DE 1801 A
LA VIE
Un n'a pas assez rendu justice à la j^énéiosité dont usèrent; à l'endroit du jeune Beethoven, lés grands seigneurs de Vienne. A elle seule, la famille Liclinowsky avait souscrit trente-deux exemplaires des Irios, op. 1 . Le prince Charles présidait aux études des ouvrages nouveaux. On raconte qu'à l'interminahle répélition du Christ au Mont des Oliciers, il avait fait distrihuer à profusion rafraîchissements et charcuterie aux musiciens et aux choristes, pour les engager à prendre patience. A l'occasion de Fidelio, grave affaire ; on avait comploté des coupures... La princesse, assise au piano, désignait les passages à sacrifier et s'efforçait de calmer Beethoven (|ui se fâchait tout rouge, refusant de lâcher tel air, se cramponnant à tel autre en dépit des l)0nnes intentions de ses amis (|ui voulaient a\ant tout le succès de l'œuvre. Entre les matinées réglementaires du vendredi chez le prince, les g ard en-par lie s théâtrales du D'' Franck, les soirées de quatuor, le dimanche et le jeudi, chez Zizius ou chez Forster, et les soirées ordinaires du baron van
homma(;e de NorvEL an
AdiTSSti par Boethoven à la baronne Dorothée Eitmann le !"■ janvier 1804.
Swieten, Beethoven ne chômait guère. Chez le comte Rasoumowsky, marié à la seconde des « trois grâces », sœur de la princesse Lichnowsky, il trouvait de jeunes et ardents interprètes toujours prêts à essayer ses ouvrages « tout chauds, comme au sortir du four », et il aimait à recueillir les ohservations des gens du métier. C'étaient le gros Schuppanzigh, Talto Weiss, tout en long, Linke, le violoncelliste boiteux, et son intérimaire amateur, le fameux « baron de la musique », Zmeskall de Domanowecz, petit homme roide aux cheveux blancs très drus, joyeux vivant qui servira de cible à (Tinnombrables calembours, l'innocente manie de Beethoven.
Dans les salons deLobkowitz, le maître entendra pour la première fois un virtuose de neuf ans, le jeune archiduc Rodolphe dont l'existence devait être si étroitement unie à la sienne. Il y a, dans cette maison, une chaijelle assez importante pour mériter la primeur d'une exécution de VEroïca, et un jour, un hôte de passage, le prince Ferdinand de Prusse, ne craindi'a pas de demander à l'orchestre deux exécutions consécutives de cette longue symphonie.
On voit, à tout prendre, que la légende de Beethoven méconnu des Viennois paraît peu justifiée.
Allons retrouver le musicien en une compagnie plus douce encore à son cœur, celle de ses élèves de piano. Arrêtons-nous un moment à l'hôtel des Arts, chez la comtesse Deym, née de Brunsvik, la belle Pepi, sœur cadette de la mélancoli(iue Thérèse. Cette dernière a vingt-quatre ans, c'est une intellectuelle, un peu contrefaite, mais si littéraire et distinguée ! Toutes deux ont demandé des leçons au jeune et célèbre virtuose.
LUnWlG VAN 15EI:TII(>VE.\ 37
Leur frère Franz, violoiiccllisle, inélonianc fanatique, deviendra bientôt son ami intime et les tilleuls du eliàteau de Màrton Vàsàr ((jui ciiacun portaient le nom d'un ami) recevront plus d'une fois la visite de Beethoven.
Là, quelle exquise réunion de jeunes filles et de jeunes femmes! C'est à (|ui courra après M. de Jieelhoven, à qui le prendra par la manche pour lui faire écrire quehjues notes sur un album. A titre de revanche, il demandera galamment que les jolis doigts des suppliantes lui brodent un mouchoir ou un col. Au milieu de ce parterre brille, comme une rare Heur, Juliette Guicciardi, sa future élève. Fille d'une Brunsvik, la petite provinciale récemment arrivée de Trieste est peut-être la moins bien douée de la bande, mais si séduisante par sa coquetterie de méridionale !... Et voilà que Beethoven s'éprend, il fait des rêves; la particule can aidant, ne pourrail-il prétendre à la main de la jeune patricienne? L'écouta-t-elle? On n'en a pour garant que cette lettre sur « la magique enfant qui m'aime et que «j'aime », où l'artiste dévoile son secret à un ami. Toujours est-il que les parents s'étant naturellement opposés à pareille mésalliance, on n'en parla plus. Juliette devint comtesse de Gallenberg.
