à bord de la frégate /a Charente, commandée par le capitaine Breuillac.

« Nous nous trouvâmes, dit-il, cent quatre-vingt-treize déportés sur ce bâtiment,

dont environ les deux tiers étaient prètres.

Le tiers restant était composé de deux députés, Gilbert-Desmolières et moi, d'un journaliste nommé Perlet, de plusieurs prévenus d’émigration , et enfin, puisqu'il faut tout dire, de cinq individus condamnés pour vols, dont un avait déjà fait vingt ans de galères. Par cette association, le Directoire avait cru nous avilir aux yeux des habitans de Cayenne ; son intention était que, dans cette colonie, on nous assimilât à ces malfaiteurs : au contraire, cela pénétra les âmes honnètes de la plus vive indignation pour les auteurs d'une telle infamie.

Notre frégate mit à la voile le 1° germinal (21 mars) au matin. Nous avions tous ie cœur brisé de douleur, en songeant aux plus chers objets de nos affections, que plusieurs de nous ne devaient jamais revoir. Ceux qui, comme moi, laissaient une femme et des enfans avec une très modique fortune séquestrée, étaient le

plus péniblement affectés. Oh! qu'il est cruel de voir la terre natale, la terre qui porte tout ce qui attache à la vie, fuir lon de soi, quand on la quitte par l'effet d’une proscription dont on ne connaît pas le terme ! Combien de souvenirs attendrissans et de pensées déchirantes viennent alors vous accabler !!!

Le soir nous la perdimes de vue; et le lendemain, à la pointe du jour, nous entendimes un mouvement extraordinaire sur le bâtiment. Bientôt nous sûmes qu'il était occasioné par la vue de trois navires anglais qui étaient venus nous observer en rade, et qui nous donnaient chasse.

Le capitaine avait fait virer de bord, et s’occupait des moyens d’alléger son bâtiment, tant pour accéler la marche, que pour prendre moins d’eau , et s'approcher tellement de la côte, s’il était forcé d’échouer, commeil le craignait, que les Anglais n’osassent pas le suivre. Cependant les trois navires gagnaient beaucoup sur

DE J.-J. AYMÉ. 333 nous , et le capitaine fit tout préparer pour le combat. Sur le soir, nous découvrimes la côte d’Arcasson. À minuit, nous fûmes atteints et canonnés. Le feu fut très vif de part et d'autre, et dura jusqu'à quatre heures du matin. Notre frégate, qui se battait en retraite, tira trois cent cinquantequatre coups. Nous touchâmes plusieurs fois, craignant à chaque instant qu’elle ne s’'entr'ouvrit : enfin, nous échouâmes. Les Anglais, qui prenaient plus d'eau que nous, n'osérent nous poursuivre.

Lorsqu'on se vit échoué, chaque matelot s’occupa du soin de voler les malheureux déportés. Les porte-manteaux furent éventrés, les malles furent défoncées, et le pillage se fit comme si c’eût été sur un vaisseau ennemi. Les officiers, occupés des soins du bâtiment, ne purent s’y opposer.

Nous ne le pûmes pas mieux nous-mêmes, qui ne nous trouvions pas dans le lieu où ” nos effets étaient placés, et qui ignorions ce brigandage.

La grande chaloupe fut mise à l’eau; les matelots et les soldats s’y précipitèrent, regardant le bâtiment comme très exposé.

Lorsqu'elle fut suffisamment pleine, le capitaine menaca de faire tirer sur le premier qui tenterait d'y entrer; elle arriva à terre, non sans quelque danger, en abordant la côte où elle était fortement poussée par les vagues, car elle fut presque remplie. Déjà l'on s’occupait d’une seconde embarcation, lorsque la marée montante mit la frégate à flot. Le capitaine fit tirer du canon pour appeler un pilote-côtier ; il fit en même tems manœuvrer pour gagner l’entrée de la rivière de Bordeaux,où il jeta l’ancre en face de Royan. Les premiers débarqués vinrent nous y joindre ; mais les Anglais n'osérent pas nous suivre.

Us furent retenus par la crainte, soit des forts , soit des bas-fonds qui garantissent cette embouchure.

Je dois rendre justice à la bravoure des officiers et de l'équipage, qui, pendant

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un combat aussi inégal, firent le feu le plus nourri, et s'encourageaient mutuellement à se bien défendre. Le capitaine avait annoncé, lorsqu'on échoua , qu’il ne sortirait que le dernier de son bâtiment, et je ne doute pas qu'il n’eüt tenu parole.

