MINNA WAGNER
ou moins inévitables, de leur vie privée qu’ils se sont efforcés, de leur mieux, à nous tenircachées. Voici un noble et magnifique poète, le plus grand, peut-être, de nos temps modernes, et certes celui qui a remué nos cœurs le plus profondément : après avoir vécu près d’un quart de siècle avec une femme qu’il a passionnément aimée, et qui lui a prêté une assistance héroïque tout au long des cruelles épreuves de la première partie de sa carrière, il finit par se fatiguer d’elle, — une autre femme s’étant mise entre eux, — et il la renvoie d’auprès de lui, déjà très malade, — si épuisée par les angoisses et les privations qu’il la croit condamnée à une mort prochaine, — et il la laisse mourir isolée, désespérée, parmi des étrangers : conduite que, sans doute, l’opposition de leurs tempéraments a rendue nécessaire, mais qui demeure, toutefois, l’unique passage que nous aimerions à pouvoir effacer d’une longue existence entièrement employée à nous pourvoir de vivante et bienfaisante beauté; et voici que l’on nous contraint à connaître jusqu’aux moindres particularités de ce déplorable épisode, à suivre, de jour en jour, le grand poète dans le détail obligé de ses ruses et de ses mensonges, à rabaisser un peu la haute image que nous nous plaisions à concevoir de lui, — tout cela, simplement, parce qu’il a été
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grand, et sous prétexte que chaque ligne sortie de sa plume possède, en même temps qu’une valeur marchande, l’intérêt d’un document historique et pyschologique !
En tête des deux volumes qui, naguère, nous offraient la série complète des Lettres de Wagner à TJ /® 0 Wesendonck se lisait une observation préliminaire commençant par cet étrange aveu :
« L’auteur des pages que nous publions aujourd’hui avait formellement exprimé le désir que ces pages fussent anéanties. » Le pauvre Wagner avait espéré que, après sa mort, nous ignorerions une aventure qui, au fond, 11’avait rien eu que d’assez banal, et dont lui-même, du reste, 11’avait point tardé à se fatiguer : non, l’héroïne de l’aventure a voulu que toutes les lettres de son ami d’un jour nous fussent livrées, jusqu’à celles où il s’ingénie à inventer des défaites pour empêcher son ex-amie de venir le rejoindre, et jusqu’à celle où nous apprenons que, par l’intermédiaire de sa seconde femme, il l’a priée de lui renvoyer toute la musique et tous les écrits que jadis, il lui avait donnés ! Mais encore cette publication nous apparaît-elle excusable, et presque légitime, en regard de celle que l’on s’est avisé, maintenant, de lui juxtaposer : deux gros volumes tout remplis des lettres écrites, chaque jour, par Richard Wagner à sa première femme,
pour lâcher, de mille façons diverses, à lui faire oublier qu il ne peut plus l'aimer, ni même supporter sa vue, et quelle aura dorénavant à souffrir et à mourir loin de lui. Aussi bien, les deux volumes nous sont-ils présentés sous une forme singulière, et dont nous serions tentés d attribuer l'excessive réticence à un certain sentiment de honte : car non seulement le titre 11e nous dit point d'où nous viennent les lettres de Wagner, et par qui elles ont été cédées au libraire qui nous les transmet; les volumes ne contiennent, en outre, pas un mot d’introduction, pas une note, absolument aucune trace des mains entre lesquelles ces lettres ont passé avant d arriver jusqu à nous. Si bien que, de cette navrante histoire dont, auparavant, nous ne savions rien, — car les biographes de Wagner ont expressément négligé de nous parler de sa première femme, ou parfois nous en ont affirmé des choses dont les lettres mêmes du mari nous prouvent, désormais, l’inexactitude, — de celte histoire nous avons à nous faire une idée à tâtons, d’après ces seules lettres fréquemment coupées de mystérieuses lacunes, sans pouvoir deviner rien de celles qui leur ont répondu, sans être le moins du monde informés de ce qui a eu lieu durant les intervalles que nous constatons entre elles : nous avons à reconstituer cette bis-
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toire aussi malaisément que s’il s agissait, poui nous, de déchiffrer une dépêche en langage secret, et où la moitié des phrases aurait disparu !
