‹ Beethoven; biographie critiqueChapitre 12 sur 20 · DE 1815 A · texte numérisé non relu

DE 1815 A

LA VIE

« Très chère et honorée amie, peut-être auriez-vous « ({uekjiie sujet de croire votre souvenir elïacé chez (c moi. Simple apparence, cependant. La mort de mon « frère m'a profondément affecté. J'ai eu, depuis, de « grandes préoccupations pour tirer mon neveu des mains « d'une mère indigne ; j'y suis parvenu, mais, pour l'ins- « tant, j'ai jugé qu'il valait mieux le mettre en pension. A « la vérité, une institution et son iniluence indirecte ne « sauraient remplacer un père ; car c'est ainsi que je me « considère à présent. Je m'ingénie donc à me rapprocher « de ce cher trésor, désirant exercer sur lui une action « plus prompte et plus efiicace. Mais que de diflicultés « en perspective !

« Depuis six semaines ma santé est chancelante, de « sorte que la pensée de la mort m'occupe plus soute vent, sans effroi, pourtant. C'est pour mon pauvre « Charles seulement que je m'en irais trop tôt.

« Je vois, par vos dernières lignes que vous aussi, ma « chère amie, vous souffrez. Il n'en va pas autrement

<( parmi les hommes. Ici-bas, chacun est appelé à faire « l'épreuve de ses forces; en d'autres termes, chacun « doit persévérer jusqu'au bout sans murmurer, et tou- « cher du doigt son néant, afin de reconquérir l'état de « perfection dont le Très-Haut veut nous laisser le « mérite. »

Cette lettre, de 4816, à M""' d'Erdody, nous en apprend assez sur ce qui vient de se produire dans Texistence du maître. A l'appel de son frère mourant, Beethoven a répondu sans balancer. Et pourtant, il n'entend rien à la tenue d'un ménage, rien à l'établissement d'un budget. Quelle folie de prendre à sa charge un enfant de neuf ans ! lui disent ses amis. Et ce sera une lutte de tous les instants avec la mère qui revendique ses droits.

Oh ! cette Reine de la Nuit, « la Jeannette », comme on la nomme dans le monde où l'on s'amuse, de combien d'imprécations ne la chargera-t-il pas, au cours des longues soirées passées dans la famille du maître de pension Giannatasio del Rio ! Là, du moins, on l'écoute, on le plaint. Fanny, la fille aînée, la « mère abbesse », comme il l'appelle, tient la maison, surveille l'hygiène des petits écoliers qui aiment tant à jouer aux boules avec M. van Beethoven. Bonne Fanny ! Son titre d'abbesse la mortifie un peu, car elle a quelques prétentions, et elle admire si passionnément Beethoven ! « Ah ! comment peut-on faire de la peine à un homme pareil ! » gémit-elle sur son journal. « Il est malheureux, et personne pour le consoler ! »

Au reste, pour l'éducation de Charles, Beethoven ne lésine sur rien : « Nous en ferons un artiste ou un « savant, pour qu'il vive une vie supérieure, au-dessus

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« (lu \ uliiiiiit', car seuls, larlisle (.'lie libre savanl portent « eu eux-uièines leur bonheur. » Charles aura donc les meilleurs maîtres. (iZerny devra lui montrer l'art du piano et Beethoven corrigera : « Tenez surtout au sens « de la phrase musicale. Bien que j'aie peu enseigné, je « me suis aperçu que cette seule méthode formait des « musiciens, ce qui, après tout, est un des objectifs de « l'art. » Et, pour le doigté : « N'abusez pas du perlé : on « peut aimer la perle, mais parfois aussi d'autres « bijou.v. »

Charles ne demeura pas longtemps chez les Giannatasio, la bourse de l'oncle ne lui permettait plus cette coûteuse pension oili tout le high-life viennois avait ses enfants. Les besoins d'argent grandissaient. Pour son Charles, Beethoven criera famine, il deviendra quémandeur et traitera de « gueux » tous les princes de la terre, trop peu généreux, à son gré, envers les artistes. « Je « suis père », écrit-il à Wegeler, « mais sans femme. » Aussi, laissons-le aux prises avec cet « aller/ro di confusionc » qu'est son ménage, avec les trop fameuses gouvernantes Nanni, Pepi et Baberl ; l'obligeante M'"" Streicher elle-même y perdra son latin. Parlerons-nous de l'amusante leçon d'économie domestique qu'il se fait donner par elle ? — « Faut-il faire cuisine à pai't ? » — « Si vous mettez des asperges ou des légumes fins, il va de soi (juil vaut mieux faire deux cuisines ; mais si vous mettez simplement des choux, il sera plus économi(|ue de faire la même soupe pour tout le monde, sans quoi vous dépensez le double de graisse. » — « Et pour le « déjeuner ? » — « Aujourd'hui, c'est vigile, on ne donne que de la soupe maigre, un peu de poisson et un morceau de Gogelhopf, à midi ; demain, jour de fête, chacun

aura droit à deux saucisses grillées en plus du rôti, sans compter, bien entendu, le verre de vin. » — « Et « pour le blanchissage"? » — ...

Laissons Charles passer successivement chez le curé de Modling, à l'institution Kudlich, chez Blochlinger, à l'Institut polvtechnique, essayer tour à tour de la littérature, de la philologie, du commerce. Rien ne réussissait comme on l'aurait voulu.

Ce n'était cependant pas un mauvais garçon que ce Charles. On a de lui des réflexions assez fines, il était assez bon musicien, un peu poète et lettré : « Vous pouvez « lui poser une énigme en grec », disait fièrement son oncle. Mais il tenait de sa mère un invincible penchant pour le plaisir. Comment l'empêcher d'aimer le café, le billard, les bals et la société de « certaines demoiselles « rien moins que vertueuses », toutes choses sur lesquelles Beethoven n'entend pas raillerie? — « Une nuit (( au Pt'atci\ au bal ; découché deux nuits ! » note anxieusement le pauvre maître sur son calepin. Et Charles lui réclamant des comptes- fantastiques de blanchissage, il soupçonne là-dessous des dettes, il épie les commérages des logeuses, il va jusqu'à suivre l'écervelé à la 7'edoute ! Yaine surveillance : « Je suis devenu moins bon », dira Charles, « dans la mesure oli mon oncle m'a voulu meilleur. » Des reproches les plus violents, Beethoven passe à l'expression de la plus folle tendresse. Chez Blochlinger, on l'entend crier de toute la force de ses pauvres poumons malades : « Tu me déshonores ! Mon (( nom est trop connu à Vienne... » ; et il tousse, crache, agite en parlant son mouchoir, au grand dégoût du sermonné. « Ah ! par pitié ! » écrira-t-il une autre fois, « ne fais plus saigner mon pauvre cœur ! » Et finale-

