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DE Ï.-J. AYME. 545 très pelite distance, non sans crainte d'y échouer, ce qui nous perdait sans ressource, la côte étant déserte et inabordable dans cette partie. Heureusement on parvint, à force de manœuvres, à gagner le Kattegat, pour y courir de nouveaux dangers ; car » 13, à l'aube du jour, nous n’étions pas à trois longueurs du navire de la pointe du cap Schagen: à peine eut-on le tems de virer de bord, et le vent nous étant devenu contraire, lorsque nous n'étions qu’à environ douze lieues de Gothembourg , où nous croyions entrer dans la journée , le capitaine tenta de relicher à Christiania : nous approchâmes de très prés cette ville , qui nous fut cachée par les brumes, et comme le vent s'était renforcé, la crainte d’être brisé sur la côte hérissée de rochers daus ce canal très étroit, détermina le capitaine à regagner la Mer Germanique , et à se RE dans quelque port de l'Écosse, où il était porté par les vents.
Nous venions d'échapper deux fois, coup sur coup, aux dangers les plus imminens; nous nous trouvâmes à cent lieues du refuge que nous cherchions. Il faisait un tems affreux. Nous étions presque continuellement dans les ténébres, n'ayant pas plus de six heures de jour, et pour comble de misère, nousmanquions à peu près de tout. Pendant les quarante premiers jours, le capitaine n'ayant cessé de nous flaitter d’une courte traversée, l’on ne s'était fait faute de rien , et l’eau n'avait pas été plus ménagée que le reste. Il arriva de là, qu’au bout de deux mois nous en eümes très peu, que nous n’eûmes plus de viande fraîche , que nous ne possédions que très peu de vin et de tafia que nous conservions pour fortifier les matelots dans les manœuvres , et qu'enfin nous fûmes réduits à la ration d'un biscuit, d’un morceau de lard et d'un verre d’eau. C’est dans cet état de détresse, qui dura une quinzaine de jours, que nous courions ,
au milieu de la plus horrible tempête, vers les côtes d'Écosse que personne ne connaissait, n'ayant en quelque sorte devant nous que la perspective affreuse de périr d'’inanition ou d’être jetés à la côte.
Le 18 au matin on reconnut la terre, et comme on y était porté par un vent très violent, on mit le cap au nord, pour la longer en l’évitant jusqu’à ce qu'on püt découvrir quelque port. Chemin faisant, nous aperçümes à la distance d’une lieue, un bâtiment qui venait d’échouer, et que nous avons su ensuite avoir entièrement péri avec son équipage. Nous continuâmes notre route, et découvrimes devant nous un second bâtiment remorqué par quatre chaloupes qui le dirigeaient vers un lieu que le capitaine prit pour le port de Montrosse, et qui était celui de Fraserburg. Il fit tirer plusieurs coups de canon, et mit un signal pour appeler un pilote côtier ; mais personne n'ayant paru , et la nuit s’avançant, il se jeta dans un bassin sur
la gauche, qui formait une espèce de baie dans laquelle il-se croyait en sûreté. Nous n'étions pas à un quart de lieue de terre, il n'y avait que trente pieds d’eau, on jeta l'ancre, dans l'espoir d'entrer au port le lendemain matin.
