CHAPITRE VIII
Il y avait en Allemagne, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, un honnête et savant musicien appelé Frédéric-Guillaume Rust, qui, après avoir été Félève de Philippe-Emmanuel Bach, avait eu la bonne fortune de devenir « maître de chapelle » du prince d'Anhalt-Dessau. Mort en 1796 à cinquante-huit ans, ce brave homme avait emporté avec soi dans l'oubli les nombreuses compositions en tout genre qu'il avait écrites naguère pour le divertissement de son princier protecteur, et dont l'inT mense majorité, d'ailleurs, étaient demeurées inédites. A quoi j'ajouterai que quelques-unes de ses œuvres cependant avaient été publiées de son vivant; mais celles-là aussi n’avaient point tardé à être oubliées,— aucune d'elles ne dépassant le niveau d'une aimable médiocrité, avec un mélange constant de pédantisme archaïque et de « galanterie » selon le goût nouveau.
Or, ce Frédéric-Guillaume Rust a eu de nos
jours un petit-fils qui, tout de même qu il avait hérité de la masse des manuscrits inédits de son grand-père, paraît bien avoir également hérité de sa science musicale. Renommé dans toute rAllemagne comme l’un des plus profonds connaisseurs du style et de l'œuvre des maîtres glorieux de la première moitié du dix-huitième siècle, le « professeur » Wilhelm Rust n a pas eu seulement l’insigne honneur de remplir, à Leipzig, les fonctions de maître de chant de 1 Eglise Saint-Thomas, qu’avait autrefois remplies l’immortel Jean-Sébastien Bach : c’est encore à lui qu’une société internationale a confié,vers 1 865 , le soin de publier pour la première fois, d’après leurs précieuses partitions autographes, la série des cantates et autres compositions religieuses de ce maître, inconnues pour la plupart jusqu’à ce moment. Et voici qu’aux environs de l’année i 885 l’érudit et vénérable professeur Wilhelm Rust s’est avisé de nous révéler, après l’œuvre inédite de Sébastien Bach, celle aussi de son propre grand-pcre, l’ancien maître de chapelle du prince de Dessau 1 Tour à tour, depuis cette date jusqu’à la veille de sa mort, en 1892, il nous a offert une douzaine de grandes sonates pour piano, composées, un siècle auparavant, pai le vieux F.-G. Rust.
Chacune de ces sonates était publiée séparé-
ment, et coûtait un gros prix. Mais aussi bien je ne crois pas que personne de leurs innombrables acheteurs se soit repenti de les avoir acquises. En fait, la mise au jour de ces sonates de Rust a été une véritable révolution dans le monde musical, et cela chez nous autant qu en Allemagne. Je me souviendrai toujours, pour ma part, de l’enthousiasme avec lequel quelques-uns des maîtres aujourd’hui les plus goûtés de notre école française m ont parlé, en ce temps-là, de l’impression produite sur eux par la découverte d’un compositeur de génie qu'ils étaient unanimes à appeler « le précurseur de Beethoven ».
Encore cette expression même leur paraissaitelle trop modeste pour définir un homme tel que celui-là, qui, dès l’âge lointain des Mozart et des Haydn, employait librement à son art toutes les hardiesses de notre musique moderne. S élevant bien au delà des timides licences harmoniques de ses contemporains, n’alliait-il pas les modes du plain-chant aux harmonies les plus « wagnériennes »? Ne nous faisait-il pas voir dans plusieurs de ses sonates, — volontiers revêtues de titres caractéristiques : Ftalica, Séria, Erotica, etc., — un saisissant leitmotiv , comme ceux de Tristan ou de Parsifal, une phrase qui reparaissait d’un morceau à l’autre avec des exprès-
sions puissamment variées ? Sans compter bien d'autres innovations, dans le fond et dans la forme, qui tantôt annonçaient merveilleusement les derniers quatuors de Beethoven et tantôt semblaient empruntées au répertoire romantique d'un Chopin ou d’un Liszt. Tout cela discrètement signalé d’ailleurs, au seuil de chaque sonate, dans de pieuses préfaces où le professeur Wilhelm Rust, petit-fils de l'auteur, rattachait 1 inspiration des différents morceaux à tels ou tels événements de la vie intime de son aïeul.
Les musiciens français qui, il y a vingt ans, s'indignaient de mon scepticisme en présence de ces prodiges ont-ils, depuis lors, réalisé leur intention de créer à Paris une Société Rust?