Oue si, cependant, nous nous obstinons à vouloir pénétrer la signification cachée du cryptogramme, nous nous apercevons, avec une véritable joie, que cette signification n’est pas aussi fâcheuse pour la mémoire de Richard Wagner que nous aurions pu le craindre, par exemple, en nous fondant sur le silence continu du musicien-poète au sujet de sa première femme, dans le recueil de ses lettres à M“* Wesendonck. A coup sûr,nous aurions préféré ne pas savoir que Wagner a chassé d’auprès de soi la compagne fidèle et dévouée de toute sa jeunesse, et surtout ne pas être mis au courant des protestations mensongères et des fausses.'promesses qu’il a été forcé de lui renouveler, de jour en jour, pendant plusieurs années, pour la tranquilliser et la consoler : mais ses lettres, jusque dans leurs passages les plus déplaisants, nous montrent que lui-même a souffert infiniment des souffrances qu’il se croyait contraint d’infliger à sa victime, et que longtemps il a fait, pour épargner à celle-ci ou pour lui adoucir ces souffrances, un effort d’autant plus touchant qu’il était fatalement condamné à rester inutile. Et puis aussi, peut-être, ces lettres nous révèlent qu’il a toujours aimé,
jusqu’au bout, sa « très bonne Minna », tout en ne se sentant plus le courage de vivre avec elle, ou du moins lui a toujours gardé un sentiment composite et bizarre, mélangé de remords et de reconnaissance, de compassion et de respect, d’un besoin invétéré de s’ouvrir à elle et d’une vague certitude que personne au monde ne l’aimait plus qu’elle, ne s’intéressait plus à lui, ni, au fond, n’était mieux fait pour l’écouter et pour le comprendre.
Voilà ce qu’il m’a semblé découvrir, sous l’extrême diversité des 169 lettres du recueil nouveau ; mais avec cela je dois avouer que jamais encore, en vérité, je 11’ai lu un recueil de lettres aussi extraordinaire, à la fois pour ce qui est de sa forme et de son contenu. Cent pages, deux cents pages se succèdent qui ne sont remplies que de simple et confiante tendresse, d’épanchcment familier,de sollicitude inquiète ou joyeuse; on se figure entendre le mari le plus content et le plus attaché, envoyant journellement à sa femme, — obligée de faire sans lui un voyage, ou un séjour aux eaux,— la relation minutieuse de l’emploi de ses heures, lui parlant de son travail et de ses distractions, l’instruisant avec soin de l’état de sa santé, et ne négligeant pas, non plus, de l’instruire de l’état de son linge et de ses vêtements, lui communiquant tous ses
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rêves avec tous ses projets, lui énumérant les sommes qu’il a reçues et celles qu’il a dépensées, lui donnant des conseils sur le régime qu'elle aura à suivre, sur l’achat de ses robes, et toujours lui renouvelant son regret d’être séparé d’elle, ainsi que son pressant désir de la voir rentrer ou d’aller la rejoindre. Sur les 269 lettres du recueil, il y en a plus de 2t\o qui sont écrites de ce ton : des lettres qui, à les prendre isolément,ne respirent que l’abandon et la tranquillité, l'intimité sereine d’une vieille et profonde affection réciproque. Mais, tout à coup, de loin en loin, tantôt après cent pages et tantôt aprèsdeux cents de cette aimable causerie ensoleillée, une lettre surgit, toute noire et terrible comme un soudain orage; et nous comprenons aussitôt que la douceur paisible des lettresprécédentes n’étail qu’une illusion, un décor de théâtre derrière lequel se déroulait un drame ignoré de nous; et désormais toutes les lettres suivantes nous apparaissent dévastées et lugubres, malgré le retour immédiat des mêmes confidences et des mêmes sourires, du même innocent décorde comédie ou d'idylle. Vingt fois Wagner écarte patiemment,en quelques mots de gronderie amicale, les plaintes et les reproches que sa femme lui adresse ; et vingt autres fois c’est la malheureuse femme elle-même qui, nous le sentons, s’efforce à rete-
nir dans son cœur les angoisses incessantes dont elle est ravagée ; mais brusquement une plainte plus vive, un reproche plus fortement accentué déchaînent, une fois de plus, la tempête toujours suspendue à l’horizon ; et Wagner, à son tour, se plaint et reproche, évoque la mémoire des luttes passées, obscurcit l’avenir par d’implacables menaces. Et quand, ensuite, il redevient F ami indulgent et tendre que j’ai dit tout à l’heure, nous ne pouvons plus l’écouler sans avoir en même temps, dans l’oreille, l’écho plus ou moins confus d’un lointain grondement de tonnerre.