Mais la blessure de Beethoven était cuisante. Vingt ans plus tard, racontant à Sciiindhn- les revers de fortune de (lallenberg- et la visite que l'inconséquente Juliette lui avait rendue à ce propos, il se plaisait à répéter : « Qu'elle était belle encore ! » Gomment se défendre d'une profonde pitié quand on lit, dans une lettre écrite la veille des noces de son rival, le 2 novembre 1803, ce cri de douleur contenue : « Ah! (|u'il est d'alfreux « moments dans la vie,... mais il faut les accepter. »
38 LUDWIG VAX BEETIIOYExM
L'épreuve morale était d'autant plus cruelle pour le musicien qu'elle s'ajoutait aux menaces d'une effroyable épreuve physique. Depuis 1790, Beethoven se sentait devenir sourd. A peine osait-il en parler à ses amis Wegeler et Amenda. « Comment alléguer la faihlesse « d'un sens qui devrait être cliez moi plus parfait que les <( autres? » Il avait couru de spécialiste en spécialiste. Tour à tour, Vering, Franck. Schmidt, Bertolini, le Père Weiss lui avaient conseillé des bains froids, des bains tièdes, des vésicatoires, du galvanisme, des injections d huile ou de thé... Rien n'y faisait. Bientôt il jettera le manclie après la cognée : « Inutile de dissimuler désor- « mais, tout le monde le sait; les artistes eux-mêmes s'en ((Sont aperçus. » Et on ne le verra plus que le cornet à la main.
Aujourd'hui, il sent plus durement sa misère, son isolement. Il va se cacher àHeiligenstadt, il veut mourir; il écrit ce «testament «lamentable et romantique qu'on a un peu trop cité : « Comme les feuilles de l'automne « tombent et se flétrissent, ainsi — ainsi l'espérance « s'est desséchée pour moi! » Ne croirait-on pas le voir dans l'attitude que lui a prêtée le jjeintre Mahler : l'air fatal, la main gauche posée sur une lyre, l'antre esquissant un rythme, et, comme fond de tableau, un temple d'Apollon ■?...
Pauvre Beethoven ! Il te faudra souifrir beaucoup encore avant de « devenir philosophe » comme tu crois l'être. D'ailleurs, peut-on rester insensible au déchirement de son pavs '? Voici le bruit des fanfares et des chevauchées; les troupes défdent, le canon tonne dans la vallée du Danube. C'est encore l'invasion française et, le soir, au cabaret, avec les amis Breuning et
l.CDW K; van 1!R1: TIIOVKN 3'J
GliMcliensItMii. Idus deux employés au iiiiiiisIrrT de la iiiiorre, ou ue parle plus (|ue iuau(eu\i'es et liataillrs, Arcole, Hoclista'dt, Holicnlimlcn. La liaiue de l'euNaliisseur, vivace chez Beethoven, se tiaduit par d anières saillies contre ces « gallo-francs, rebelles à la coni- « préhension du vrai et du bien, inaptes à toute politii|ue « sensée )). Ce])endaut. lieiauididlt'. liùti' assidu ilrla Cour impériale d'Autriidie. oi^i il sentraine déjà à son futur métier de roi, Bernadotle, le nouvel ambassadeur à qui l'a présenté Kreutzer, lui a fait bon accueil. Après les séances de musique à l'ambassade, Beethoven entend les récits de la campagne d'Egypte, les traits de génie de Bonaparte. Comment se défendrait-il d'admirer le grand homme, vivante évocation de ses chers héros grecs et romains ? Et, au souffle de cette atmosphère d'épopée, la troisième symphonie jaillit de son cerveau
Mais, au milieu des événements de chaque jour, Beethoven n'a pas cessé de rêver mariage et paisible bonheur conjugal. Il le prouvera en choisissant pour livret de son opéra, non point les féeries allemandes qu'on lui propose, mais le scénario un peu niais de l'excellent Bouilly, Fidelio ou l Amour conjugal. déjà mis en musique par Gaveau et Paër. Florestan, l'objet du dévouement conjugal, qui incarne si bien les sentinients de Ihonnète Beethoven, Florestan, le pauvre prisonnier persécuté par un méchant gouverneur, rendu à la liberté par un bon justicier, Florestan n'a rien de commun, on l'avouera, avec les peu intéressants pensionnaires de la Bastille auxquels on a osé l'assimiler, mais ses malheurs étaient de nature à émouvoir un public vibrant encore au souvenir des
geôles de la Terreur' et, en particulier, au souvenir de la longue agonie qu'avait endurée, dans la prison du Temple, la fille de Marie-Thérèse. Fidelio parut sur rafficlie au moment oii Austeriitz ouvrait à Napoléon les portes de la capitale ; seuls, les officiers de l'armée victorieuse en formèrent l'assistance et le succès pécuniaire en fut nul.
