‹ Beethoven et ses trois stylesChapitre 88 sur 93 · QUATRIÈME SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SUPPLÉMENT

Deux lettres inédites de Beethoven.

Les lettres qu'on va lire furent écrites simplement, sans apprêt ni arrière-pensée. Leur authenticité ne peut souffrir un doute, car les faits qu'elles contiennent concordent en tout avec les meilleures autorités. Peu d'artistes seraient aujourd'hui en état d'écrire une lettre dont chaque ligne presque trahit la seule culture de l'esprit qui vaille celle qui vient de l'éducation du cœur. En France, l'éducation non musicale de l'artiste consiste généralement à savoir faire une lettre, à se servir non point trop incorrectement d'une langue admirable, chargée des soins de suppléer à l'esprit de qui s'en sert. Il n'en est pas ainsi en Allemagne. Dans l'éducation de l'artiste, comme dans toute autre, on y pense d'abord à ce qui est parfaitement étranger à la vie naturelle de l'Allemagne, et il n'y a pas si infime contrebasse, basson ou cor allemand, qui ne recherche la satisfaction de savoir dire : bonjour en français. L'artiste français ne dirait absolument rien, que la langue dans laquelle il écrit se chargerait à son insu de dire quelque chose. Cela n'empêche pas l'artiste allemand, qui d'ordinaire apprend une foule de choses, d'être plus instruit. S'il y joint la connaissance approfondie

de sa langue et la manière de s'en servir, on ne lui contestera pas une véritable supériorité sur beaucoup d'autres nationaux. Tels furent Weber et Mendelssohn, tel Beethoven, dont la vie coïncida avec les grands jours de Wieland, de Schiller, de Goethe. L'essor donné aux lettres par ces nobles génies ne fut pas sans influence sur Beethoven, sur le degré de culture qu'il jugea désormais indispensable pour l'artiste, dans des temps où le mouvement littéraire de l'Allemagne la rapprochait des gloires de Rome et de la Grèce. L'Allemagne en ressentit comme une commotion électrique Savoir écrire sa langue, l'écrire avec une certaine portée, devint une question vitale pour tout Allemand. Le style onctueux des lettres qu'on va lire, bien qu'elles ne soient pas exemptes des fâcheux hoquets de l'allemand de Vienne, témoigne de cette tendance de l'époque. Nous les accompagnons de remarques qui en expliquent les allusions. Les chiffres suivants correspondent aux chiffres intercalés dans le texte des lettres.

1) Nous avons vu combien Beethoven était mécon-

tent de Vienne ; l'expression : Tu n'es pas Varni des Viennois, formule ses mécomptes avec originalité et énergie.

2) Beethoven ressentit de graves atteintes de sur-

dité dès 1800. La lettre dont M. Amenda ne donne pas la date remonte donc vraisemblablement à cette époque.

I 3) L'origine de sa surdité, Beethoven l'attribue aux troubles fonctionnels du bas ventre, d'accord en cela avec Wegeler qui était médecin. Nous ne le constatons pas sans raisons ; on sait qu'on l'a attribuée à une autre cause.

4) Beethoven parle dans ce passage de 600 florins qu'il touche du prince Lichnowski. Cette cir-

constance fixe la date de la lettre entre 1792 et 1809, entre l'arrivée de B. à Vienne, et la rente de 4,000 florins qui lui fut constituée en 1809, à laquelle le prince Lichnowski ne concourut pas.

5) B. veut dire qu'il enverra de sa musique à Amenda

en Courlande, dans un des pianos que ce dernier avait commandés à Vienne.

6) B. se plaint expressément de l'affaiblissement de

son ouïe comme d'un empêchement dans ses rapports avec le monde, et non point comme d'un empêchement dans l'exécution ou dans la composition de ses œuvres.

7) On lit dans ce passage : Je te prie de garder le

plus grand secret sur ma surdité. La crainte d'être pris pour un sourd poursuit B. toute sa vie et se répète dans sa correspondance. Triste hommage du génie aux faiblesses, aux vanités, aux nécessités mondaines.

8) On lit dans ce passage : Ne montre point ton qua-

tuor ; j'y ai trop fait de changements. Ce n'est seulement qu'à présent que je sais écrire un quatuor, comme tu verras par ceux que je t'enverrai. Les quatuors dont il est question sont évidemment les 6 premiers qui parurent en 1801, année à laquelle nous aimerions à rapporter la date de la lettre elle-même. On se rappellera que la première fois que B. se prit à composer un quatuor, il fit le trio op. 3, la seconde fois le quintette op. 4. V. la remarque à l'op. 18 du Catal.

9) B. dit à Amenda : Deux hommes ont possédé

toute mon amitié ; tu es le troisième. Les deux premiers sont sans doute Etienne de Breuning, l'ami de la jeunesse de B. (v. op. 61), et le médecin Wegelei4, son biographe et qui épousa Eléo-

nore de Breuning, la sœur d'Etienne (v. n° 1, 2e sect. du Catal.).

Les lettres adressées à M. Amenda, en Courlande, prouvent que B. eut plus d'un contact avec la Russie.

SIGNAUX POUR LE MONDE MUSICAL, n° 5, 1852.

A M. Charles Amenda, à Wirben, en Courlande.

Vienne, le 1er juin.