Une de ces lettres, en particulier, est évidemment d’une importance si considérable, pour l’histoire des rapports de Wagner avec sa première femme, que je ne puis me défendre de la citer, malgré la réelle impression de malaise que je ressens à devoir y toucher. Mais d’abord il faut que je rappelle une seconde lettre, antérieure à celle-là de plusieurs années, et que j’ai eu précédemment l’occasion de traduire ici, — car le recueil des Lettres de Famille de Wagner, publié en 190G, contenait déjà quelquesunes des premières lettres du poète à sa Minna, écrites durant cette période d'« épreuves » où le jeune couple ne pensait qu’à souffrir, à espérer, et à lutter en commun. Le 28 juillet 1842,
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Wagner, qui était venu à Dresde avec le projet d’y faire jouer son Iiienzi, recevait une lettre de sa femme lui disant que, si son séjour et ses démarches devaient lui coûter trop d’argent, elle était prête, pour lui épargner une dépense supplémentaire, à attendre quelque temps avant de venir le rejoindre. A quoi le mari répondait, dans un admirable clan de reconnaissance et d’amour :
« Ma Minna bien-aimée, il n’est pas possible que nous restions jamais séparés l’un de l’autre; je le sens de nouveau, à présent, du plus profond de mon cœur. Ce que tu es pour moi, rien au monde ne pourrait m’en tenir lieu... Tu me parles d’une nécessité qui, peut-être, nous obligerait à ne pas nous revoir quelque temps encore! Où donc est cette nécessité? Lorsque jadis, pour essayer d’exécuter mes plans et mes espoirs follement présomptueux, j’ai entrepris le voyage de Russie, dans des conditions qui auraient découragé l’homme le plus intrépide, est-ce que, dans ce moment-là, tu m’as parlé d’une nécessité de te séparer de moi? Si tu l’avais fait alors, par Dieu, j’aurais dû te donner raison; mais l’idée ne t’en est pas venue. Lorsque, pendant la traversée, la tempête et le péril étaient au comble, lorsque, pour récompense
des peines que tu avais subies avec moi,tu voyais devant toi une mort effroyable, tu m’as simplement prié de te tenir bien embrassée, afin que, jusque dans la mort, nous ne fussions pas séparés. Lorsque, à Paris, nous nous trouvions immédiatement sur le point de mourir de faim, mainte occasion s’est présentée à toi de te sauver en me laissant à mon sort : pourquoi donc, à ce moment, n’as-tu jamais parlé d’une nécessité de nous séparer? Alors, vois-tu, je n’aurais rien eu à te répondre ! Mais maintenant, où je sens que je tiens de plus en plus mon avenir dans mes mains, maintenant, je te le demande, pourquoi me parles-tu de cette nécessité? Viens, viens, viens! Et tout de suite! Lundi, lundi! Ah! si nous pouvions être déjà à lundi ! »
Et la lettre se terminait par une citation, un peu modifiée, du début de l’exquise chanson de ce Hollandais Volant que Wagner venait de composer sous les yeux de sa femme, et vraiment grâce à elle (ï) :
Mon cher vent du Sud, souffle encore plus for l
Tout mon cœur désire et appelle ma Minna !