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iiK'iil, (|uaii(l. a[)irs la calaslroplit' du •)<) juillcl 18:^0. la Iciilalivc (le suicide provo(jUt'e en grande paiiie par Lous ces lirailliMnciils, Beetlioven ira \isiterle « garneiiiont » sur son lil d'Iiopilal, c'est d'une voix suppliante (|u'il murmiu'era : « Si lu as quelque ennui caché, fais- « le-inoi conuailre... par rinierniédiaire de la mère. ;> Mais, à ce nioinenl, excédé par la sollicitude de cet oncle trop aimant. Charles se retourne du côté du mur... Quelle blessure dans le cœur de Beethoven ! Et que d'autres déboires, encore, toujours venus de cette mère « rompue à l'intrigue et aux trahisons w. Au cours de son procès, n'avait-elle pas excipé du manque de parchemins pour contester à son beau-frère cette particule van à laquelle il tenait tant et faire annuler le jugement ? Quel affront ])Our l'homme dont les sentiments anti-démocratiques s'étaient si souvent aflirmés ! Qu'on se rappelle son dédain pour la « populasse », la i( plehs », cette vile multitude que stigmatise M. Romain Rolland; son ; « Je ne compose pas pour les galeries ! » au baron Braun, et le mot à Hiller : « Vox popuii, vox « Dei, voilà un pr()veri)e que je n'ai jamais pris au « sérieux. »

Désormais le maître allait se trouver à l'étroit dans la vaste capitale : « L homme supérieur ne doit pas être « confondu avec le bourgeois... et je l'ai été ! » Et il se terre et boude la société. On ne le voit plus. Il ne fait exception qu'en faveur d'un seul, son « g'racieux sei- (( gneur » l'archiduc Rodolphe, auquel il donne leçon plusieurs fois par semaine et qui, dans cette partie de la vie de Beethoven, semble couvrir son maître de son ombre tutélaire.

Douce hgure de grand seigneur, enthousiaste et

modeste, d'une délicatesse quasi-féminine. Toujours indulgent aux sautes dhumeur du pauvre sourd, l'écoutant avec patience déblatérer contre l'État autrichien qu'il charsTe de tous les méfaits, depuis le mauvais service des domestiques jusqu'au médiocre fonctionnement des cheminées. Au palais impérial, l'archiduc fera tomber devant Beethoven toutes les barrières de l'étiquette. On le verra se donner la peine de lui chercher lui-même un log'ement à Baden et employer son influence à caser de pauvres musiciens recommandés par Beethoven. Au moment du Finanz-Patent de 1811 et de la banqueroute réduisant de quatre cinquièmes le florin-papier, il fera le geste généreux de servir à son maître sa pension intégrale, bien que la loi ne l'y obligeât point, entraînera par son exemple les autres contractants, et, calmant les impatiences de Beethoven, il interviendra dans les rouages du procès Kinsky pour en obtenir l'heureuse solution. Son témoignage soutiendra Beethoven contre les calomnies de sa belle-sœur qui sétail I rainée jusqu'aux pieds de l'empereur, ou contre la perlidie du juif Pulai qui s'était vanté de perdre le musicien aux yeux de la Cour en lui prêtant des propos athées. « Son Altesse impériale sait avec quel scrupule « j'ai toujours rempli mes devoirs envers Dieu, lanature « et l'humanité. » Aussi mérita-l-il que Beethoven écrivît de lui à son frère : « Je suis avec Monseigneur sur un si « bon pied d'intimité qu'il me serait extrêmement pénible (c de ne pas lui témoigner mon zèle. » Et l'on peut dire que la reconnaissance fit spontanément éclore dans le cœur du maître les plus émouvantes inspirations de sa dernière manière.

Nous voici en 1818, au moment oi^i les critiques de la

L A Jl C 11 I D L' C RODOLPHE D A U T 11 I C H E

Cardinal archevêque d"01mûtz.

(Société des amis Je la Musique. Vienoe.)

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modeste, d'une délicatesse quasi-fém indulgent aux sautes d'humeur du pau> tant avec patience déblatérer contre qu'il charge de tous les méfaits, depuis vice des domestiques jusqu'au médiocre des cheminées. Au palais impérial, tomber devant Beethoven toutes les b.

quette. On le verra se donner la peine lui-même un logement à Baden et emplo; à caser de pauvres musiciens rec Beethoven. Au moment du Finanz-Pa , \-

de la banqueroute réduisant de quatri florin-papier, il fera le geste généreux maître sa pension intégrale, bien qu obligeât point, entraînera par son exe contractants, et, calmant les impatience il interviendra dans les rouages du procès ^-...>..., ^.^^. ^n obtenir l'heureuse solution. Son témoignage soutiendra Beethoven contre les calomnies de sa belle-sœur qui s'était traînée jusqu'aux pieds de l'empereur, ou contre la perfidie du juif Pulai qui s'était vanté de perdre le musicien aux yeux de la Cour en lui prêtant des propos athées. « Son Altesse impériale sait avec quel scrupule « j'ai toujours rempli mes devoirs envers Dieu, la nature « et l'humanité. » Aussi mérita-t-il que Beethoven écrivît de lui à son frère : « Je suis avec Monseigneur sur un si « bon pied d'intimité qu'il me serait extrêmement pénible « de ne pas lui témoigner mon 7À'le. » Et l'on peut dire que la reconnaissance fît spontanément éclore dans le cœur du maître les plus émouvantes inspirations de sa dernière manière.

Nous voici en 1818, au moment où les critiques de la

l'archiduc RODOLPHE u'autriche

Cardinal arclievrquc d'OlmiUz.

(Société des amis de la Miisi(|ue. Vienne.)

Gazette musicale universelle, toujours perspicaces', écrivent : « Beethoven n'est plus occupé qu'à des bagatelles ; il semble devenu tout à fait impuissant à écrire de grandes œuvres. » Lui-même allait se charger de « ras- « surer ses amis sur son état mental ». Depuis quelque temps, on le voit s'enfermer dans la bibliothèque de l'archiduc, cette collection unique de musique ancienne qu'il avait contribué lui-même à enrichir du fonds Birkenstock; il passe des heures entières penché sur les motets de Palestrina, copiés en partition ou sur les livres d'oflices grégoriens. Beethoven va-t-il se faire chantre? Assurément : chantre des louanges de Dieu.

« Pour écrire de vraie musique religieuse », note-t-il, « consulter les chorals des moines, étudier les anciens « psaumes et chants catholiques dans leur véritable « prosodie. » Et, à Monseigneur, il écrit : « L'essentiel « est d'arriver à la fusion des styles... ce à quoi les « anciens peuvent nous servir doublement, ayant eu, « pour la plupart, une réelle valeur artisticjue (quant au « génie, seuls, l'Allemand Hamdel et Sébastien Bach « en ont eu)... et, si, nous autres modernes, ne sommes « pas encore aussi avancés que nos ancêtres pour la « solidité, le raffinement des mœurs a pourtant élargi « chez nous certains points de vue. » Et cette pensée d'une tradition élargie prend corps dans l'œuvre qui sera la Messe en ré.

