LE DRAME WAGNÉRIEN
C’est à Leipzig, et, je crois, en 1 884 , que j’ai rencontré pour la première fois M. Houston Stewart Chamberlain. Nous étions venus, lui de Dresde, moi de Paris (car Bayreuth nous avait habitués à ces pèlerinages) entendre chanter et jouer dans une vieille église, un soir d’hiver à la clarté des lampes, la Messe solennelle de Beethoven. Notre admiration pour cette musique surnaturelle, comme aussi notre commune foi wagnérienne, eurent vite fait de nous lier. Et nous allâmes ensemble, au sortir de l’église, nous reposer et nous réchauffer, et nous mieux montrer l’un à l’autre, dans cette Cave d’Auerbach qui est, comme l’on sait, la plus fameuse taverne de Leipzig et de toute l’Allemagne, depuis qu’il a plu à Gœthe d’y placer une des scènes de Faust : incomparable réclame, qui va permettre
i. Le Drame wagnérien, par H. S. Chamberlain, i vol. Paris,
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à ce cabaret des siècles de mauvais vin et de saucisses frelatées !
M. Chamberlain n’avait encore, à ce moment, aucune idée d’écrire; et on l'aurait fort étonné en lui prédisant qu’il deviendrait, dix ans plus tard, dans l’Europe entière, le maître incontesté de la littérature wagnérienne. Il s’occupait surtout de sciences naturelles, apportant à ses recherches les précieuses qualités de précision passionnée, de sang-froid, et d’enthousiasme, qui donnent à ses écrits sur Wagner un caractère si particulier. Son tempérament d’Anglais s’était adapté aux méthodes et aux mœurs allemandes sans rien perdre de sa vigueur primitive : et je me rappelle toute ma surprise à rencontrer dans un même esprit tant d’amour des idées avec une si remarquable aptitude à l’observation des faits.
Mais dès lors Wagner s’était emparé de son cœur, magicien subtil, comme il s’était emparé des nôtres au premier instant qu’il nous était apparu. Je ne m’étonne pas que Nietzsche ait accusé Wagner d’être un nécromant, ni que M. Péladan ait reconnu en lui un grand maître des pouvoirs occultes. C’est proprement par un sortilège qu’il nous a conquis, par l’enchantement d’un breuvage magique qui toujours, désormais, nous rendra dociles à sa voix. Le charme sensuel de sa musique pourra s’éventer; nous pourrons
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nous fatiguer de ses fables, dédaigner la malice de ses ruses, comprendre l’insuffisance ou la vanité de ses poèmes, et préférer à son art d’autres arts d’une plus pure beauté. Mais toujours il nous suffira de l’entendre pour être de nouveau tout à lui. C’est pour cela sans doute que Nietzsche, du jour où il s’est éloigné de lui, s’est obstinément refusé à entendre une note de sa musique. 11 savait que le wagnérisme est une maladie dont on ne guérit jamais tout à fait : il en avait dégagé sa raison, mais son cœur restait toujours pris.
Le cœur de M. Chamberlain était pris aussi par Wagner, comme aussi le mien, lorsque nous nous sommes montrés l’un à l’autre dans cette taverne de Leipzig. Et à peine y étions-nous ins tallés que déjà nous évoquions nos souvenirs de Bayreuth. Nos enthousiasmes étaient pareils; mais combien différentes les formes qu'ils revêtaient en nous! Tandis que je ne songeais qu’à Teffet produit en moi par la musique de Wagner, essayant d’analvser mon impression, tout prêt déjà à protester contre elle, c’est à l’œuvre même que s’en tenait M. Chamberlain. Non content d’être ému par les drames wagnériens, il voulait encore les comprendre; et pour les bien comprendre il essayait de deviner quelles avaient été au juste, en les composant, les inlen-
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lions de Wagner. Ainsi il avaitété amené à étudier non seulement l’œuvre artistique, mais les écrits théoriques, et la vie du maître. Et je me rappelle avec quelle imperturbable et souriante fermeté, à toute la fantaisie de mes interprétations, il opposait le sens exact d’une scène, l’exacte indication des circonstances où elle avait été écrite, des préoccupations qu’elle traduisait, de tel passage d’une lettre ou d’un pamphlet où elle se trouvait expliquée. Jamais personne autant que lui ne ma donné l’idée de ce que pourrait être une critique vraiment objective, une façon de biographie-critique, rattachant l’œuvre des artistes aux circonstances de leur vie et à l’évolution de leur pensée, nous donnant à chaque instant, avec l’image de ce qu’ils ont fait, l’image de ce qu’ils ont voulu faire, et l’explication des mille raisons de toute sorte qu’ils ont eues pour vouloir le faire.