En tout cas, des sociétés de ce genre se sont formées en Allemagne ; et c'est le fondateur de l'une d’elles, M. Ernest Neufeldt, qui, le premier, a songé à la possibilité de découvrir encore de nouvelles richesses parmi les manuscrits du maître de chapelle de Dessfau inutilisés depuis la mort du professeur Wilhelm Rust. A Leipzig, où] il Vest rendu tout d’abord, on lui a appris que tous les manuscrits qu'il désirait explorer se trouvaient maintenant à la Bibliothèque Royale de Berlin. C'est donc à Berlin que,d’une main tremblante, M. Neufeldt a ouvert la liasse contenant les précieux manuscrits, a Et alors,—
nous raconte-t-il lui-mème dans un recent article de la revue Die Musik , - et alors un coup d’œil m’a suffi pour que je visse s’écrouler à jamais mon rêve du vieux F.-G. Kust rival de Beethoven! Rien ne me restait plus possible, dorénavant, que de procéder tristement à un inventaire plus détaillé de la catastrophe. »
M. Neufeldt avait beau se frotter les yeux : il n’apercevait, dans les sonates authentiques de Rust, aucune trace des leitmotiv revenant d’un morceau à l’autre, aucune trace des sensuelles ou tragiques enharmonies wagnériennes, ni des brillants passages de virtuosité romantique, aucune trace de tout ce qui avait,naguère,stupéfait et ravi le monde musical. D’estimables sonates suivant la manière du temps, avec un mélange de pédantisme archaïque et de « galanterie », des sonates qui auraient pu être signées de Benda ou de Rolle, strictement conformes aux règles, et parfois très touchantes dans leur vigueur expressive : voilà ce qu’étaient,—sans la moindre appellation,naturellement,—ces Italica,EroUca, etc., dont le petit-fils du compositeur nous avait affirmé que celui ci les avait produites sous 1 impression d’une visite aux moines du mont Cassin, ou bien sous l’influence mystérieuse d’une sombre passion, ou encore au lendemain de la perte d’un fils ardemment aimé! Ecoutons, d’ail-
leurs, la navrante relation de M. Neufeldt :
« Au lieu de la magnifique allure « moderne » qui m’avait enthousiasmé dans les sonates gravées, je découvrais la simplicité maigriote, l’indigence gracieuse de l'ancienne musique de clavecin. Disparue, cette libre polyphonie de voix indépendantes s’enroulant l’une autour de l’autre, qui, dans les sonates gravées, m’avait fait songer au x Maîtres Chanteurs ! Pure invention de l’éditeur, également, cette curieuse et admirable manière de souder ensemble les divers morceaux d’une sonate, dont je n’avais retrouvé l’équivalent que dans la sonate en si mineur de Liszt! Bien plus, j’avais vu et admiré, dans les éditions du petit-fils, des pages entières qui n’existaient pas dans l’original. Maint morceau avait été déformé au point de devenir méconnaissable, s’était enrichi d’un contenu thématique tout nouveau. Et bien plus encore : des morceaux entiers manquaient, que le professeur W. Rust avait intercalés de son gré dans certaines sonates !... Voici, par exemple, une grande sonate en ut majeur,dont l’exécution,d’après l’édition gravée,dure environ trois quarts d’heure. Elle a pour thème la chanson populaire de Mal brouk, et ne serait d’un bout à l’autre, suivant le professeur W. Rust, qu’une série de variations sur le thème de cette chanson. En réalité, la
sonate est plus courte des deux tiers, et vainement
on y chercherait, dans un seul endroit, l’ombre d’une allusion à l’air de Malbrauk Tout ce qui, dans 1 édition, se rattache à cet air a ete ajouté par l'éditeur. Un superbe prélude lent, s’ouvrant par un grand récitatif, un non monts superbe adagio placé au milieu de la sonate, enfin une longue coda adjointe au dernier morceau, et ayant l’allure d’une marche solennelle, tout cela est pure invention de Ruslpetit-lds ! Et il va sans dire que celui-ci, dans sa préface, nous parle de la sonate absolument comme s’il se bornait à la publier telle qu’il l’a sous les yeux dans le manuscrit! »
Jamais sans doute, dans toute l’histoire de la musique, jamais on n’a assisté à une mystification plus extraordinaire. Et l’on ne saurait s’empêcher de partager, après cela, l’inquiétude de M. Neufeldt louchant la forme originale e ces nombreuses partitions de Jean-Sébastien Bach qui nous ont été révélées par le même professeur Wilhelm Rust. Celui-ci n’aurait-il pas, plus ou moins, « rehaussé » la musique de
, Une série de « variations brillantes » sur Malbrouk s'en i. Une seric . listc publiée à Breslau en 1800 ,
leitmotiv éminemment caractéristique.