« Mon cher, mon bon Amenda, mon ami de cœur, j'ai reçu et lu ta dernière lettre avec une émotion profonde, avec un mélange de douleur et de plaisir. A quoi dois-je comparer ta fidélité, ton attachement envers moi ? Cela est bien de m'être toujours ainsi resté fidèle; je sais que je puis compter sur toi et je te distingue entre tous. Tu n'es pas Yami des Viennois (1), non, tu es un de ces hommes comme le sol de ma patrie a l'habitude de les produire: Combien de fois j'ai désiré t'avoir près de moi ! car ton Beethoven mène une vie très malheureuse. Sache donc que mon organe le plus précieux, l'ouïe;, a considérablement perdu. Déjà lorsque tu étais près de moi,, je ressentais les premières atteintes de cette infirmité (2) que je cachais. Maintenant le mal s'est empiré. J'ignore si la guérison est possible. Cela proviendrait de dérangements dans le bas ventre (3). Pour ce qui est de ce dernier, je suis à peu près complètement rétabli ; j'espère à peine qu'il en sera de même de l'ouïe, ces sortes de maladies sont les plus incurables. Tu comprends combien ma vie doit être triste au milieu de misérables égoïstes comme ***, ***, etc., et obligé d'éviter tout ce que j'aimais, tout ce qui m'était cher ! Lichnowski m'est resté le plus

fidèle ; depuis Tannée dernière il me fait une pension de 600 fl. (4) qui, jointe au bon écoulement de mes ouvrages, me met en état de vivre* J'ai maintenant cinq occasions de vendre tout ce que j'écris en me le faisant bien payer. — J'ai passablement écrit tout ce tempsci. Comme j'apprends que tu as commandé des pianos chez ***, je t'enverrai beaucoup de choses sous le couvert d'un de ces instruments (5). De cette façon cela te coûtera moins. — Pour ma consolation un homme est revenu ici avec lequel je puis échanger le plaisir des relations sociales et de l'amitié désintéressée. C'est un de mes amis d'enfance ; je lui ai déjà souvent parlé de toi ; je lui ai dit que depuis que j'ai quitté mon pays, tu es un de ceux que mon cœur a choisis. *** ne lui plaît pas non plus ; il est trop faible pour l'amitié. Je le considère, de même que ***, comme de simples instruments dont je fais vibrer les cordes quand cela me convient, mais qui ne peuvent jamais être les nobles témoins de mon activité intérieure et extérieure, non plus que des natures véritablement sympathiques. Je les estime d'après les services qu'ils me rendent. Que je serais heureux si je recouvrais complètement mon ouïe ! J'accourrais immédiatement auprès de toi. Maintenant je suis cloué ici ; mes plus belles années s'écouleront sans avoir produit tout ce que mon talent et ma force m'auraient inspiré. Triste résignation dans laquelle je dois me réfugier ! Je me suis fait une loi, il est vrai, de me placer au-dessus de tout cela, mais estce possible ? Oui, Amenda, si dans six mois mon infirmité est devenue incurable, j'aurai recours à toi ; il te faudra tout quitter pour venir près de moi. Mon mal me gêne moins pour mon travail de composition et d'exécution que dans les relations sociales (6). Je voyagerai et tu seras mon compagnon. Je suis convaincu que la chance me servira ; contre quelles difficultés ne puis-je pas maintenant entreprendre de lutter ?

Depuis que tu es parti, j'ai écrit de tout, jusqu'à des opéras et de la musique d'église. Tu ne me refuseras pas ; tu aideras ton ami à supporter ses soucis, ses maux. J'ai également beaucoup perfectionné mon talent comme pianiste, et j'espère que ce voyage pourra également faire ta fortune à toi. Tu resteras ensuite éternellement auprès de moi. — J'ai exactement reçu toutes tes lettres ; quoique je t'aie répondu rarement, ton souvenir n'a pas cessé de m'être présent et mon cœur bat toujours pour toi avec la même tendresse. — Je te prie de garder pour toi comme un grand secret V affaire de ma surdité et de ne le confier à qui que ce soit (7). Ecris-moi souvent ; tes lettres, quelque courtes qu'elles soient, me consolent, me font du bien, et j'attends bientôt une nouvelle lettre de toi, mon cher. Ne laisse pas circuler ton quatuor ; je l'ai considérablement modifié, attendu que c'est seulement à présent que je sais bien écrire les quatuors, comme tu le verras lorsque tu les recevras (8). Maintenant, adieu, cher bon. Si tu penses que je puisse t'être ici agréable en quelque chose, il va sans dire que c'est à moi le premier que tu t'adresseras.

« Ton fidèle et véritablement aimant,

« L. v. Beethoven. »

.A Amenda.

(Sans lieu ni date.)

« Comment Amenda peut-il penser que je puisse jamais l'oublier, parce que je ne lui écris pas ou que je ne lui ai pas écrit, comme si le souvenir des hommes entre eux ne pouvait s'entretenir que de cette façon ?

« Mille fois le meilleur des hommes que j'ai connus me revient à l'esprit. Après les deux hommes qui ont possédé tout mon attachement, et dont l'un vit encore,

tu es le troisième (9). Jamais ton souvenir ne peut s'effacer pour moi. Tu recevras très prochainement une longue lettre de moi sur ma situation présente et sur tout ce qui peut t'intéresser de ma part. Adieu, cher, bon, noble ami, conserve-moi toujours ton amour, ton amitié, comme je serai éternellement

« Ton fidèle Beethoven. »

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