Beethoven a appris que l'archiduc doit être intronisé archevêque d'Olmutz le 9 mars 1820 : il se propose de

* Il faut mettre à part le célèbre critique musicien Hoffmann dont l'intelligente sj'mpathie mérita de Beethoven ce compliment « quelle lui avait fait grand bien ».

- Le Ritdolfintnn, actuellement propriété du Conservatoire devienne.

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lui offrir à celle occasion le fruit de son immense médilalion sur le Sainl-Sacrilice. Mais quatre ans se passent avant (jue la lâche ne soit accomplie. Quatre ans de pauvrett- pendant lesqu<ds « il immole à son art toutes les (( misères de la vie quotidienne ». — << ( ). Dieu par-dessus « tout )), écrit- il, « car la Providence sait jiourquoi Elle « dispense aux hommes joies et douleurs. » Dieu permit en ellet que le gag-e d'amitié devînt pour le grand homme une source de profit. Toutes les cours de l'Europe furent invitées à souscrire à un exemplaire manusci'it de la Messe. Sur dix exemplaires souscrits, trois le furent par des musiciens, les princes Radziwill et Galitzin et les membres de la Société Sainte-Cécile de Francfort. Le roi de France avait bien fait les choses ; il avait envoyé les 50 ducats de la souscription, pris sur ses Menus Plaisirs, en y joignant, avec une lettre flatteuse, une médaille en or à son efligie avec ces mots gravés : Le Roi à M. Beethoven'-. Beethoven, très fier de ce témoig'nage, en fit reproduire la gravure qu'il plara dans sa chambre, et il chargea son ami Bernard de publier dans son journal « comment il avait trouvé là un prince de sentiments généreux et délicats ».

Pourquoi donc n'avait-il demandé aucune souscrip-

' Au sujet de la lettre d'envoi il importe de relever une erreur commise à l'unanimité par les biograplies de Beethoven, tant allemands que français. Le plus récent, le D' Riemann, s'y est lui-même laissé prendre dans sa dernière publication des travaux de Tiiayer. On fait signer la lettre royale par un certain gentilliomme de la Ciiambre. Ferdinand d'Achdtz, ou d'Achâle... personnage totalement inconnu dans l'histoire de la Chancellerie française. Il eût cependant sufli, pour éviter cette bévue, de prendre connaissance du document original au bas duquel la signature : Le duc de la Châtre, s'étale très lisiblement et en caractères bien français. Comme quoi l'histoire écrite d'après des fiches ou sur des compilations risiiue de n'être pas toujours très fidèle...

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tion à la Cour d'Autriclie ? C'est (juCn ce temps-là ses amis, le comte Lichnowsky et rarchidiic en tcte, lui ont persuadé d'écrire une Messe tout spécialement pour l'Empereur. S'ils ont mis à profit les jours de la fête des personnes impériales pour donner une de ses ouvertures au théâtre de Josephstadt et pour faire reprendre Fidelio à laPorte de Carinthie, c'est qu'ils espèrent, à la faveur de ces manifestations de loyalisme, obtenir pour leur protégé la place laissée vacante par feu Teyber, le compositeur de la Cour. Le comte Dietrichstein, surintendant de la musique, en fait son aifaire. Par amitié pour larcliiduc, François II, dont le ministre des finances venait d'autoriser l'introduction, en francliise, d'un piano anglais destiné à Beethoven, eût peut-être consenti à prendre un sourd pour maftre de chapelle, sans l'état précaire des finances autrichiennes. Mais Teyber ne fut pas remplacé. Et 1 on ne saui'ail fii faire un crime au souverain qui, après Austerlitz, su[)primait les des-, serts sur toutes les tables de la famille impériale pour donner quelques llorins de plus ;i la défense du pays. On hésita longtemps à informer le bon Beethoven de ce nouveau déboire. La Messe de l'Empereur devait rester inachevée. Beethoven était d'ailleurs dans l'enfantement d'un nouveau chef-d'œuvre : la IX^ symphonie, qu'il destinait à ses amis de la Philharmonie Society de Londres. Tout l'irrite alors. Il quitte une villa parce que son propriétaire, le baron Pronay, lui adresse un salut aimable toutes les fois qu'il sort de chez lui; il court nu-tète sous l'orage, oublieux de l'heure du dîner, pai'fois de celle du coucher ; on le prend pour un vagabond et on l'emmène au poste. — Le colosse sort enfin tout armé du cerveau de Jupiter; et voilà Jupiter tout ragail-

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lardi. Celle t'ois, le.s \ ieiiiKiis, en dépil, de la vogue de Uossiiii, lui j)i'éj)ai'eul un li'ioiiiplie sans précédent. C'est l'Adresse des Trente, c'est le (h'-sinh-resseiiient des artistes (|ui lelusent leur cacdiet de répétitions : « Tout ce cju'on \ oudra pour lieetlio\ en ! » : c'est, malgré les terribles ilillicullés vocales (ju'il s obtine à ne pas modilier, l'entliousiasme de ses solistes, de la célèbre Sonntaj^, de Caroline Unger, et aussi de ce Preisinger qui savait par co'ur toutes ses symplionies. Ce sont enfin les inoubliables journées des 7 et 23 mai 1824 où des l'ouïes frémissantes acclament le maître qui, bêlas ! ne pouvait plus les entendre. Dans les rues de Vienne, tout le monde le salue ; les éditeurs s'arracbent ses œuvres ; iannonce d'un nouveau quatuor, suffit à remplir une salle; les premiers violonistes de l'époque, Bcibm, Mayseder, se disputent l'bonneur de le jouer dans un de ces nombreux restaurants du Pratev où les borloges à musique sonnent l'ouverture de Fidelio.

Sa résidence d'été devient un lieu de pèlerinage oii se succèdent des visiteurs venus des quatre points cardinaux. Mais n'obtient pas qui veut audience du vieux lion au gîte. Il faut pour cela un visa de son État major, le General-lieutenant Steiner, et son Adjudant^ le petit Tobias Hasslinger. Encore le Generallssimus Beetboven se réserve-t-il de décider en dernier ressort. Ces sobriquets facétieux lui servent à désig^ner les propriétaires <lu bureau d'édition de la rue Pater Nos/er. son pied-àterre, sa boite aux lettres à Vienne, pendant ses villé-

giatures d'été,

Qu'on imagine cette ruelle, à quelques pas du Graben. 11 est quatre lieures ; le soleil décline. Sur le trottoir, une cin(juantaine de jeunes gens, artistes, com-

posi leurs pour la plupart, se sont postés, faute de place dans rétroit magasin de musique. Ils guettent la visite hebdomadaire de Beethoven. Voilà qu'au tournant de la rue, parait un petit homme trapu, à l'air renfrogné, aux yeux vifs sous des sourcils grisonnants, les cheveux en broussaille débordant un haut-de- forme g^ris à larges bords. Avec son teint de brique, son foulard blanc, son col dont les pointes lui entrent dans les joues, avec sa longue redingote bleu clair qui lui tombe jusqu'aux chevilles et dont les poches sont bourrées de papiers et de cornets acoustiques, avec son binocle ballant et sa démarche gesticulante, il est la figure légen- <laire devant laquelle s'esclaffent les gavroches viennois et qui faisait dire à M'"^ de Breuning : « Je n'ose vraiment me promener avec lui ! » — Cependant les cœurs battent... On tend l'oreille pour deviner les réponses à l'étrange monologue qu'est sa conversation avec Steiner.

