Beethoven et ses trois styles
Le culte des œuvres de Beethoven s'affirme et s'étend de jour en jour, en France comme ailleurs, et plus qu'ailleurs peut-être. Naguère même, ces œuvres revenaient aux programmes de nos concerts avec la même fréquence que les fragments de drames de Wagner au plus fort de l'engouement wagnériste. Animés des meilleures intentions du monde, certains se mirent à glorifier Beethoven, qui par le pinceau, qui par l'éhauchoir f1), qui par la chorégraphie, qui par la rhétorique, qui par la métaphysique. Grâce à un considérahle regain de littérature beethovenienne en tous genres, où l'admirable synthèse de M. Romain Rolland voisine avec les gloses mystiques et flamboyantes de tel exégète assurément trop jeune, le public français peut désormais se documenter à souhait sur le maître et sur les idées que son œuvre inspira.
Ce n'est d'ailleurs point d'aujourd'hui que date la surabondance des commentaires sur ce sujet :
(i) Les journaux nous apprirent, il n'y a pas longtemps, qu'un sculpteur avait tenté de symboliser en autant de bustes les neuf symphonies.
dès 1857, Oulibichew signalait non sans raison la quantité des : ' ' biographies complètes et abrégées, articles de dictionnaires, articles de journaux, recueils anecdotiques, portraits, dissertations au point de vue de l'histoire ; enfin, la poésie de la critique : les dithyrambes en prose, les divagations extatiques, l'illuminisme et l'amphigouri ; productions dont la masse est telle, qu'elle forme aujourd'hui, en Allemagne, une branche spéciale de la littérature ". Cette Beelhoren-Lillcratur, sans cesse accrue, offrirait aujourd'hui un champ avantageux aux recherches de quelque GEsterlein. Cet excès de zèle constitue-t-il bien un digne hommage au génie de Beethoven ? Il est permis d'en douter, surtout lorsqu'on voit que les neuf dixièmes des ouvrages qui paraissent ne contiennent que répétitions et paraphrases dont l'objet est surtout commercial ; et qu'en outre nombre de commentateurs inclinent à reléguer au second plan, dans l'œuvre de Beethoven, la musique, pour y découvrir avant tout l'abstraction, le symbole, la morale. Combien une pareille tendance est agaçante pour les musiciens, M. Claude Debussy l'exprima un jour sans ambages :
« On a entouré la symphonie avec chœurs d'un brouillard de mots et d'épithètes considérables. C'est, avec le célèbre " sourire de la
Joconde" qu'une curieuse obstination étiqueta h jamais de " mystérieux ", le chef-d'œuvre qui a entendu le plus de bêtises. On peut s'étonner qu'il ne soit pas resté enseveli sous l'amas de prose qu'il suscita... Beethoven n'était pas littéraire pour deux sous (du moins, pas dans le sens qu'on attribue aujourd'hui à ce mot). Il aimait orgueilleusement la musique ; elle était pour lui la passion, la joie si durement absente de sa vie privée... Un petit cahier où sont notés plus de deux cents aspects différents de l'idée conductrice du finale de cette symphonie témoigne de sa recherche obstinée et de la spéculation purement musicale qui le guidait ». (?)
Mais en dépit de quelques erreurs et quelque manque de mesure, en dépit de la tendance que l'on a parfois à chercher dans les œuvres de Beethoven, le créateur insoucieux entre tous des règles d'école de son temps, des règles d'école pour les opposer aux efforts des créateurs modernes, le mouvement est ample et vicace. C'est pourquoi il a paru opportun de rééditer un des livres les plus célèbres qu'ait inspirés le maître de Bonn.
L'ouvrage de Lenz, malgré des défauts manifestes — que l'auteur lui-même sut reconnaître et
(i) Revue Blanche, ier Mai 1901.
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signaler de bonne grâce — , malgré les progrès de la documentation et des idées depuis 1852, oiïre mieux qu'un intérêt de curiosité : il est vivant, souvent persuasif, non dénué d'humour ni de perspicacité, et a toujours été considéré comme un élément indispensable de toute bibliothèque musicale, comme l'attestent la rareté et le prix des exemplaires des anciennes éditions de St-Pétersbourg, Paris et Bruxelles.