Je meplais aussi à rendre justice à son humanité. Au moment de la cessation du feu, il envoya un: officier offrir de l’eaude-vie aux déportés en général, et des se-

| cours à ceux qui en auraient un besoin

plus particulier. 11 était plein d’attentions pour Gilbert-Desmolières, et se conduisait d’ailleurs envers nous aussi bien qu'il

le pouvait. Il en était de même des autres

officiers, qui traitaient quelques - uns de nous plutôt en camarades qu'en prison-

| niers. J'en ai vu qui étaient bien indignés | du rôle qu'on leur faisait jouer. « Qu’on | »nous envoie, disaient-ils contre les en- | » nemis de notre patrie, c’est notre métier,

î » c'est notre devoir, nousle remplirons avec » plaisir; mais qu'on fasse servir de geoliers

» à d'honnètes gens qu’on persécute, cela » est abominable. Cependant il faut obéir, » ou être tout au moins destitué; et com- » ment faire quand on à besoin de son état?

»Adoucir leur sort autant que nous le » pourrons, est la seule consolation qui »nous reste; nous y ferons tout ce qui » dépendra de nous. » Hélas! ces bonnes dispositions ont été en pure perte. Notre destinée était d’être transférés sur un autre bâtiment , où nous en trouvâmes de bien différentes ! | La frégate la Charente se trouvait hors d'état de servir sans de grandes réparations; les déportés furent donc transférés à bord de la Décade} qui les conduisit à Cayenne. C’est donc ainsi qu’au début de ce triste voyage, M. Aymé se trouve menacé en même tems d’être englouti dans les eaux ou tué par le canon, et qu'il se voit dépouillé de tout ce qu’il possède.

Heureusement que la prudence lui avait suggéré l’idée de placer son argent dans

une ceinture qu'il portait autour des reins.

Venons à son second naufrage.

Ayant résolu de s’échapper de Cayenne, il est aidé dans ce projet par un brave négociant de ce pays nommé Berthollon, qui voulait aussi passer en France avec son épouse malade, et à laquelle le climat d'Europe était ordonné. Il prend donc secrètement des arrangemens avec le capitaine Gardner, commandant le navire amérieain le Phaëton, qui partait pour Gothembourg en Suède. Le journaliste Perlet et un chanoine déporté nommé Parizot, étaient entrés dans ce projet de fuite. Dans la nuit du 5 au 4 brumaire de l'an 8 de la république ( 26 octobre 1709), ils arrivent furtivement à bord du Phaëton.

Nous fûmes reeus, dit M. Aymé, par le maître d'équipage que le capitaine avait prévenu. Il nous indiqua la cachette où nous devions nous tenir jusqu’à ce que nous eussions gagné le large. C'était un endroit fort peu spacieux, encombré de

bagages mis à dessein pour nous couvrir.

Un marin des Sables-d'Olonne, nommé Baradeau , s'embarqua avec nous. On amena un ancien soldat du régiment d’Alsace, accusé d'avoir tenu quelques propos contre l'agent du gouvernement, puis un nègre et une négresse soupconnés d’assassinat, mais contre lesquels il paraît qu’il n y avait point de preuves, et dont on voulait débarrasser la colonie.

Nous échappämes aux regards des officiers qui vinrent faire la visite d’usage au moment du départ des navires. Après divers contre-tèems qui pouvaient nous trahir, nous levâmes l’ancre définitivement le lendemain à quatre heures après-midi.

Deux heures après, le capitaine, qui n’avait pu refuser de se charger du couple noir prévenu de meurtre, mais qui avait bien résolu de ne pas les emmener, fit le sacrifice d’une petite chaloupe, dans laquelle ils sembarquèrent à leur grande satisfaction et à la nôtre. Ils durent aborder

dans la nuït sur la côte de Macouria où ils étaient portés par les courans. Noussortimes de notre retraite, trempés de sueur, et nous respirâmes le grand air dont nous avions le plus grand besoin. Après avoir rendu nos actions de grâces à l’Étre-Suprême, nous nous embrassâmes, Parizot, Perlet et moi, comme des hommes qui viennent d'échapper miraculeusement à la mort. Nous voyions la Guyane fuir loin de nous, avec un sentiment bien différent de celui que nous avions éprouvé lorsque nous nous éloignâmes des côtes de France ; au lieu d'aller en exil dans le Nouveau-Monde , nous nous rapprochions de l'ancien où était toute notre existence. Une réflexion triste vint cependant tempérer notre allégresse, Elle fut occasionée par un retour sur le sort de nos compagnons d'in:

fortune que nous laissions derrière nous.

Je regrettais surtout bien vivement Barbé- Marbois et Lafond-Ladebat, que je con-

naissais plus particulièrement. Nous ne pûmes que faire des vœux pour eux.