En dépit de son abord peu engageant, le maître recevra toujours avec bienveillance les jeunes compositeurs : « Je n'ai pas beaucoup de temps, mais apportez-moi quehjue chose... ' w

Et, sous les grappes rouges des tonnelles où il aime à trinquer avec ses visiteurs, Beethoven verra défiler Rossini, dont il plaisante l'ignorance tout en adorant son Barbier, Weber, en qui il saluera le créateur de l'opéra allemand : « Diable d'homme ! Heureux gredin ! w ainsi qualifiera-t-il l'auteur à'EuryantJic ;puis F. Wieck, le futur beau-père de Schumann, qui obtiendra une dernière improvisation sur un piano délabré, Schubert,

' Ce sont les propres paroles avec lesquelles nous accueillit, cinquante ans plus tard, notre maître César Franck.

LunwiG VAX iir,i:Tiinvi;x loi

qui a vendu sos livres pour eiiU'iulic F/dciio cl aïKjiicl Beellioven reconnaîtra « rctinccUc (lÏN'inc ». l''rcu<lcMberg-, l'organiste, (lui n'curillc sa ])ciisr'c sur Palestrina et la niusi(jue d'ciilisc, le fabricant de luupes Stumplï, au(juel il prédit : « Bach revivra lorscju'on se remettra « k l'étudier... », et tant d'autres.

A tous il ajtparait jovial, fécond en calem])redaines musicales ou autres ; s'il critique la politique, 1 empereur, la cuisine, les Français, le goût viennois... c'est sans amertume, et, comme le dit Hoclilitz : « Tout finit par un bon mot. »

En ce moment, il est tout entier à sa joie d'avoir à composer trois quatuors, commande du prince (lalitzin, dont le paiement lui assurera son pain de tous les jours, mais que le grand seigneur russe, frappé par une succession de revers, ne devait malheureusement pas rembourser à temps. « Si ma situation n'était pas précisé- « ment de n'en avoir point, je n'écrirais plus que des « symphonies et de la musique d'église, tout au plus des « quatuors, » répond-il aux éditeurs, à son frère, aux amis qui le pressent de composer un opéra, « seul travail rémunérateur ». Il est assailli par une nuée de gens de lettres, poètes, poétesses, librettistes : Grillparzer, Sporschill, la majoresse Neumann. On va jusqu'à lui proposer d'écrire une ouverture pour la synagogue : ft Ce serait la fo?'te somme! », déclare le neveu Charles. Mais Beethoven ne les écoute pas. Sa pensée est ailleurs.

A quoi bon des livrets romanti(jues comme Mélusine ou d'insipides aventures iiistori(jues ? Le but de l'artiste n'est-il pas àc servir à sa manière et de montrer l'iiomme aux prises avec l'éternel conflit du bien et du mal ? A la Victoire delà Croix, cet oratorio dont le sujet lui plai-

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sait, mais que les allégories de Bernard avaient déformé, il préférera le poème de Saïil et David, où la même idée est traitée plus siniplement, plus synthétiquement. Nous savons par llolz dont l'esprit caustique avait su prendre de rinllucnce sur le maître aux dépens de Scliiiidirr. qu'il en avait (MilitTcnicnl combiné le plan dans sa tète. Un double cbœur, à l'instar de la traoédie grecque, devait tantôt participer à l'action, tantôt lui servir de commentaire, et Fempbji des vieux modes grégoriens y eût indiqué aux musiciens une voie nouvelle.

Hélas! pas plus que la X' svmpbonie. pas plus (jue b' licqiiifm ou le Te Deum projetés au sortir d'une grand' messe à Sainl-Cbarles, l'oratorio ne devait arriver jusqu'à nous. Après tant d'autres joies, cette dernière joie allait écba[jper àBeetboven.

Il revenait d'un séjour cliez son frère, Tex-pharmacien, qui lui avait fait, avec beaucoup de cordialité, les bonneurs de sa nouvelle propriété de Wasserbof. En rentrant à Vienne, Beetboven avait ressenti un grand frisson et s'était mis au lit. Il ne devait plus se relever.

Adieu les projets de voyage au pays de Palestrina et dans cette Provence « oii les femmes ont le tvpe de c( Vénus et le parler si doux ». Adieu le Pactole anglais : adieu le rêve d'une « calme vieillesse au sein d'une « petite Cour, oi^i l'on pourrait écrire à la gloire du Toutce Puissant», avant de s'éteindre « comme un vieil ence faut )) entre les portraits des maîtres qu'on a aimés. — Beetboven n'aura pas u d'espace à soi », de modeste maison, comme il l'avait soubaité. Môme les plans d'avenir qu'il formait pour son Cbarles, il y devra renoncer. Son neveu est aujourd'imi simple cadet au

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H'' réi;inieiil. (riiil'aiiU'rie, ;i liilau, ut JieeLlioNcn écrit : « Toutes mes cspéraneos s'évanouissent d'avoir auprès (( (le moi un être en l('(|ucl j'aurais \ u rcN ivi'<> le nieilleui' (f (le nioi-niètne. »

(lepeudanl. sa conliauce en Dieu restait, inalh'ialiU^ : « Il se trouvera bien (juehju un pour nie lernier les « veux. » Et voilà ({ue la Providence a mis sur son chemin le petit de lireuning'. Est-ce sa jeunesse qu'il retrouve sous les traits de ce gracieux enfant ? On le dirait, car, presque en même temps, dans une lettre de ses ^•ieux amis Wegeler et Eléonore, lui arrive, comme une boulïée d'air luital. un peu de ces souvenirs de Jionn toujours présents à son cœur : « J'ai encore la « silhouette en papier de ta Lurchen ! » — Sa pensée va j'etrouver « les belles conti-ées oii il a vu le jour )). Ce (jui bourdoime en ses oreilles, n'est-ce pas le bruit des cloches des Minimes, de l'église qui Ta vu tout petit à l'orgue, quand il prenait les mesures du pédaliej', l'etrouvées après sa moi't dans ses paperasses ? La couleur de ce vin mousseux qu'on lui envoie de Mayence n'évoque-t-elle pas la gaieté des rives ensoleillées du « Rhin, notre père »? Et ce portrait de l'aïeul, qu'il a sauvé de la succession paternelle, connue il s'y reconnaît maintenant ; avec quelle satisfaction il le contemple !