Cette biographie critique de Wagner, je me rappelle que, tout de suite, dès notre première rencontre, je l’ai demandée à M. Chamberlain. Lui seul me paraissait en état de l’essayer : aujourd’hui encore je ne vois personne que lui qui y puisse réussir ; et j’avoue que rien ne m’a aussi profondément touché dans son nouveau livre, le Drame wagnèrien, que cette phrase de l’introduction : « L’auteur de ce livre compte en
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publier prochainement un autre, dans lequel il entreprendra de donner une vue d’ensemble de la vie et de l’œuvre de Richard Wagner. »
C’est donc seulement en manière de préface que M. Chamberlain nous a offert ce petit livre qui, publié depuis un an à peine en Allemagne, y est déjà devenu classique, et a vite fait de rendre inutiles les autres ouvrages du même genre. C’est que, depuis cette lointaine soirée où je l’ai rencontré, la situation de M. Chamberlain s’est bien modifiée dans le monde wagnérien. Il lui a suffi de se résigner à écrire, de publier quelques articles dans la Revue wagnérienne et dans les Feuilles de Bagreuth , pour se faire aussitôt reconnaître comme le mieux renseigné et le plus compétent des écrivains wagnériens. Et d’année en année, depuis lors, il a obstinément poursuivi le même but : découvrir quelles avaient été, dans leurs moindres détails, les intentions artistiques de Richard Wagner; de telle sorte que, non point par vaine curiosité de biographe anecdotier, mais par passion de critique et pour mieux comprendre l’œuvre qu’il aimait, il en est arrivé par degrés à connaître, pour ainsi dire jour par jour, la vie, les occupations et les pensées de Wagner. Sans compter que tous ceux qui restent des anciens amis du maître, et M me Wagner en particulier, se sont empressés
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de mettre à sa disposition leurs souvenirs et tout ce qu’ils gardaient de documents. L’autorité de M. Chamberlain est aujourd’hui universellement reconnue; il est devenu, en quelque manière, l’interprète officiel de la pensée de Wagner. Et la haute valeur et l’intérêt exceptionnel de ses écrits proviennent toujours du point de vue où il s’est placé dès le début : parmi tant d’écrivains qui nous ont dit, chacun à sa façon, ce que Wagner avait fait, lui seul s’est attaché à découvrir ce que Wagner avait voulu faire. Pour comprendre et apprécier l’œuvre wagnérienne, il s’est mis du côté de Wagner. Au lieu de venir s’asseoir avec nous dans les rangs du public, il est monté sur la scène, et c’est de là qu’il nous parle, incomparablement renseigné sur ce qui s’y passe.
Son petit livre est précisément destiné à nous instruire des véritables intentions qu’a eues Wagner en écrivant ses drames. Et ces intentions peuvent toutes se ramener à celle-ci : en écrivant ses drames, Wagner a voulu écrire des drames. Entendez par là qu’il n’a cherché à faire ni des symphonies accompagnées de paroles, ni des opéras, mais de vraies pièces de théâtre où la musique, les paroles et le jeu des acteurs forment les éléments inséparables d’une action d’ensemble. Wagner n’a été ni un poète, ni un
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musicien, mais un auteur dramatique : lui-même déjà nous en avait prévenus ; mais M. Chamberlain nous le redit après lui, et de plus nous le prouve. Il nous fait voir que, dès sa jeunesse, Wagner a été préoccupé de la conception d’un art dramatique idéal. L’influence du musicien a bien, dans les débuts, contrebalancé celle du dramaturge; pas un instant elle ne Ta supprimée. Et si, jusqu’en 1 848 , Wagner a composé des opéras, ce n’est point que jusqu’alors il ait été un simple musicien; c’est que, faute de pouvoir réaliser sous une forme plus parfaite son idéal du drame, il en était réduit à se contenter de celle-là.
Il y a cependant encore une autre intention de Wagner qu’il est important de connaître, et que M. Chamberlain a mise en lumière avec une précision, une justesse, une pénétration admirables. Wagner n’a pas seulement voulu écrire des drames, mais des drames musicaux , c’està-dire des drames qui non seulement nous présentent les actions et les pensées des personnages, mais expriment encore leurs émotions, et nous offrent ainsi le fond même de leurs âmes. Tout le reste, choix de sujets mythiques ou légendaires, coupes de scènes, procédés de composition et de déclamation, tout cela est accessoire, ou plutôt tout cela est subordonné à cette
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idée fondamentale; une seule chose importe, c’est que le sujet permette à l’auteur de nous montrer le fond de l’âme de ses personnages, et ainsi de provoquer en nous au plus haut degré l’émotion dramatique. Suivant pas à pas l’œuvre de Wagner, depuis la Défense d'aimer jusqu’à Pars ifal, M. Chamberlain nous fait assister à l’évolution de cette idée. Et il n’y a pas une scène, dans ces drames, dont il ne nous explique le pourquoi .