Cependant la mer continuait à être orageuse, et le vaisseau était presque aussi agité qu'auparavant; le capitaine fit jeter une autre ancre , sur les deux heures du matin du 1c nivose, (9 janvier 1800), journée dont je conserverai long-tems le souvenir ; la vague venaitavec tant de force contre le bâtiment, que l’eau tombait en abondance sur le pont, et entrait souvent par lécoutille dans l’entrepont. Cet accident n'avait d’abord lieu que de quart d'heure en quart d'heure ; mais vers les deux tiers de la journée il devint si fréquent, quele capitaine, craignant d’être englouti:, fit couper les cables qui retenaient les ancres, s’approcha à une portée de fusil de la côte, et jeta l'ancre de miséricorde, la seule qui lui res-
DE J.-J. AYMÉ. 5/49 tait. Cette manœuvre n’améliora pas beaucoup notre sort. Les vagues furent aussi fréquentes, et devinrent tellement violentes, que, vers les sept heures, le cable de cette dernière ancre cassa, et nous füûmes jetés sur la côte. Nous touchâmes à diverses reprises , et chaque fois nous crûmes que le bâtiment allait être brisé. Heureusement cela n’arriva pas, car, quoique très près de terre , aucun de nous ne fût échappé; mais le navire s'étant ouvert dans plusieurs endroits, et l’eau y entrant de toutes
parts, nous fûmes obligés de monter sur
le pont, d’où nous découvrimes à cinquante pas de nous, à mesure que le jour paraissait , leshabitans de Fraserburg, qui semblaient très touchés de notre situation alarmante, mais dont aucun n'osait tenter de nous secourir. Nous en étions plus affligés que surpris. Il paraissait en effet impossible de traverser cet espace rempli de rochers contre lesquels la vague se brisait avec la plus grande violence. Aucun
des matelots n’eut le courage de s’y exposer.
La mer était tellement affreuse ; qu'on la voyait toute blanche d’écume ; les lames qui se succédaient sans intervalle s’élevaient à une hauteur prodigieuse, et toutes celles qui étaient retenues par le bâtiment, finissaient par y tomber avec un fracas épouvantable. Nous fümes bientôt couvert d’eau, quelques précautions que nous prissions pour nous en garantir. Vers les dix heures, on essaya de mettre la chaloupe à la mer ; mais, soit qu'elle y eut été mal lancée par des hommes engourdis par le froid, soit que la lame ne permit pas de la maîtriser, elle fut submergée.
On tenta inutilement de jeter l’eau qui la remplissait ; il fallut l’abandonner. L’impulsion de la vague la jeta sur les rochers qui bordaient le rivage , elles’y brisa.
Les lames qui frappaient continuellement à tribord ,.avaient insensiblement penché Je bâtiment, et nous obligèrent de
| | | DE J.-J. AYMÉ. 351 nous réfugier du côté le plus élevé, pour n'être pas entièrement dans l’eau. Tant que la pente n'eut qu’une certaine inclinaison , nous pouvions, avec quelques efforts , teniren place; mais, vers midi , de nouvelles vagues le couchèrent entièrement, au point que le grand mât était horizontalement sur l’eau , etaurait pu servir de planche pour arriver très près de terre, s'il n’eût été constamment couvert | par les lames : notre position devint horil rible. Nous étions tous accrochés aux cor- | dages ou aux anneaux de tribord , et ce ne fut qu'avec des peines infinies que nous | évitâmes de tomber dans la partie submer-
| gée.
| Le hasard m'avait d’abord placé en face du dôme. Jeme tenais à un cordage, mais | j'étais tout près d’un sabord ouvert; les | James passant par cette ouverture , me | couvraient à chaque instant de la téte aux pieds. J'étais aussi trempé que si j'eusse été entièrement dans la mer. Pour éviter
cette incommodité insupportable dans cette saison et dans ce climat, je crus pouvoir profiter du court intervalle de la cessation des lames , pour dépasser ce sabord, et me mettre un peu plus loin, dans un endroit où le parapet , qui formait une espèce de toit, pourrait un peu me garantir : le trajet n’était pas d’une toise ; il me fut impossible de le faire; et si je n’eusse rencontré le cabestan où je me retins, je.
tombais dans la partie inférieure, et je me serais infailliblement noyé.
À peine eus-je resté un moment dans cette place, qu’un matelot, qui peut-être y était venu par le même motif et de la même manière, m'y gêna extraordinairement. Me plaindre eût été aussi injuste qu'inutile. Je tentai de nouveau de gagner le tribord, par le moyen des cordages qui étaient sur le pont; ce fut tout aussi inutilement que la première fois. J'étais entraîné par la pente, et j'eus le bonheur de me raccrocher à la pompe qui me servit
D pi
quelque tems de point d'appui; mais la tige de cette pompe sortait déjà de près de trois pieds, le poids de mon corps aidait encore à presser sa sortie. Je quittai ce poste périlleux pour en prendre un qui ne l'était guère moins. Je m’appuyai contre le grand mât qui était auprès , et qui, par son poids et sa position, faisait à chaque instant craquer les planches sur lesquelles J'étais couché. .