P>erlioz déclara d'emblée que Beethoven et ses trois styles était " un livre plein d'intérêt pour les musiciens. Il est écrit sous l'influence d'une passion admirative que son sujet explique et justifie ; mais l'auteur néanmoins conserve une liberté d'esprit, fort rare parmi les critiques, qui lui permet de raisonner son admiration, de blâmer quelquefois, et de reconnaître des taches dans son soleil ([) " .
Il ne saurait être question ici d'entrer dans un examen détaillé de l'ouvrage, d'ailleurs bien connu. Mais peut-être ne sera-t-il pas inutile de terminer cet avant-propos en disant que Wilhelm de Lenz, Russe, est né en 1808, mort en 1883, et que le présent ouvrage est le premier qu'il ait publié. Vinrent ensuite Beethoven, eine Knnststndie (1855- 60), un intéressant volume consacré aux Grands
(i) Soirées de Vorchestre, deuxième épilogue.
virtuoses du piano (Berlin 1872), et un recueil de souvenirs intitulé Aus dem Tagcbucli eines Livlclndcj^ U) (Vienne, s. cl.).
Le texte réimprimé ici est celui de l'édition de Paris (Lavinée, 1855, 2 vol.). La réimpression est textuelle, h part quelques corrections qui ne portent que sur des fautes matérielles et avant tout sur la ponctuation.
M.-D. Calvogoressi.
(i) Une biographie étendue de Lenz vient de paraître dans la Gazette musicale de St-Pêtersbourg (1908)
Ce livre n'est point un livre technique et s'adresse à toutes les personnes qui estimeraient la musique à Tégal de la littérature ; car la musique n'a de valeur qu'autant qu'on sympathise assez avec elle pour y voir l'image embellie de la vie.
La science en musique a ses mérites, sans que le coup d'oeil du savant en musique s'élève toujours au-dessus des prescriptions, souvent étroites, de son école. Ne lui arrive-t-il pas de faire la part de la lettre aux dépens des éléments intellectuels, de la vie, en un mot, dont l'alphabet qu'il a péniblement appris, n'est que l'expression matérielle ?
Un livre de haute critique (M. Berlioz lui a fait l'honneur de l'appeler ainsi) qui touche si peu au côté technique de son sujet n'est peut-être point sans originalité et pourra donner à penser.
L'auteur a mieux aimé exprimer ses convictions que brûler un peu d'encens de plus à l'endroit des artistes et écrivains en renom, dans l'espoir d'un tendre retour. Il pense qu'on a rempli un devoir quand on a concouru,
dans la mesure de ses moyens, au triomphe de la cause du vrai et du beau.
En parlant de M. Oulibischeff, j'ai entendu parler de Fauteur d'un ouvrage célèbre sur Mozart. Nos positions sociales respectives excluent jusqu'à l'idée d'une concurrence. Les objections de M. Oulibischeff contre le style symphonique de Beethoven, l'admiration, au contraire, qu'il m'inspire, importent, je crois, également peu aujourd'hui, qu'une gloire immortelle entoure le grand nom de Beethoven ; mais M. Oulibischeff a évoqué en faveur de Mozart le « suum cuique » contre Beethoven, et dans la symphonie encore. Faisant de l'étude du Digeste la principale occupation de ma vie, j'ai cru devoir avancer un pion de petit précepte justinianien, sur le casier de la polémique disposée par M. Oulibischeff dans un livre dont le héros n'avait rien à gagner à une dépréciation de Beethoven. Appartenant à une spécialité autre que l'art, j'ai droit à quelque indulgence et regarderai comme une récompense de mes peines qu'on voulût me montrer les erreurs que j'ai pu commettre : candidus imperti.