C'est alors, nous apprend de Lenz, que ses amis constatent la dis{)arition de la fameuse inscription théiste du temj)le égyi»tien. Par quoi est-elle lemplacée à son chevet? Par Y Imitation de Jrsus-Christ.

On le trouve en train de lire la vie de Bach par Forkel et d'en souligner des ]»assages. Sur son lit, il s'occupe, avec une joie d'enfant, à feuilleter la magni-

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iîqiie édition Ha'ndel dont Stumpff vient de lui faire hommage, ou encore la collection des premiers lieder de Schubert. Il se régale des friandises que lui apportent ses amis. La soupe de M""® de Breuning, les compotes de Pasqualati, et jusqu'au punch glacé qu'autorise le docteur Malfatti, réconcilié et plus indulgent que les autres aux fantaisies du malade, lui font un peu oublier les « soixa/ite-qidnze fioles de médicaments, sans « compter les poudres », les bains de vapeurs aromatiques et ces ponctions répétées dont on attend, en vain, un soulagement. Il trouve encore moyen de décocher ses habituelles saillies aux doctes messieurs de la Faculté : « Plaridite, amici, finila est comwdla », dira-t il, lorsqu'après une longue consultation, il les voit tourner les talons '. Il bénit enfin la Philharmonie, dont le loyal cadeau de cent livres sterling le délivre des derniers soucis d'argent, et il paraphrase lui-même le chœur de Haendel : De celui qui me rendrait la santé le nom serait Tout-Puissant. Aussi n'est-il pas surpris lorsque son médecin l'avertit que le moment est venu de remplir les derniers devoirs du chrétien. Laissons parler Wawruch : « Il lut mon écrit avec une sérénité admirable, lentement et en pesant cluKiue mot. Son visag-e était comme transfiguré. Puis, me serrant la main : Faites mander M. le curé, dit-il, et, avec un soui'lre amical : Je cous reverrai bientôt... Alors, il retomba dans le silence et dans la méditation. »

* V. Wilder et ([ucliiues autres biographes ont voulu transposer celte phrase après la réception des derniers sacrements. Il est bien prouvé maintenant que ladite transposition constitue historiquement un faux. Voy. dans Thaycr, t. V, p. 485 à 490, le dernier état de la critique allemande sur ce sujet.

LE PllE.MIEU TOMItEAU CE BEETHOVEN AU CIMETIÈRE DE W.E H U I N G (Croi|uis d'après nature i!c M. Viiicciil ù'Imly, 1880.)

106 LUDWIGVAX BEETHOVEN

EinoLivaut spectacle, en vérité, que celui de l'auteur de la Messe en ré, donnant au monde l'exemple d'une mort chrétienne. Schindler, Gérard de Breuning-, Jenger et la dame van Beethoven ont vu le malade joindre les mains et recevoir, avec une ferveur édifiante, le Viatique et rExtrème-Onction : « Merci, monsieur le curé, « vous m'avez apporté la consolation », dit-il ensuite, puis il adressa à Schindler ses dernières recommandations.

On connaît la terrihle agonie, les paroles entrecoupées : « Entendez-vous la cloche ? — Voici que le « décor change ! », et la mort dans un éclat de tonnerre, au milieu d'une tempête de neige.

C'était le 26 mars 1827. — Tout Vienne assista aux funérailles.

Quelques mois plus tard, dans ce Schicarzspamerhaus encore tout imprégné des sublimes inspirations des derniers quatuors, les éditeurs viennois se disputaient, pour quelques florins, les manuscrits de Beethoven. Le marteau du commissaire-priseur s'abattit sur d'inestimables reliques, « Personne ne dit plus mot. — Adjugé ! »

LA MUSIQUE 3" période (Réflexion).

Une particularité curieuse et qui mérite d'être signalée, c'est la soudaineté des transformations du style dans le p?'ocessits de l'art beethovénien. Les transitions n'y existent pour ainsi dire pas, et très rares sont les pièces

m'dwk; van r. i:i:tiio vi:?s- iot

présiiiit'anl le clianuciiiciil suliil ([ui va sopcM-cr «luii style à I a ni le

Si la (Iriixii'iiit' iiiaiiil'ic, st''|)ai-tM' de la prciiiit're par un inoiitlc, celui «le Vcrjircssioii. se laisse à ])eine deviner dans le largo de i"o/y. 10. le passade de celte seconde ép()(|Ui' là la IniisitMiit' est liien plus Iranclié encore. 11 n"v a pres(;ue plus i*ien de commun, comme esprit, entre les sonates op. 101 et 10^2. qui ouvrent cette dernière période et les œuvres similaires, même avancées, de la précédente, Vop. 81 et 90, par exemple. Seule, une inspiration de tendre et absolue beauté, témoio:nage ému de s> inpatliie pour une grande douleur : le Cluuit i'irgiaqiic pour quatre voix et instruments à cordes, sur la mort de la baronne Pasqualali, fait déjà pressentir les religieuses eflusions de la Messe en rr.

Qu'y a-t-il donc de modiQé dans l'état desprit de Beetboven pour que sa production artistique devienne tout à coup, dès 181o, aussi différente de ce qu'elle était en 1814 •? A quel événement attribuer ce cbangement soudain? — En vain tenterait-on de rattacher ce nouveau style à une cause extérieure quelcomjue. La source de l'évolution (|ui nous occupe ne doit être recliercbée que dansTàme du poète ; c'est de son C(eur (ju'eile jaillit pour aller abreuver d'ondes viviiiantes tous les cœurs assoiffés d'idéal. Nous n'assistons plus, comme dans la deuxième époque, à une extériorisation de sentiments, mais, au contraire, au travail tout intérieur à' \me pensée de génie sur elle-même, dans une àme fermée aux bruits et aux agitations du dehors.

C'est pour(|uoi nous avons nonnné ces douze dernières années de la vie du héros, période de réflexion.