Heureusement pour Beethoven, des amitiés fidèles veillaient sur lui. Entre lui et Breuning, dont il partageait le logement aux hords du rempart, les sujets de hrouiUe ne manquaient cependant pas, en raison de leurs rapports journaliers. On se disputait, mais on s'emhrassait aussitôt : « Que derrière ce portrait, mon « cher, mon hon Etienne, s'efface à jamais ce qui s'est « passé entre nous ! » Pouvait-on, d'ailleurs, garder rancune au hon Beethoven? Breuning occupait ses nuits à arranger le livret de Fidelio, et, aidé des frères de Beethoven, il essayait de voir clair dans la gestion des finances, car, déjà à ce moment, le jeune compositeur n'avait plus que l'emharras du choix pour ses éditeurs. « Le prix que je demande, on me le paie », écrit-il, « quelle joie de pouvoir ainsi ohliger des amis nécessiteux ! »
Une autre amitié, féminine celle-là, allait s'employer à le consoler des déceptions de l'amour. Elle s'incarnait en une femme de vingt-cinq ans, jolie, frèle, entourée de trois ravissants enfants, « Frilzi l'unique et les deux
' Dans Mes récapitulations, t. II. p. 81 (Paris. 183C), Bouilly, adminislrateur du département d'Indre-et-Loire pendant la Terreur, déclare avoir voulu célébrer dans sa pièce « l'héroïsme et le dévouement d'une des dames de la Touraine dont j"avais eu le bonheur de seconder les généreux efforts ». D'autres opéj-as à la mode, le Porteiw d'eau de Cherubini, par e.vemple, développaient le même sujet.
LUDWlii VAN BEKTlhtVI^N 41
.Marii'. » A demi parah séo depuis des années, un j)eu morte à ee (jui n'était pas la musique, la comtesse Erdody se transfii-urait lorsqu'elle trouvait moyen de se traîner jusqu'à son piano. Beethoven avait licence de venir quand il voulait chez la grande dame hongroise, et, sous les omhrages magnifiques de Jedlersee, celleci avait l'ait hàlir en son iionneur un temple rustique d'où on lançait des messages en vers c au premier-né d'Apollon. ^lajesté à la couronne de lauriers, etc. )>. Elle était sa confidente, « son confesseur », dira-t-il plus tard. Elle allait devenir son conseil.
Vienne lui doit d'avoir conservé Beethoven.
Une série de mésaventures tombaient alors sur le pauvre musicien aigri, irrité sans motifs, disposé à voir partout des cabales. Un concert sur lequel il comptait beaucoup 22 décembre 1808), car il y présentait au public deux nouvelles merveilles, la Symphonie en ut mineur et la Pastorale, faillit provoquer son départ. Dans l'ardeur de sa mimique de chef d'orchestre, il a renversé les bougies du pupitre et manqué d'éborgner le garçon d'orchestre, à la grande liesse de l'auditoire. La première chanteuse lui fait faux bond, parce que, quelques jours avant, il a traité son fiancé « d'àne bâté » ; la seconde se choque de n'être choisie que comme doublure, une troisième perd la tète et bredouille au moment de l'exécution. Dans la salle, on grelotte de froid. Pour comble, une reprise manquée, dans la Fantaisie avec chœurs, entraîne le déraillement complet de l'orchesti'e et la fuite des auditeurs, alors que Beethoven, dune voix de tonnerre, exige un <la capo.
Après cela, il jugea (jue les Viennois méritaient une
42 LUDWIG VAX DI^r^TlIOVEX
leçon. JusLenienL, une situation magniiique lui est proposée : « 000 ducats en or, quelques concerts seulement « à organiser, un orchestre à ma disposition et tous les « loisirs pour composer de grandes œuvres. » L'eau lui en vient à la bouclie.
Pourtant, c'est le nouveau roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, qui l'invite ainsi à venir à sa Cour.