On trouvera p. 72-75 quelques remarques générales au sujet de la manière de Beethoven de traiter l'harmonie et l'instrumentation. Ces remarques, que j'ai exprimées à ma manière, m'ont été faites par M. Damcke, musicien éminent dans lequel le savant harmoniste est resté le très-humble serviteur de l'artiste. Je me fais un devoir de remercier M. Damcke de m'avoir encouragé dans ma difficile entreprise en me permettant de lui lire mon livre et de profiter à cette occasion des conseils de sa plus grande expérience.
Dans les arts — c'est l'idée qui est tout ; l'appareil technique, destiné à exprimer l'idée, doit être sur le second plan. Beethoven l'a dit : « La musique est le lien qui unit la vie de l'esprit à la vie des sens ; elle est l'unique introduction incorporelle au monde supé-
BEETHOVEN d
rieur du savoir, de ce monde qui embrasse l'homme, mais que celui-ci ne saurait à son tour embrasser. Voy. p. 111.
L'homme, en effet, ne précéda-t-il pas les tardives et incomplètes données qu'il appela un jour sa science ? C'est donc l'homme qu'il faut avant tout chercher dans les arts. L'auteur entend laisser aux harmonistes ex professoles soins d'une autopsie complète des textes de Beethoven. On lit les grands auteurs pour assister aux triomphes de la pensée humaine, et non point pour dûment constater qu'ils avaient fait leurs classes avant de devenir un sujet d'admiration pour le monde.
J'engage le lecteur à recourir aux chiffres du catalogue, qui, lui aussi, est un livre ; il y trouvera des données omises dans l'ouvrage, pour éviter les répétitions.
Il y a des malades aux yeux de qui le bon médecin est un homme gros et gras, en lunettes. Il est des lecteurs qui ne goûtent que les gros livres. Donner plus de volume au mien, eût été chose facile. Je prie le lecteur de voir dans l'abandon de ce moyen de succès en librairie une marque d'estime pour la valeur de son temps. J'espère qu'il voudra estimer assez le mien pour excuser quelques fautes d'impression. Balzac me dit un jour : « Mon cher ami, j'ai laissé une fortune dans les errata ». Il m'eût été difficile d'en suivre l'exemple.
En abordant un grand sujet on est condamné d'avance à rester au-dessous de sa tâche. L'auteur le savait avant d'entreprendre la sienne ; il le sait davantage maintenant qu'elle est terminée ; il espère toutefois que son livre pourra conduire la critique à de plus grands résultats parla caractéristique des trois styles de Beethoven et le Catalogue critique et chronologique de son œuvre, le premier publié jusqu'à ce jour. Le livre établit encore le premier, dans les sonates, les différences de style de Beethoven ; il s'attache
à les démontrer plus rationnellement qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, dans le reste de l'œuvre.
Le français étant la pasigraphie du monde artistique, l'avantage de s'adresser à un plus grand nombre de lecteurs a paru balancer, aux yeux de l'auteur, l'inconvénient de se servir d'une langue qui n'est pas la sienne. Une autre considération l'a décidé — il faut convenir que le français est une espèce de licou qui bride utilement l'enthousiasme, par l'impérieuse nécessité qu'il impose de rester clair.
L'auteur se propose d'orienter l'amateur dans l'œuvre si complexe de Beethoven ; de le faire connaître davantage à l'artiste ; de donner à l'un et à l'autre occasion de se faire du vrai et du beau un bouclier contre ce qui se rencontre de laid et de décourageant sur le chemin de la vie.
Traitant de sonates de piano, le livre s'arrête un instant au piano moderne, pour mieux faire comprendre les différences qui le séparent du piano de Beethoven. Le professeur n'en défendra pas pour cela la lecture à l'élève.
« Tout homme doit au public le tribut de son activité et devrait s'efforcer de laisser quelque trace de son existence ». L'auteur s'est conformé à l'axiome ; il lui reste à désirer que le public l'approuve en cela ; que les esprits distingués, les hommes éminents dont l'amitié est le charme de sa vie, acceptent l'ouvrage comme un fruit, non point trop indigne, de la culture de l'art qu'il a depuis si longtemps le bonheur de partager avec eux.
W. de LENZ.
Saint-Pétersbourg, 3 mars 1852.