Il y a, dans tout ce morceau, un accent qui ne trompe pas, un accent de sincérité absolue et d’amoureuse confiance; et ce même accent se trouve dans toute la série des premières lettres
(i) Voyez le chapitre précédent.
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de Wagner à Minna, jusqu’au moment où l’auteur de Tannhauser , en 1849, accusé d’avoir pris part à l’insurrrection, a été forcé de s’enfuir d’Allemagne. Les lettres de cette heureuse période sont, d’ailleurs, en très petit nombre, Wagner ne s’étant, jusqu’alors, presque jamais séparé de sa femme : toutes nous font voir un mélange charmant de tendresse expansive et de calme et complète familiarité. Non seulement le mari tient sa femme au courant des moindres faits de sa vie comme de sa pensée : nous sentons qu’il a besoin d’elle, et ne peut passer un seul jour sans la vouloir près de soi. Plus tard, depuis la séparation forcée, et fatalement prolongée, de 1 848 , le ton change un peu. Wagner continue à instruire sa femme de tout ce qui lui arrive, — c’est là un besoin qu’il gardera toujours ; — mais nous ne sommes plus aussi certains que son cœur la désire, ni qu’il lui soit impossible de vivre loin d’elle. Cependant, ils se rejoignent, s'installent ensemble à Zurich ; et Wagner,lorsqu’il est obligé de quitter sa femme pour aller s’entendre avec des directeurs de théâtre ou pour diriger des concerts, lui envoie immanquablement, à peu près chaque jour, des lettres pleines d’expansion et de sollicitude, les lettres d’un parfait mari, désolé d’avoir eu à se séparer de sa femme.
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Or voici que, le 17 mars 1800, il lui annonce brusquement qu'il n’est plus à Paris* où il était venu organiser des concerts, et que des amis l’ont décidé à passer quelques jours avec eux, dans leur maison de Bordeaux ! « Tu ne peux pas te figurer, lui dit-il, l’amabilité et le dévouement pour moi de cette famille ! Celle-ci consiste dans le jeune couple et la mère de la femme, qui est Anglaise, mais qui, de même que son mari, parle l’allemand aussi bien que nous. Et il y a en outre, à Bordeaux, une nombreuse colonie d’Allemands, tous riches, et qui tous ont pour moi la plus haute estime... Mais, pour te parler en toute franchise, le plaisir que j’éprouve ici ne m’empêche pas d’aspirer de tout mon cœur vers toi et vers notre maison ! Crois-moi bien,je 11e connais pas d’autre bonheur que de pouvoir vivre avec toi, tranquille et satisfait, dans notre petit ménage 1 » Et puis, exactement un mois après, voici l’effrayante lettre qu'il lui adresse, de Paris, où il s’est hâté de revenir pour préparer ses concerts :
« Guère Minna !
« Je t'appelle encore ainsi malgré la dernière lettre que j’ai reçue de toi! « Chère Minna! » ainsi je t’appelle encore dans 1 heure bien lourde que je traverse, aujourd’hui, par ta faute !
Ainsi je t’appelais autrefois, lorsque n’était pas encore survenue entre nous une division atroce et irréparable; et ainsi je continuerai toujours à t’appeler, dans mon souvenir!... Ce qui, jusqu’à présent, m’attachait invinciblement à toi, malgré des choses que je n’ai pas besoin de te rappeler, c’était l’amour, un amour qui dominait toutes les différences, — mais un amour que tu 11e m'accordais pas au degré où je l’éprouvais moi-même. Peut-être ressentais-tu pour moi tout ce que tu es capable de ressentir; mais ce dont j’avais besoin, l’amour sans condition, l’amour qui nous fait aimer autrui tel qu’il est et pour ce qu’il est, cet amour-là ne pouvait entrer dans ton cœur, car depuis longtemps déjà tu as cessé de me comprendre. Depuis notre nouvelle réunion, c’est le devoir seul qui t’a inspirée, dans ta conduite envers moi ; et c’est encore de ton devoir, non de ton amour, que tu me parlais dans ton avant-dernière lettre...