M"'" d'Erdoily a appi'is la nou^■elle. En un clin d'oeil, elle a réuni chez elle tous ses amis pour aviser aux moyens d'empêcher ce scandale : laur Beethoven réduit à s'expatrier ! Mais il s'agit, tout en arrangeant les choses, de ne pas alarmer la susceptibilité du grand homme et de lui laisser l'espérance d'obtenir un jour une si I nation ofUcielle en Autriche, « son rêve le plus cher ». en vue d'un établissement matrimonial
D'un commun accord, les trois princes, Rodolphe. Kinskv et Lobkowitz ont signé l'acte du 1"^' mars 1809
Kl O
qui assure à Beethoven une rente annuelle de quatre mille llorins. Beethoven n'ira pas « goûter du jambon de Westphalie », il s'en félicite, à bon droit, dans une lettre à son ami Gleichenstein. Que fùt-il, en efiet, advenu de lui, antisémite déclaré, au milieu du ahetto doré qu'était alors la Cour de Cassel, dans ce décor où le scandale des mœurs le disputait au gaspillage financier? La réponse nous est donnée par le baron de Trémont, ce visiteur h-ançais (jui nous a laissé de l'intérieur du grand musicien une des plus vivantes descriptions qui soient ' : « Il n'y serait pas resté six mois. » Moins d'un
' Voy. li; récit du Ijaron de Trémont dan.s le Guide musical de mar.s 1892. M. Michel Brcnet avait mis au jour ce manuscrit de la Biijliotiièque nationale dix ans avant la soi-di.sant découverte communiquée à la Revue : die Musik de 1902.
LUDWIC VAX HEi:TH()VliN 43
an aprt's, la i;aljt'i;ie devenait telle qu on ne payait plus les ionclionnaires.
Ne valait-il pas mieux souffrir avec la patrie ?
Si iieethoven a vécu les jours d'anjçoisse qui précédèrent le bombardement de Vienne, si les coups de canon lui brisent le cœur et le tympan, si au moment de Wagram, <( inter lacrymas et htctum », ses chères rives du Danube, son Pvaler et ses glacis lui apparaissent dévastés et labourés par des travaux de campagne, s'il est })rivé, en 1809, de son « indispensable villégiature » d été et de ses longues et fécondes promenades sur les pentes du Kahlenberg, il a du moins la consolation d'épancher librement les accents de sa foi patriotique dans la musique à'Egmont, dans les marches militaires dédiées à l'archiduc Antoine et de célébrer, par son admirable sonate op. SU le retour de l'archiduc Rodolphe dans la capitale, présage de la « paix dorée ».
D'ailleurs, malgré les el}"ro^ ables impôts de guerre qui pèsent sur son budget, le maître semble reprendre goût à la vie. Il se compose une figure aimable; on le voit se commander un habit, un chapeau, des chemises de batiste, un véritable trousseau. Il reparait, «harnaché « de neuf», au P rater et au cabaret à la mode de V Homme sauvage: il a train de maison, domestique en livrée; et si Wegeler est surpris de lui voir réclamer, dare dare, un extrait de son acte de naissance, Zmeskall ne l'est pas moins de se voir chargé par Beethoven de l'achat d'un miroir !
Pour qui donc tous ces frais ? C est qu'il est reçu, à la suite de son ami, le baron de Gleichenstein, dans un charmant intérieur qu'anime le rire de deux jeunes filles, Thérèse et Arma 3Ialfatti. Cette dernière sera
44 LUDWIG VAN BliETIIOVEN
bientôt fiancée à Gleichenstein. Quant à Thérèse^ vivant rayon de soleil, une brune au profil de médaille, elle voltige d'un sujet à lautre et « traite tout dans la vie si légèrement » que Beethoven le lui reprochera, tout en sentant son cœur, avide de joie, touché au vif par cette « divine gaîté ». Ah! s'il pouvait plaire, cette fois ! Il caresse et promène le petit chien Gigons : il écrit de longues lettres qui sont presque des déclarations, oii il prend à témoin les forêts, les arbres, les rociiers : « Eux, « du moins, rendent l'écho que Ihomme attend deux ! » — Mais, hélas ! Thérèse voulait être baronne, elle aussi, et tout le monde tombe de haut quand Beethoven découvre à son ami ses espérances de prétendant. Nouveau déboire, reproches amers à l'heureux fiancé (lAnna (jui n'en pouvait mais ; et la chanson perpétuelle de l'évincé : « Pour toi, pauvre Beethoven, point de bon- « heur à attendre du deiiors. Tu devras te créer toutes « choses en toi-même. Dans le monde idéal seulement, « tu trouveras qui t'aime I » N'est-ce point déjà un présage de la troisième manière P Mais le voilà retombé dans le noir, de plus en plus obsédé par cette surdité dont le nmr allait s'épaississant.
D'autant plus pitoyable aux peines des autres, il essaie de distraire avec sa musique la fille de l'illustre Birkenstock. Elle avait épousé un Brentano de Francfort et, depuis son mariage, elle était constamment malade. Gomme 31""' d'ErdOdy, de jolis enfants l'entouraient, et Beethoven, qui adore les enfants (rappelezvous sa délicieuse lettre à la petite Emilie de H...), leur apporte des bonbons, compose un petit trio pour Maximilienne et lui promet pour plus tard une grande sonate. La maison était remplie d'objets d'art et de curiosités ;