Essayons de préciser en quelques mots la situation

morale de Beethoven à ce moment de sa vie. — Il est arrivé à sa quarante-cinquième année sans avoir trouvé l'âme féminine qui aurait pu donner à sa vie disolé les adoucissements de l'affection conjugale et de la famille. Toutes les femmes qu'il avait désii'ées pour compagnes de son existence sont mariées. Si Juliette, comtesse de Gallenberg, lente un jour de se rapprocher de lui, ce sera sous l'aiguillon de la misère et pour obtenir une aide pécuniaire en faveur de son mari : « Il étoil tou- V jours mon ennemi et c'étoit justement la raison que je « fasse tout le bien possible. » Amélie Sebald est la femme d'un conseiller d'Etat, et Thérèse lAIalfatti est (lancée au baron Drosdick, qu'elle épousera l'année suivante. Beethoven a renoncé à chercher inutilement le Gegenliebe qu'il a si souvent chanté... ; il a renoncé à l'amour. Si parfois il lui arrive encore de jeter les yeux sur un être féminin, s'il écrit : « L'amour seul peut donner « une vie heureuse. — 0 Dieu ! laissez-moi enfin trouver « celle qui doit me raffermir dans la vertu, et qui soit à « moi ! », tout cela n'est que la dernière lueur d'une flamme qui s'éteint, le dernier feuillet d'un livre qui va se fermer à jamais et dont il scellera la fermeture par deux beaux poèmes vocaux : A la bien-aimée lointaine et Résignation. Après l'année, si glorieuse pour lui, du congrès de Vienne, il reste cependant dépourvu de situation officielle. Sa pension réduite suffit à peine à ses besoins et surtout aux dépenses de ce neveu Charles (jui lui donne si peu de satisfactions. D'autre part, la surdité, alors absolument complète (les innombrables cornets acoustiques de Mielzel lui sont devenus à peu près inutiles), lui interdit, non seulement toute relation suivie avec ses semblables, mais encore les plus élé-

MDWK; van BKETHOVEX 109

nionlaifes l'oiiclioiis île son ai-L Isolé en tout, sans épouse, sans amante, sans position, sans ressources, pi'i\('' niènic (renleiulrc sa pi'opre niiisi([ue, il est, pour ainsi dire, connue un mort vivant.

Que fait alors lîeellioven "? — Bien loin de se li\ l'er au désespoir, de ^ouloir en finir avec une vie misérable ([ui ne lui olFre plus aucun attrait extérieur, il regarde en lui-nième, dans cette âme qu'il s'est toujours efforcé de diriger vers Dieu, source de tout bien et de toute beauté. « Oui, » disait-il à Stumpfï en 1824, « qui veut « louclier les co'urs devra cliercber en liant son inspia ration. Sans quoi il n y aura que des notes — un corps « sans àme — n'est-ce pas ? Et qu'est-ce quun corps « sans âme? De la poussière, un peu de boue, n'est-ce « pas? — L'esprit devra se dégager de la matière où, « pour un temps, l'étincelle divine est prisonnière. « Pareil au sillon auquel le laboureur confie la préce cieuse semence, son rôle sera de la faire germer, d'en « obtenir des fruits abondants, et, ainsi multiplié, « l'esprit tendra à remonter vers la source «l'où il « découle. Car ce n'est qu'au prix d'un constant effort « qu'il pourra employer les forces mises à sa disposition, (( et que la créature rendra hommage au Créateur et « Conservateur de la Nature infinie. »

Et il arrive ainsi à vivre d'une vie purement intérieure, d'une vie presque monacale, contemplative, intense et féconde. Il crée, non plus en vue d'un éphémère succès, comme dans sa jeunesse, pas davantage pour épancher au dehors ses impressions, ses sentiments, ses passions, comme dans sa seconde époque ; il crée en pleine joie ou en pleine douleur, dans le but unique de rendre meilleure cette âme en laquelle il vit, seul.

no LUDWIG VA.\ BEETIIOVE.X

Voilà la cause véritable du cliangeinent de style auquel nous devons la Messe et la IX" Symphonie.

Après le congrès de Vienne, nous observons, non sans surprise, une sorte de temps d'arrêt dans la production de ce fécond génie. La GazcUc musicale n'a pas tout à fait tort, il compose peu : deux sonates seulement pour toute Tannée I8I0, une seule en 1816. En 1818, rien autre chose que quehjues lieder et une esquisse pour (juintette à cordes. Que se passe-t-il donc ? — On pourrait allég'uer les soucis causés par l'éducation de son neveu, ses interminables procès, les mémoires juridiques (ju'il tient à rédiger lui-même... Mais n'avons-nous pas constaté que ni les vovages, ni les mille détails de la vie extérieure, ni Famour même dans le paroxysme de la passion, n'ont réussi jusqu'ici à arrêter chez Beethoven le cours exubérant de la production'?.. La vraie raison de ce silence, c'est que pendant ces trois années oli il se voit en quelque sorte forcé de vivre en lui-même, Beethoven ré/lér/uL.. Xhiîii fera Richard Wagner, à l'aube de sa troisième manière. Et le résultat de cette longue réflexion sera que l'auteur de la sonate, op. .57, du VIT (juatuor, de la VI" symphonie, aura alors — et alors seulement — conscience de savoir composer !

Il le déclare à plusieurs reprises, à propos, par exemple, de Vop. 106 : « Ce que j'écris maintenant ne « ressemble pas à ce que je faisais autrefois ; c'est un « peu meilleur... » — A l'Anglais Potter, qui lui parlait, en 1817, à Nïissdorf, de l'ébourillant succès du Septuor, Beethoven répond : « En ce temps-là, je n'entendais « rien à la composition; maintenant, je sais composer! >->

i>ri)\vi(; VAN nKKTiiovKN m

COMPOSKH... ?

('.<>iiil)i<'ii csl-il (le i^cns, en France, — dcpiiis (iifcn noire j)a\s laliu on a ahaiulonné les éludes laliiies — (|ui sauraient donner de ce terme une exacte délinition ? A coup sur la plupart de ceux ([u'on appelle coniposif.eurs en seraient lout aussi incapables que nos primaires...

Composer... componere : poser avec — établir ensemble — constituer côte à cote. Voilà pour le sens matériel, terre à terre du mot. Mais les latins attacliaient à ce noble vocable un auli'e sens plus abstrait, contenant une idée de comparaison, d'éliage, de proportion el d'ordre,

Si parva Hcl'I componere mairnis

qui en modiiiait singulièrement la signilication première. Et c'est cette acception seule qui doit être appliquée à l'œuvre d'art.

Nous ne pensons point nous écarter de notre sujet en examinant les diverses pliases de ce travail d'enfantement. Par là nous pénétrerons plus j)rofondément la pensée de notre béros, nous dévoilerons, autant quil est possible de le l'aire, le mystère de sa création artistique.

En toutes choses humaines, en art surtout, on distingue la matière et la forme. Formuler la matière musicale et l'ordonner de façon à la mettre en œuvre, n'est-ce pas là toute la composition ?

En musique, l'agent principal de l'œuvre est ce que nous appelons thème ou idée. On peut en donner la définition suivante : Vidée musicale est constituée au moyen d'éléments sonores, fournis par V imagination, choisis par le cœur, mis en ordre par V intelligence .

Il serait trop long' d'entrer dans les détails, mais il faut conclure que si l'intelligence seule ne peut enfanter que des productions toujours froides et, tranchons le mot, inutiles lorsque l'étincelle instinctive du génie ne vient pas les alimenter, d'autre part, l'instinct seul demeure totalement impuissant à édifier une œuvre et n'arrive, sans l'aide de l'intelligence, qu'à balbutier d'ingénieuses mais toujours éphémères improvisations. Ces deux facultés, toutefois, ne suffiraient pas à léclosion d'une belle œuvre, si le sentiment, l'émotion, le cœw\ en un mot, ne venaient en choisir les éléments expressifs, et animer ainsi la superbe, mais rigide statue, en lui donnant, par l'opération de son souffle divin, et le mouvement et la parole.