c< A Dresde, déjà, ton mauvais sentiment contre moi s’est manifesté, et a constamment grandi à mesure que les intérêts de mon art et de mon indépendance d’artiste me rendaient plus insupportables les stupides exigences de mon métier de chef d’orchestre... Lorsque je rentrais chez moi, profondément indigné et attristé d’une nouvelle humiliation, d’un nouvel
échec, qu’est-ce que ma femme avait à m offrir au lieu de consolation et de sympathie réconfortantes? Des reproches, de nouveaux reproches, rien que des reproches! Et moi,cependant,avec mon goût irrésistible pour la vie domestique, je restais chez moi ; mais ce n’était plus que pour me taire, pour me laisser ronger par mon souci, et pour être seul !...
« Mais assez là-dessus ! L’heure décisive à sonné : j’ai dû fuir en abandonnant tout derrière moi. Un unique désir me restait, avant de quitter l’Allemagne : le désir de revoir ma femme... Et jamais je n’oublierai la nuit ou 1 on m’a réveillé, dans ma cachette, pour accueillir ma femme: froide et pleine de reproches,elle s’est dressée devant moi et m’a dit : « \ oilà, je suis venue, puisque tu m’as demandée; maintenant continue ton voyage, et moi, je vais repartir dès cette nuit! «Enfin, quelque temps après, j’ai eu le bonheur d’obtenir que tu vinsses me rejoindre à Iéna, pour y échanger avec moi un chaud et cordial adieu. Cet adieu a été ma consolation dans l’exil, et je n’ai plus eu d’autre idée que de te ravoir pour toujours. Sur quoi j’ai reçu bientôt, aux environs de Paris, cette malheureuse lettre qui m’a glacé par son manque de cœur... Ce qui s’est passé depuis lors, tu ne l’as sûrement pas oublié. Dans ta lettre
suivante, tu m’as annoncé la résolution de venir près de moi à Zurich; et tu es venue, et tu sais quelle a été ma joie ! Mais, hélas ! ce n’était pas vers moi que tu étais venue, mais vers l’homme dont tu supposais qu’il allait aussitôt composer un opéra pour Paris... C’est alors que, pour la première fois, je me suis senti infiniment seul en ta présence, car j’ai vu qu’il me serait impossible de te conquérir toute à moi 1...N’importe, pour te procurer la paix je me suis remis sérieusement à mes plans de Paris... Et je me suis rendu ici, où je n’ai eu qu’une préoccupation : la préoccupation non de moi-même, mais de toi et de notre vie commune. Une amitié de I espèce la plus rare et la plus élevée s’est présentée à moi, qui,tout d’un coup, a éloigné de moi le souci de mon pain quotidien. Et cependant, de Bordeaux même, je t’ai encore écrit que je ne connaissais qu’un bonheur, qui était de vivre tranquillement avec toi à Zurich,et de pouvoir y créer des oeuvres à mon goût.
« Mais maintenant ta lettre a tout rompu, tout anéanti ! Irréconciliable, tu cherches l’honneur lù où je dois presque reconnaître la honte, et tu as honte de ce qui est, pour moi, une bienvenue providentielle !...
« Désormais, que peut être mon amour pour toi ? II ne peut plus être que le désir de te
récompenser de la jeunesse que tu as inutilement sacrifiée pour moi, des épreuves que tu as subies avec moi, — le désir de te rendre heureuse. Mais est-ce que je pourrais arriver à cela en continuant à vivre avec toi ? Non, non, c’est tout à fait impossible !»