Bach, de la même manière qu’il l’a fait pour «elle de son aïeul? N’aurait-il pas de son grc introduit dans les œuvres de son illustre prédécesseur à 1 eglise Saint-Thomas de Leipzig les modulations imprevues, le hardi « modernisme » dont il a revêtu les sonates de Rust ?
Mais plus inquiétant encore m’apparaît, je dois l’avouer, le problème psychologique de ce que M. Neufeldt a ingénieusement appelé le cas Rust. Que le facétieux successeur de Jean- Sébastien Bach se soit amusé à nous mystifier en nous obligeant à admirer, dans son honnête et obscur grand-père, un précurseur inspiré de toute la musique du dix-neuvième siècle, cela peut se comprendre au besoin, et peut-être même s’expliquer par des motifs très habiles, sinon très louables, d’intérêt personnel : mais que, dès le jour où il a publié son édition « renforcée » des sonates du vieux Rust, il ne se soit pas empressé d’en détruire les manuscrits, et que, bien au contraire, en mourant, il ait légué à la Bibliothèque de Berlin ces manuscrits qui le dénonçaient, voilà ce qui me remplit d’une véritable stupeur! Qu’avait-il donc entête, cet étonnant personnage ? Espérait-il que la découverte de ses procédés dévoilerait à la postérité son propre génie, en se promettant que sur les ruines de la gloire du vieux Frédéric-Guillaume Rust
nous admirerions Tart incomparable avec lequel le professeur Wilhelm Rust était parvenu à transformer en des chefs-d’œuvre tout « modernes » des morceaux entièrement conformes au style de leur temps? Ou bien rêvait-il simplement de figurer, un jour, dans le panthéon immortel des mystificateurs? Ou bien encore peutêtre, connaissant l’extraordinaire crédulité professionnelle des musiciens et des musicographes, supposait-il que des siècles se passeraient avant que quelqu’un eût l’idée de comparer ses éditions gravées de l’œuvre de son aïeul avec les manuscrits autographes de celui-ci ? Autant de conjectures également possibles, mais dont aucune n’aura de quoi nous paraître la meilleure, aussi longtemps que nous continuerons d’ignorer le véritable caractère du défunt cantor de l’église Saint-Thomas.
P. S. —Quelques semaines après la publication de cette petite étude dans le Temps , l’un des plus hauts maîtres de la musique d’à présent, M. Vincent d’Indy, a envoyé au e journal une longue lettre où il protestait contre les e. ns de M. Neufeldt. Mais M. d’Indy était forcé de rec'.'rimr ; que, ayant examiné à la Bibliothèque Royale de Berlin les manuscrits des sonates du vieux Rust qui non a\ nient été révélées naguère par le petit-fils du compositeur de Dessau, il avait constaté, lui aussi, l'absence de os ces (.souscrit d’un grand nombre de détails introuits arbitrairement {»ai le professeur Rust dans ses édits gravées. En somme, du propre aveu de M. d’Jndy,
tous les faits allégués par M. Neufeldt contre le petit-fils de Rust se trouvaient vrais : après quoi l’éminent auteur de Fervaal déclarait que pas un de ces faits n’avait de quoi empêcher F.-W. Rust de demeurer un musicien des plus remarquables, et très supérieur notamment à Mozart. Or, — ainsi que je l’écrivais déjà dans le Temps , en réponse à la lettre de M. d'Indy, — il va sans dire que c’est là une question de goûts personnels, et que chacun sera toujours libre de placer n’importe quel musicien audessus de Mozart. Mais que si c’est le professeur Rust qui a oc modernisé » l’art de son vénérable grand-père, si c’est lui qui a, par exemple, intercalé tout arbitrairement dans la sonate citée par M. Neufeldt un grand adagio de sa propre invention, comme aussi une grande coda pathétique et brillante, et qui y a semé des allusions à la chanson de Malbrouk , reparaissant en manière de leitmotif, je persiste à penser, tout d’abord, que ce savant successeur de Jean-Sébastien Bach s’est amusé à nous mystifier, et en second lieu que le vieux Rust, avec tout son mérite, n’a pâs été, comme nous le croyions naguère, le « précurseur » de Beethoven, l’initiateur de cette « liberté » et de ces oc hardiesses » beethovéniennes qui ne se retrouvent dans l’édition gravée de ses sonates que par l’effet des a modernisations » de son petit-fils.