A MA FEMME
AVANT-PROPOS
DE LA NOUVELLE éüITION
La première édition de ce livre, publiée en 1898, élail formée de trois parties, dont les deux premières se trouvaient dûment consacrées à Beethoven et à Wagner , tandis que la troisième, intitulée: Trois profils de musiciens , se composait de courtes éludes sur Hændel , sur Mozart et sur Schubert.
Dans l’édition nouvelle que voici, celte troisième partie a été remplacée par un assez grand nombre d’études, plus récentes, sur Beethoven et sur Wagner, qui viennent compléter ou même parfois corriger les données des chapitres relatifs à ces deux maîtres dans 1 ancienne édition de 1898. On ylira notamment, dans la première partie, l’analyse des Souvenirs autobiographiques d’une élève et
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amie de Beethoven, la comtesse Thérèse Brunsvick, qui semble bien, tout compte fait, avoir été l’« immortelle bien-aimée »
de son illustre maître; un essai de solution du petit problème d’histoire musicale que soulèvent les rapports, — ou plutôt que soulève l’absence probable de lous rapports, — entre le vieux Beethoven et le jeune Schubert; ainsi qu’un résumé de l’article, désormais fameux, où un musicographe allemand, M. Neufeldt, accuse le petit-fils du compositeur F.-W. Rust d’avoir scandaleusement altéré et « modernisé» les méritoires sonates de son grand-père, pour nous faire apparaître ce dernier comme un « précurseur »
de Beethoven.
El que l’on me permette, à ce propos, d’énoncer ici une réflexion qui m’est venue bien souvent à l’esprit en présence des louables efforts des musicographes contemporains pour reconstituer l’exacte filiation historique du génie et de l’œuvre de Beethoven ! Que celui-ci se soit inspiré de telles ou telles compositions antérieures de F.-W.
Rust, du savant et original pianiste Ilæssler, et puis aussi de son maître Haydn,— sans
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parler de Mozart, qu’il a expressément imité en maintes occasions, — c’est là chose toute naturelle de la part d un musicien qui, comme l’on sait, a toujours eu besoin d’emprunter au dehors les éléments qu il excellait ensuite à « transfigurer » en les imprégnant d’une puissance et d’une beauté pathétiques proprement « beelhoveniennes ». Mais comment se peut-il que, parmi ces « précurseurs » de Beethoven, ou, pour mieux dire, parmi ces devanciers qui ont eu l’honneur de le fournir de matériaux pour l’édification de son œuvre, personne ne paraisse avoir observé l’importance toute particulière, et vraiment énorme, de 1 action exercée sur l’auteur de la sonate du Clair ds Lune et de la sonate Appassionnata par le plus grand des pianistes et compositeurs de musique pour le piano de la seconde moitié du xvm' siècle, Muzio Clementi? Nous savons pourtant, de la manière la plus certaine, l’admiration profonde de Beethoven pour l’art de Clementi, l’éloge enthousiaste qu’il n’a point cessé d’en faire toute sa vie, et comment il a exigé, malgré l’opposition de son entourage, que son neveu se nourrit,
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>iinsi qu il 1 avait fait lui-même, des sonates et des divers recueils instructifs du maître italien. Celui-là ne l’a pas seulement approvisionné de thèmes musicaux, de formules et de procédés quasi « mécaniques » : il n’y a pas jusqu a l’essence intime de son âme qui ne se soit transmise, de très bonne heure, au jeune Beethoven, pour ne plus cesser désormais de vivre, de mûrir, de fructifier en lui. Que l’on regarde, par exemple, dans les trois précieux volumes des Sonates de Clementi éditées par la librairie Breilkopf, des séries comme celles de l’op. 9, publiée à Vienne en 1782, del’op. 14(1784), de l’op. 34(1795), de 1 op. 40 (1800) : sous la différence des deux natures, et sans oublier, certes,l’immense supériorité personnelle de Beethoven, — j’affirme que chacun aura l’impression d’y retrouver, tout ensemble,les sentiments traduits plus lard, dans son œuvre instrumentale, par le maître viennois,et la langue dont il s’est servi pour nous les traduire (1). Voilà
(i) Encore les Sonates pour piano seul ne sont elles pas à beaucoup ; près, la partie la plus . béelhovénienne » de l’œuvre de Clementi. 11 faut voir notamment ses Caprices (op. 35et op. 47), ou bien les admirables Fugues composées tout au lomr de sa jeunesse et reproduites plus tard dans son Gradue al Farnastum.
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vraiment le « précurseur » de Beethoven; et que si l’on joint à cette influence, pour ainsi dire « individuelle », de Clemenli, l’influence en quelque sorte « officielle » de Mozart et de Haydn, on tiendra dans la main tout ce qui, chez Beethoven, ne vient pas directement du cœur môme du maître. Ai-je besoin d’ajouter qu’on tiendra peu de chose, et que, par-dessous celte dette énorme de Beethoven envers ses devanciers, jamais cœur d'homme ne s’est plus librement épanché que ce grand cœur-là?
Quant à la seconde partie du volume nouveau, consacrée à Richard Wagner, les additions que l’on y trouvera se rapportent surtout à la vie privée de l’auteur de Parsifal , et en particulier à l’aventure de son premier mariage. Le fait est que, depuis une dizaine d’années, plusieurs publications successives sont venues soulever de plus en plus le voile qui, jusque-là, nous avait caché l'histoire authentique des relations de Wagner avec la pauvre Minna. Nous avons vu paraître, tour à tour, des Lettres de Wagner d sa Famille (1906), ses Lettres à Minna (1908), son Autobiographie (1911), et enfin le très curieux
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volume deM. Jules Kapp (1912), où de nombreuses lettres de Minna Wagner nous révélaient indubitablement le caractère, comme aussi les souffrances tragiques et le timide grief, d’une personne que les biographes précédents du maître s’étaient accordés à nous représenter sous les couleurs les plus déplaisantes. D’année en année, il faut bien l’avouer, la fausseté de ce portrait traditionnel de Minna nous est devenue plusmanifesle; et, du même coup, il nous est devenu plus malaisé d’approuver, — sinon d’excuser, — la conduite tinale de Wagner à l’endroit de sa dévouée compagne et confidente de jadis.
Les chapitres qu’on va lire reflètent forcément le changement qui s’est produit ainsi, par degrés, dans notre appréciation du rôle personnel du maître : mais du moins ai-je toujours tâché à montrer ce qu'il y avait, si je puis dire, de « fatal » dans une conduite que personne désormais ne peut plus s’empêcher de juger regrettable. En d’autres termes, je ne crois pas avoir manqué au respect que mérite, de notre part à tous, la mémoire de Richard Wagner,—et qui,chez moi, notamment, s’accompagnera jusqu’au
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bout de la plus fidèle et tendre gratitude pour le glorieux initiateur de ma génération aux jouissances souveraines de l’émotion et de la beauté musicales !
Ce 12 novembre 1913.