Et qu'on ne croie point que ce que nous venons d'exposer représente un si/slème de composition — celui du seul licelhoven, par exemple — et qu'il en puisse exister d'autres. Non, ceci est la composition même et, s'il est naturel que les divers artistes diffèrent sur le détail, tous les génies — tous ceux, du moins, dont il a été permis de contrôler le travail — n'ont jamais procédé autrement. Karl von Dittersdorf (1739-1799), ce compositeur de second ordre, peut-être, mais si intéressant par sa culture et son intelligence, a fort bien résumé, dans ses 3Iémoires, ce que n-ous affirmons ici : « Je m'étais rendu compte », écrit-il, « qu'il faut au compositeur, outre beaucoup de goût, d'imagination, de fantaisie et de connaissances techniques, le génie créateur avant tout. Or, ce dernier, bien qu'il soit un présent de la nature, ne peut être apprécié qu'après que le musicien a acquis une culture suffisante. Dans le cas contraire, le génie se développe comme une plante sau-

LUDWK; van BEKTllOV^ H3

vage, sans oi'drc, sans force esLliéliqut^ Scc «eauté*. » C'était aussi l'avis de Beetlioven. 11 profes, t également l'opinion (|ue cette acquisition de la « culture suffisante », dont parle Dittersdorf, ne peut être que le résultat d'un travail préliminaire très long- et très consciencieusemenl accompli. Aussi, séparait-il absolument de ce travail nécessaire, l'étude de la composition proprement dite : « Pour devenir un compositeur », disait-il, « il faut avoir « déjà éludié Iharmonie et le contrepoint pendant une « durée de sept à onze années, de façon à s'être accou- « tumé à plier son invention aux règ^les, lorsque s'éveil- « leront Timag-ination et le sentiment. » Au D' Pachler, (jui lui présentait un manuscrit à examiner, le maître répondait que (( c'était très bien pour quelqu'un (jui n n'avait jamais appris à composer, mais qu'après une « étude approfondie de la composition, l'auteur parce viendrait à discerner ses nombreux défauts. »

Et c'est ainsi qu'après plus de vingt ans d'une carrière déjà remplie de cliefs-d'œuvre, Beethoven pouvait dire, à l'aube de sa quarante-septième année : « Maintenant, « JE SAIS composer! »

Gomment cet état de l'êfle.rion que nous avons constaté chez Beethoven et qui vient d'aboutir à la certitude de « savoir composer », va-t-il se traduire en musique? — Ce sera par un retour manifeste et conscient vers les anciennes foï'mes traditionnelles. — Qu'on ne se méprenne pas sur la signification de ces mots : retour à la tradition. Loin de nous la pensée de vouloir soutenir que Beethoven revient, en pleine maturité, à une imitation servile des types musicaux en usage chez ses aînés ou

' Traduction de M. P. Masnelle.

114 LUDWIG VAX BEHTHOVEX

ses contemporains, mais ce ({uon peut affirmer cCst que toute l'esthétique de sa troisième manière sappuie sur des formes anciennes, jusque-là inusitées chez lui, formes dont le noble et généreux atavisme constitue aux compositions les plus osées un tempérament sain et robuste, une solide base ancestrale. Et c'est précisément l'emploi nouveau, « élargi », comme Beetlioven le dit lui-même, de ces éléments traditionnels, qui donne aux ceuvres de cette période leur profonde et incontestable originalité.

Ces formes sont la Fugue, la Sui/e, le Choral varié.

Élevé, dès sa jeunesse, dans la plus grande admiration et le plus sincère respect pour J. -S. Bach, au point qu'en 1800, il prend, pour ainsi dire, l'initiative d'une quête en faveur de Reg'ina Bach, la dernière lille de l'illustre Cantur, et que le 22 avril de Tannée suivante, il est des premiers à souscrire à la publication des œuvres de l'auteur de la Messe en si mineur ; plein, d'autre part, de révérence pour Hcendel, Beetlioven n'avait osé s'attaquer à la forme-fugue qu'en de rares occasions et sans en tirer aucun parti nouveau. Pendant les deux premières périodes, les fug"ues ne sont pour lui que des exercices sans portée, des « squelettes musicaux » (par exemple, la peu intéressante fugue du W: quatuor et celle des variations sur un thème du ballet de Prométhée , ou encore un moyen de développement (IIP et ViP symphonies). — A partir de 1815, tout cbang-e à cet égard : il voit dans la fugue un but, plutôt qu'un moyen technique. Bien plus, au contact de son i^énie, cette forme, si souvent froide et sans accent chez les musiciens postérieurs à Bach, se fait éminemment expressive. « Il faut introduire dans le vieux moule

l.[II)\Vl(i VAX l!i: KTIIOVKX Ma

« (jui nous a vlv U'uiié im (''U'iiieiil N'éritableiiioiil poé- « Li(jue. )) EiiLic ses mains la foniic-fiiiiue aussi bien que la forme-sonate, deviendra le témoin de ses sentiments intérieurs de calme, de soutlVance et de Joie.

Les fugues de Beethoven sont, pour la plupart, parfaitement réuulières et construites selon raicliiteeture traditionnelle. On y rencontre même des arlilices de combinaisons sujets par diminution, par chaniienient de rythme, jtar mouvement contraire, etc.) plus fréquemment que dans les pièces similaires de la lin du xviii'' siècle ; mais ce qui les différencie surtout de ces dernières, c'est la nature musicale qui est Beetlioven, au lieu d'être Bach ou tel autre... En peut-il être autrement? N'est-ce pas là précisément ce qui fait la force des formes traditionnelles ? Sans que leur ordonnance, fondée sur la logi(}ue et la beauté, soit altérée essentiellement, elles savent se livrer avec docilité à l'étreinte pei'sonnelle de génies très divers, pour l'enfantement de chefs-d'œuvre nouveaux, mais elles savent aussi fort bien se refuser aux tentatives des impuissants incapables de les féconder...

Les fugues de Beethoven diffèrent autant, comme musique, des fugues de Bach, que celles-ci des fugues de Pas(|uini ou de Frescobaldi... et pourtant c'est toujours la fugue .

Cette forme, traitée puur elle-même, se trouve fréquemment chez le Beethoven de la troisième époque ; en particulier dans les œuvres suivantes :

Sonate pour violoncelle, op. iO'^, n" 2 (1815), Fugue pour (juintetle à cordes, op. iSl (1817), Sonates pour piano, op. 106 ;1818) elop. H0{\S'2l); Variations sur une valse de Diabelli, op. IW: Ouverture zur Weihe

116 LUDNYIG VAN BEETHOVEN

des Hames,op. /^f (1822), Messe solennelle (1818-1822), Grande fugue pour quatuor à cordes, op. 133 (1825), XIV quatuor, en ut dièze, op. 131 (1826), sans compter les nombreuses pièces dont la construction est influencée par le principe fugué.