Le 6, à la pointe du jour, nous ne vimes plus cette terre dévorante, et nous continuâmes notre navigation par des vents assez favorables. Nous étions en tout vingtet-une personnes; savoir, Berthollon, sa femme et leur enfant, petite fille de trente mois; Baradeau, Parizot, Perlet et moi; le capitaine Gardner, jeune homme de vingtcinq ans, naviguant pour une maison de commerce de Gothembourg, et treize hommes d'équipage, en y comprenant le soldat d'Alsace. Cet équipage était un ramassis de toutes les nations; il y avait des Américains, un Espagnol, un Danois, des Écossais, des Anglais, trois nègres, et néanmoins tout cela vivait de la meilleure intel- ‘—ligence.

‘Le 19, nous passämes le tropique , et fümes pris ce jour-là par le calme; il faisait très beau. C’est un usage recu dans

DE J.-J. AYMÉ. 341 fous les navires, de donnér ce qu’on appelle le baptéme du tropique, à ceux qui ne l'ont point encore passé; ce baptèmeest une abondante immersion , plus désagréable que dangereuse dans une douce température. Les passagers s’en rachëtent par un petit sacrifice pécuniaire , mais les gens de l'équipage y sont très rigoureusement soumis. On bande les yeux au baptisé, on lattache fortement à des cordages, puis, par le moyen des poulies, on l’enlève du bord pour le plonger à diverses reprises dans la mer : il en est qui sont très affectés de cette cérémonie; d’autres ne font qu'en rire.

Le 20 le vent reprit, et nous aperçümes, dans le courant de la journée, trois navires qui nous donnérent de l’inquiétude ; nous craignions d’être pillés, ou tout au moins reconduits en Amérique.

Peut-être eurent-ils à notre sujet la premiére de ces craintes. Quoi qu'il en soit, nous ne cherchâmes point à nous appro-

He DU NAUFRAGE

cher les uns des autres ; et sur le soir nous, nous perdimes entièrement de vue.” Ne pouvant dormir , je montai sur le pont , où je jouis d’un superbe spectacle. Le firmament me parut tout en feu, depuis minuit jusque vers quatre heures du matin. Il semblait à l’œil que toutes les étoiles s'en détachaient, pourle parcourir en divers sens, se poursuivant, se croisant à toutes secondes, ou pour mieux dire, conünuellement, et laissant après elles une longue traînée de lumières, qui répandait une très grande clarté. Le moment où l'on vient de tirer le bouquet d’un grand feu d'artifice , et Jancer une immense quantité de fusées, peut donner une juste idée de l’état du ciel, pendant cette belle nuit.

Le 6 frimaire ( 27 novembre) nous rencontrâmes un bâtiment américain quinous accosta ; il venait de Copenhague et se rendait aux États-Unis. Nous étions aux approches des bancs de Terre-Neuve. Le 15,

DE J.-J. AYMÉ. 345 nous nous trouvâmes en face du passage au nord des îles Orcades. Le capitaine nous assura qu'avec un bon vent, il nous rendrait dans cinq jours à Gothembourg.

Cette nouvelle nous fit grand plaisir ; mais bientôt après, le vent d'est s'étant fait sentir, il ne fut plus possible de tenter ce passage. Le capitaine s’éleva beaucoup vers le nord, et pendant environ douze jours, il ne fit que courir des bordées à la hauteur des îles Fero et Schetland. Le vent étant revenu à l’ouest, il dirigea sa route vers le même passage; mais comme il s’était trompé sur son estime en longitude, nous fûmes plusieurs jours sans l’atteindre.

Ce fut enfin le 5 nivose (26 décembre), que la terre fut reconnue , aux acclamations del’équipage. Le lendemain , nous la perdimes de vue ; le surlendemain, nous la retrouvâmes; nous doublâmes les Orcades, et entrâmes dans le nord de l'Océan Germanique. Le 10, nous découvrimes les côtes de Norwège couvertes de neige. Je

n'oublierai pas, cependant, que le vent étant tombé et le soleil sans nuages, la température était si douce , que nous nous fimes raser et coiffer sur le pont, la plupart de nous en corps de chemise. Deux jours après, tout était gelé sur le bâtiment, et nous craignimes d’être pris par les glaces. Quel changement pour des hommes qui sortaient d'un climat brûlant, et qui, partis de l'équateur , se trouvaient , au milieu de l'hiver; transportés près du pôle!

Dans toute cette traversée, j'ai vu des poissons volans au-delà du tropide, quelques troupes de marsouins sur différens parages, une baleine vers le cmquante-troisième degré, beaucoup d'oiseaux de mer depuis le banc de Terre-Neuve, et enfin, une très grande quantité de cette plante marine appelée raisin du tropique.

Malgré le calme du 10 nivôse, les courans nous faisaient faire un peu de route, et nous poussaient vers les rochers de la Norwège. Le 11, nous n’en étions qu’à une

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