Son livre est ainsi le véritable guide à travers l’œuvre wagnérienne. C’est un très beau livre, un de ceux qui sont assurés de garder toujours tout leur prix. Si vous ne connaissez pas les œuvres de Wagner, lui seul vous aidera à les connaître : et si vous les connaissez, lui seul achèvera de vous les faire comprendre. Je n’y ai point trouvé, pour ma part, une ligne à contester : de la première à la dernière page, ce sont bien les intentions de Wagner qu’y a exposées M. Chamberlain, telles que la lecture de ses Ecrits théoriques , jadis, me les avait fait entrevoir. Et avec quelle clarté il les a exposées, avec quelle précision passionnée, avec quel mélange constant d’enthousiasme et de sang-froid !
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Oui, Wagner a été toute sa vie un auteur dramatique. Toujours il s’est défendu d être traité comme un musicien, et l’exécution dans les concerts de certains fragments de ses drames lui a toujours paru un fâcheux contresens. Et il n y a pas à prétendre que tout cela était pure affectation, qu’en réalité Wagner était tout à sa musique, que, sous prétexte de mythes et de symboles, il cherchait seulement à séduire les sens par la délicieuse caresse de ses mélodies. C'est, vous le savez, ce qua prétendu Nietzsche ; et bien d’autres l’ont prétendu aussi, qui avaient vécu dans la familiarité du génie de Wagner. Mais ils se trompaient, et le livre de M. Chamberlain le démontre irréfutablement. W^agner a été, en toute sincérité, un auteur dramatique ; du plus profond de son cœur, il a voulu offrir au monde, non pas une musique sensuelle, mais des drames, de grands drames pleins de vie, de passion, et de vérité. Et ce que l’on serait tenté de prendre dans son œuvre pour des ruses de musicien, sincèrement il y a vu des moyens d’action théâtrale.
Toute discussion sur ce point me parait dorénavant impossible. Ce n’est point pour cajoler nos oreilles, c’est pour nous attendrir au tragique destin de Wotan que Wagner a écrit la Walküre, Siegfried , et le Crépuscule des Dieux.
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Et, de fait, il y avait en lui un grand poète, et l’action de ces drames est émouvante et forte. Mais avec tout cela j’ai beau faire : d’année en année Wagner musicien m’intéresse davantage au détriment de Wagner dramaturge. En vain je médis que cette adorable musique a été destinée à in attacher à 1 action d’un drame, ou plutôt à constituer l’essence de cette action. L’action m ennuie, dès que j’entends la musique. J’oublie Wolan et Brunehilde, et Tristan, et Hans Sachs, pour me laisser enchanter de celte seule musique, la plus sensuelle qui soit, et non point céleste, mais en quelque sorte infernale, car elle me grise et m’affole comme un philtre pervers.
C’est que Wagner, peut-être, aura été Juini.me la victime de ce pouvoir magique qu’il portait en lui. Très sincèrement il aura voulu écrire des drames, faire vivre des âmes humaines d’une vie artistique parfaite, sans s’aperce voir que sa musique lui tenait trop au cœur pou pouvoir nous traduire autre chose que son pro prc cœur. Et ainsi, dans le livret, Tristan Siegfried, Hans Sachs, Parsifal nous paraissent de êtres vivants, et la profonde poésie de leuri éne«lions nous pénètre profondément. Mais ai th -v.-e, dès que la musique essaie de nous at tacher tout à fait à eux, elle nous en détache ta.-,: -.le est caressante, et berçante, et ensorc*
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lanle, tant nous avons de plaisir à nous perdre en elle. Telle est du moins l’impression qu’elle me donne. Une sonate de Beethoven (pour ne point parler d’un opéra de Mozart ou de Fuie lio) me produit un effet plus dramatique que les Maîtres Chanteurs. J’y sens plus de vraie vie, une passion plus profonde. Mais il n'y a pas un recoin de mes nerfs qui ne vibre dès les premières notes des Maîtres Chanteurs; et pas un moment, jusqu’à la fin de la pièce, je n’ai le loisir de me demander ce que souffre Hans Sachs, ni quelle est la véritable formule de l’idéal artistique. Mythe, symbole, action, tout disparaît dans cet océan de douceur et de volupté. Et ce n’est point assurément ce qu’a voulu Warner. Mais pourquoi avait-il tant de musique en lui, <st de cette musique maligne, qui ôte la raison à quiconque l’écoute ?