Il n'en est pas autrement de la forme-suite, tombée depuis de longues années en désuétude, et que Beellioven fait revivre dans les derniers quatuors.

Mais c'est surtout le Choral varié des anciens âges qui reparaît en cette dernière manière. Il reparaît chez le Beethoven de 1824, dans le même esprit que chez le Bach de 1702 qui, en magnifiant les essais de Pachelbel et de Buxtehude, créa la variation amplificatrice \ Comme nous l'avons vu pour la fugue, la nmsique donne aux variations beetliovéniennes un aspect si différent de celui des variations de Bach, que les esprits dont le jugement s'arrête à la surface, n'en sauraient, le plus souvent, discerner l'analogie.

Cette sorte de variation, parfois amplifiant le thème jusqu'à faire jailHr de lui une mélodie toute nouvelle (XIP quatuor), d'autres fois le simplifiant jusqu'à le réduire à une quasi-immobilité mélodique [Ws" quatuor), nous ne la rencontrons qu'à partir de l'année 1820, dans Y adagio de la sonate op. 109, ensuite, et avec profusion, dans Yop. 111, dans les commentaires si curieux sur l'insipide valse de Diabelli (1823) et enfin, dans les derniers quatuors à cordes. Ainsi on peut dire que cette adaptation toute nouvelle d'une très vieille forme fut la dernière, et non la moins sublime manifestation du génie de Beethoven.

* Chorals pour orgue, de 17(2, 1720, 17IJ0.

LUDWIG VAN B1:i:TIIOVF,.\ 117

C'est donc bien en s'ap{)uyant sur les formes traditionnelles et en les identiliant à sa pensée intérieure que ce prétendu réxolutioiiiiaii'e a pu si puissamment contrii)uer au proiirès de son art. Et ici, nous pienons le mot progi'és dans son sens étymologique : /jrofjressus. marche en avant dans la voie saine et sûre déjà ouverte par les grands aînés, et non pas dans le sens, qu'on semble actuellement vouloir lui attacher, de recherche du nouveau quand même par les moyens les plus dénués de logique et d'harmonie. « Le nouveau, l'original », disait Beethoven, « s'enaendrent d'eux-mêmes sans « qu'on y pense. »

Toutes les productions de cette admirable période seraient à examiner dans le détail. A ceux qui sont épris d'Art, cette étude ne pourra que procurer des joies ineffables. Faute déplace, nous ne nous arrêterons que sur quelques œuvres, nous bornant à indiquer le caractère spécial à chacune des autres. Mais, avant de procéder à cet examen, il importe de mettre en lumière un état d'esprit qui. resté pour ainsi dire en puissance chez lauteur de la IX" symphonie, pendant toute la seconde période, prend, au cours de la troisième, une importance telle qu'il eût pu servir de point de départ à une nouvelle transformation, à un qua'rième style^ si la mort n'était venue, prématurément, couper court à une carrière déjà si remplie.

Nous voulons parler du sentiment religieux.

Catholique de race et d'éducation, Beetiioven reste en sa vie et en ses œuvres un croyant. 11 croit en un Dieu qui prescrit de « s'aimer les uns les autres », de « pardonner les injures », en un Dieu qu'il « n'a cessé

« de servir depuis sa plus tendre jeunesse », en un juge « devant lequel i] pourra paraître sans crainte un jour ».

Le poète qui sut faire, dans sa dernière symphonie, une si belle apolog"ie de la Charité, pratiquait-il sa religion'.' Question délicate à trancher. D'aucuns ont cru pouvoir le faire sans l'appui de documents probants. Ce dont on a la preuve, c'est qu'il faisait maigre le vendredi, jeûnait les veilles de fêtes, disait matin et soir la prière avec son neveu et tenait à ce que celui-ci apprît le catéchisme, « car c'est sur cette base seulement « qu'il est possible d'élever un homme ».

Ce qui apparaît de façon certaine, dans ses écrits comme dans ses œuvres, c'est la tendance, de plus en plus accentuée, vers la musique purement religieuse. Au culte de Dieu dans la natui'e, a succédé, chez Beethoven, le désir de Dieu pour Dieu lui-même, et, nous l'avons vu., c'est l hnitation de Jésus-Christ qui a remplacé sur sa table et parmi ses objets familiers les livres de Sturm.

Rappelons-nous ses efforts pour s'assimiler lart des vieux maîtres des siècles de Foi sans mélange, et sa résolution de ne plus « écrire que de la musique reli- « gieuse » ; nous allons pouvoir nous convaincre que cette résolution ne fut pas un vain mot.

Si l'on ordonne par genre et par dates, comme nous l'avons déjà fait pour la seconde manière, les œuvres de la période à laquelle nous sommes arrivés, on s'apercevra qu'à partir de 1818, après le temps d'arrêt dont nous avons parlé plus haut, la production pianislique, presque complètement laissée de coté depuis dix ans, se refait nombreuse et féconde en chefsd'œuvre. On dirait que, las des sonorités puissantes.

LlDWKi VA X lîKKTIlOYRN MO

Lt'iidrt's ou j)illor('S(|ii('s de la cuUeclivili' iiisU'UiiieiiLaJe, lict'IIiovtMi ut' NCLiillc (l('s lors conter ses réilexions qu'à lui-iiirnie, en de ti'J'S intimes musiques.

De 1818 à 182^, ce sont (juatre grandes sonates, (lix-lmit bagatelles curieuses, op. H!l el f 1^6', le rondeau (lu « sou perdu », op. i''29, et, comme jeu d'esprit entre l't'daljoration de deux (euvres presque sui'humaines, les trente-trois variations, op. 1W.

Cependant, tout en écrivant pour le « piano à marteaux » [Haiiimei'clavier] , il pensait « la plus accomplie « de ses productions », \-à.3Iesse solennelle, dont le travail préparatoire s'échelonne sur ces quatre années. Et ensuite, presque aussitôt, c'est la IX" symphonie...

Mais, après ces deux colossales envolées vers l'amour divin et l'amour humain en Dieu, Beethoven revient à ses réflexions. Sans nous en livrer le secret — bien (|ue nous puissions parfois le soupçonner — il chante en lui-même ce qu'il vient de chanter pour les autres, et, adoptant de nouveau cette forme de musique de chambre si longtemps délaissée, il fait passer toute son âme dans les cinq derniers quatuors.

Faute de pouvoir analyser ici cette légion de chefsd'œuvre, nous renoncerons à suivre, comme nous l'avions fait jusqu'à présent, l'ordre chronologi(]ue ahn de terminer dignement notre étude sur ces deux sublimités : la Symphonie avec chœurs etla Messe solennelle.

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