Tel fut mon dernier asile, où, n'étant plus garanti par le parapet, je recus toutes les lames qui assaillirent le bâtiment. Vingt fois dans la matinée, j'avais fait écouler l'eau dont mes boites étaient remplies ; mais là, j'en avais jusqu'aux genoux, et la partiesupérieure demon corpsétait aussi mouillée que mes jambes. Jene comprends pas comment elles ne furent pas brisées par le choc des malles, des barriques, et d’autres corps fort lourds qui flottaient dans le bâtiment, ni comment je ne fus pas écrasé par le poids des lames qui tombaient sur
ee, & ep
moi, sans intervalle, en forme de trombes.
Les matelots qui parlaient anglais , ne cessaient d'implorer le secours de nos nombreux spectateurs. Ceux-ci leur faisaient des réponses que je ne comprenais pas; .
mais je jugeais bien , à leurs gestes, qu'ils étaient désespérés de ne pouvoir nous secourir. Je vis ensuite arriver sur le rivage, une vingtaine d'hommes portant à dos une chaloupe. J'ai su qu'ils l'avaient prise au port, éloigné de plus d’un mille. Cette vue me donna quelque espérance.
Cependant je me sentais épuisé de fatigue, de malaise et d’inanition, mes forces m'abandonnent..…. Je jetai un coup-d’œil autour de moi. Quel spectacle s’offrit à ma vue | Je vis d’abord deux matelots nè-
gres flottans à mes pieds; ils étaient morts: l’un d’eux était pourtant un excellent nageur, car au passage du tropique il s'était jeté à la mer pour prendre un bain; et, par son imprudence, il avait même failli se perdre, se trouvant éloigné de plus de
cent toises du navire; ce malheureux n’ayait donc été sauvé alors, que pour périr un peu plus tard par le même élément : il ‘y a de fatales destinées !
| Je détournai mes regards à gauche, j'aperçus madame Berthollon : cette mal- | heureuse mère tenait sa fille dans ses bras, et son corps flottait aussi sur l’eau : la mère et l'enfant avaient cessé d’exister !!!. Dans mon épouvante, j@tournai mes regards à droite : nouveaît sujet d’effroi! Je vis Parizot, la tête renversée, recevant toutes les lames sans faire de mouvement : ce pauvre chanoine était mort!!!
J'enviai le sort de ces infortunés, et Je crus, pendant une demi-heure, que mes vœux allaient être exaucés. Déjà le froid,
qui m'avait glacé, me causait des agitations convulsives qui m'annonçaient une fin très prochaine; déjà de fréquens baillemens , que je pris pour des signes précurseurs du trépas, me persuadaient que je
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touchais à mon terme, lorsque vers les
trois heures, et dans un moment où je n'attendais ni ne désirais de secours, j'a+ perçus sur le rivage, un jeune homme nu, quise lançait à la mer devenue un peu plus tranquille : en peu de tems il fut au milieu de nous. Il portait une corde attachée à cette chaloupe qu’on venait d'apporter; et par le moyen de cette corde, les matelots amenérent la chaloupe, où l’on embarqua plusieurs personnes. @ne autre corde, fixée au rivage, servit à y Tamener diagonalement la chaloupe et à l'empêcher de dériver dans les rochers qui étäient en face. Elle fit un second voyage, dans lequel je fus compris : je n’eus jamais la force de quitter ma place; deux matelots m'en rétirèrent et m’embarquèrent à demi-mort.
J'arrive à terre sans connaissance; six hommes me portent comme un cadavre, dans une auberge; on m'ouvre les dents # avec effort, pour me faire prendre des cordiaux; on coupe tous mes vêlemens, qui étaient collés sur mon corps; on me met
DE J.-J. AYMÉ. 397 dans un lit bien chaud ; deux hommes nus se placent à mes côtés pour me réchauffer, et, par tous les secours que l'huma-
nité peut donner , on me rappelle à la vie.
