PREMIÈRE PARTIE
LA JEUNESSE DE BEETHOVEN
Si l’Allemagne a trop longtemps dédaigné ses vieux peintres, elle n’a, en revanche, jamais cessé d’honorer la mémoire de ses musiciens.
Bach et Hændel, Haydn et Mozart ont reçu leur tribut de monuments, de fêtes commémoratives, d’études biographiques et critiques. Entre tous, pourtant, Beethoven a été le mieux traité : sans parler des statues qui lui ont été élevées, et des solennités qu’ont occasionnées les fréquentes translations de ses cendres, il a eu, pour rendre hommage à son génie, toute une bibliothèque d’ouvrages excellents. Nohl a recueilli ce qu’il a pu découvrir de sa correspondance ; Wegeler et Schindler, le compagnon de ses premières et celui de ses dernières années, ont raconté de leur mieux le détail de ses actions ; Lenz, Marx, Oulibischeff ont commenté sa musique ; Nottebohm a patiemment essayé de reconstituer, a l’aide des notes et des brouillons, l’histoire de chacune de ses œuvres. Un Aîné-
ricain, W. A. Thayer, s’est fixé tout exprès en Allemagne pour amasser les éléments d’une biographie minutieuse et complète, dont jusqu à sa mort (survenue en 1897), il publiait un volume tous les dix ou quinze ans. Enfin, — pour omettre une infinité de travaux moins importants, — M. de Wasielewski a fait paraître en 1889 une étude d’ensemble sur la vie et l’œuvre de Beethoven, où se trouvent très adroitement résumées les principales publications antérieures.
Il faut bien avouer pourtant que ni les deux volumes de M. de Wasielewski, ni aucun des livres que nous avons cités, ne parviennent à nous offrir de Beethoven une idée nette et satisfaisante. Tantôt ils nous font suivre les événements de sa vie, tantôt ils nous présentent les formes successives qu’ont revêtues ses œuvres dans son esprit, ou recommandent ces œuvres à notre admiration. Mais nous ne voyons toujours pas les liens qui ont rattaché ces œuvres à celte vie, les raisons matérielles et morales, les influences de toute sorte qui ont amené Beethoven à jouer dans l’histoire de son art le rôle qu’il y a joué. D’une part, un musicien quelconque, dont la biographie est scrupuleusement reconstituée; d’autre part, des compositions analysées et appréciées avec plus ou moins de justesse :
LA JEUNESSE DE BEETHOVEN
on ne nous a donné rien de plus, et il ne semble pus que quelqu’un se soit jamais sérieusement efforcé d’éclairer l’une par l’autre ces deux études juxtaposées.
Cette biographie toute extérieure suffirait peut-être, au surplus, pour des musiciens comme J. -S. Bach ou comme Haydn, dont l’œuvre s’explique d’elle-même, n’étant que le développement naturel et suivi d’une forme acceptée d’avance. Mais si l’on songe que Beethoven a sans cesse modifié la forme de son art, et qu’il l’a modifiée dans un sens de simplification classique, exactement à l’inverse du goût de son époque, on comprendra combien il serait précieux de connaître les qualités natives, et plus tard les motifs du dehors ou du dedans qui l’ont guidé dans les diverses évolutions de son génie. Sans compter que Beethoven n’était pas, comme affectait d’être Goethe, un artiste olympien, puisant au dehors de sa vie personnelle les éléments de son œuvre ; toujours, au contraire, il a créé sa musique sous l’inspiration directe de ses propres sentiments, et on risque fort de le mal comprendre, si l’on ignore l’espèce d’homme qu’il a été.
Il y aurait donc intérêt à tenter, à l’aide de tous les faits connus, une biographie plus complète, et pour ainsi dire plus psychologique , de
BEETIIOVEN
Beethoven, expliquant les relations mutuelles de son œuvre et de sa vie. Malgré la part d’hypothèse qu’elle contiendrait toujours, une telle étude serait peut-être la plus instructive et la meilleure des critiques. Malheureusement, trop de points, dans l’existence de Beethoven, et notamment dans les dernières années, restent obscurs ; trop de lettres sont encore inédites ; Thayer est mort sans avoir pu achever son précieux ouvrage : et il y aurait témérité à entreprendre un travail dont la valeur pourrait, d’un jour à l’autre, se trouver amoindrie par des découvertes nouvelles.
Qu’on me permette donc, seulement, d’esquisser aujourd’hui l’histoire psychologique d’une période de la vie de Beethoven pour laquelle les documents abondent, et dont la simplicité relative rend l’étude plus facile : la période d’enfance et de jeunesse, que clôt, d’une façon toute naturelle, l’installation définitive à Vienne, en 1792. Ce n’est pas l’époque des plus belles œuvres; c’est, en revanche, celle où se sont formées toutes les qualités du cœur et de l’esprit de l’artiste, celle où il a acquis le germe des principes et des sentiments qui n’ont plus cessé, ensuite, de le diriger.