— Ah:! je respire, s’écria madame Blain-
| ville; le voilà donc sauvé ce cher compatriote! Quandie vois cette pauvre dameBer- | thollon qui fuit de Cayenne pour.venir en
Europe recouvrer la santé, et qui trouve la
| mort en faisant naufrage au port, je ne puis m'empêcher de dire comme vous, | mon frère , il y a de fatales destinées!
— Que j'estime ce bon jeune homme qui s’est jeté à la nage pour secourir les naufragés! dit Hortense. M. Ayméne/l’a-til point fait connaître? — Oui ma chère nièce, répondit M. Durfort; voici ce qui est écrit dans sa relation : « Recevez mes actions de grâces, généreux Georges Milné, qui avez bravé le froid glacial de la mer, la fureur des vagues, et les représentations de vos parens pour nous sauver. Nous ayons su que son père et sa mère firent tous leurs efforts pour le retenir, par la
crainte du danger qu'il allait courir. « Je » sais leur dit-il, qu'il est possible que je » périsse; mais je sais aussi qu'il est certain » que ces gens-là que nous voyons mou- »rir, périront tous, s'ils ne sont bientôt » secourus. » En effet, le navire fut entièrement brisé, et les effets perdus; M. Aymé ne réchappa qu’une chemise et un mouchoir qu'il retrouva dans un débris de sa malle. Lorsqu'on le déshabilla dans l'auberge, on ôta d’autour de ses reins cette ceinture dont il a déjà été question, et qui était son unique trésor ; elle avait été jetée sur ses vêtemens : ilse trouva là unmalhonnête homme qui s’en empara et se sauva.
Heureusement on s'en apercut à tems, on courut après, on la lui fit rendre, et elle fut fidèlement restituée à son légitime propriétaire.
Dans ce naufrage, il n'y eut point d’autres victimes que celles dont il a été question. Un digne homme, M. Dalrymple, s'empressa de recueillir chez lui MM. Per-
let, Baradeau, ainsi que cet infortuné Berthollon plongé dans le plus profond abattement par la perte si douloureuse de sa femme et de son enfant. Lecapitaine et ses hommes d'équipage trouvèrent des hôtes sensibles et compâtissans. Tous les naufragés n’eurent également qu'à se louer des procédés du gouverneur de ces cantons.
M. Aymé se montre reconnaissant : Recevez nos actions de grâces, dit-il, bons et »humains habitans de Fraserburg, qui » avez pris tant de part à nos maux, et nous » avez prodigué, à l’envi, les soins les plus » hospitaliers! Recevez-les particulièrement » réspectable lord Inveruri, qui n’avez rien » négligé pour adoucir notre infortune !
» Votre âme noble et généreuse est au-des- » sus des préjugés nationaux : il suffit d’être » malheureux pour avoir droit à sa bien- » faisance! » Ce lord gouverneur donna » bientôt aux déportés la nouvelle du ren- » versement du Directoire par Bonaparte, le 18 brumaire (9 novembre 1799) , et
leur apprit que cet illustre guerrier, gou-
. vernant la France en qualité de premier Consul, rappelait les déportés du 18 fructidor.
Le 20 mars 1800, M. Aymé débarquait à Calais. « Il me serait impossible, dit-il, » d'exprimer tout ce que je sentis en met- » tant le pied sur le sol de la France. Il faut »avoir été proscrit pour apprécier de pa- »reilles sensations ! Puisse ‘notre patrie » être au terme de ses trop longues agita- » tions!»
— Ah! mon frère, dit avec émotion madame Blainville, il y a de quoi frémir, quand on songe que c’est en 1800, que M. Aymé croyait notre patrie au terme de ses agitations; tandis que, trente-quatre ans après, nous sommes plus divisés qu'alors ! |
— Ma chère sœur, reprit M. Durfort, vous voyez tous les naufragés implorer la divinité, et mettre en elle toute leur confiance : imitons ces braves gens, puisque
DE J.-J, AYMÉ. 361 le vaisseau de l'État éprouve successive- ü ment de si cruelles tempêtes... Dieu qui protège la France, permettra sans doute
que ce vaisseau atteigne guiiRe jour le port de salut.
2 LCL VIE VOL VEN VO VE BULLE LS LA LULU E AAA DE AA VS LA Te VAL LS ER VV EU VS %