Dans sa lettre suivante, du A ma * i 85 o, Wagner, de plus en plus décidé à se séparer de sa femme, lui déclare qu’il va partir pour un grand voyage en Grèce et en Orient ; mais déjà les dernières lignes de la lettre sont plus douces: «Adieu donc,adieu,chèreMinna! adieu, femme durement éprouvée, à qui je ne puis, hélas! accorder aucune compensation, et que je me trouve même forcé d’abandonner! Adieu, et, si tu le peux, garde un bon souvenir de moi ! Tu recevras de mes nouvelles,et peut-être nous reverrons-nous encore!...Ne sois pas fâchée de ce que j’aie dû me séparer de toi ! Adieu, très chère, très bonne Minna! adieu ! » Et puis, dès la page d’après, sans l’ombre d’une transition ni d’une explication, nous trouvons une nouvelle lettre, probablement postérieure d’un an à la précédente, et qui n’est plus qu’affection, sourires, douce intimité. « Ah ! chère et bonne femme, qui m’as encore écrit une lettre si merveilleusement belle ! Combien je déplore seule-
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ment d’avoir à y répondre par écrit, au lieu de pouvoir t’en remercier oralement dès ce soir ! » Il est aux eaux, dans les environs de Zurich; il a quitté sa femme la veille, et attend avec impatience le lendemain, où elle lui a promis de venir le rejoindre. Mais nous n’en demeurons pas moins, nous, sous l’impression soudaine et inquiétante de la lettre de tout à l’heure. Ces subites accusations de Wagner, ces durs reproches, que signifient-ils bien au juste ? et se peut-il que pas une ombre n’en soit restée sur l’heureux ménage que nous voyons, à présent, échanger des caresses et des confidences ?
En tout cas, la cause immédiate de l’éclat du 17 avril i 85 o se laisse facilement deviner. Minna a reproché à son mari d’avoir accepté un don d’argent que lui ont offert ses nouveaux amis et admirateurs bordelais. Ainsi s’explique celte phrase de la lettre : « Tu cherches l’honneur là où je suis presque forcé de reconnaître la honte, (c’est-à-dire dans un emploi servile, dans des lâches banales, etc.), — et tu as honte de ce qui est pour moi providentiellement bienvenu », — (c’est-à-dire de l’argent donné par des amis). Mais d’autres passages, dans des lettres voisines, nous permettent de supposer que la désapprobation morale de Minna, ici
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comme toujours, s’accompagnait d’un fort élément de jalousie féminine, plus ou moins motivée. Si le généreux ami bordelais n avait pas eu une jeune et très jolie femme, Minna, sans doute, ne se serait pas aussi vivement offensée de la manière dont Wagner avait mis à profit sa générosité.
La pauvre femme était d’une jalousie extrême: voilà ce qui est, désormais, trop certain, et qui a le plus contribué à exaspérer son mari. Quant aux autres défauts dont on a coutume de l’accuser, je ne crois pas qu’ils aient eu rien de bien g rav e, — à commencer par ceux que lui a reprochés, dans sa lettre, son mari lui-même. Assurément elle aurait préféré que Wagner eût un gagne-pain régulier, et composât une musique un peu plus lucrative ; mais le goût qu’elle conserve pour Rienzi n’empêchera pas le poète, après leur séparation, de l’entretenir en détail des progrès de Tristan , et avec une évidente certitude de l’intéresser. Il n’est pas vrai non plus quelle ait manqué d’intelligence : jusqu’au bout, son mari lui a confié et lui confiera toutes ses pensées avec une abondance et une précision qu’il s’est bien gardé d’employer, par exemple, dans ses lettres aux membres de sa famille et qu’il aurait vite cessé d’employer vis-à-vis de sa femme s’il l’avait sue incapable de les apprécier.
Reste donc, au total, le désir qu’avait Minna de voir son mari en possession d’un emploi régulier : mais si vraiment ce désir, assez naturel, a eu dans son cœur des racines profondes, comiûen nous devons admirer l’héroïque courage avec lequel, sa vie durant, elle a dispensé son mari de tenter aucun effort pour le satisfaire ! Cri non seulement nous la retrouvons toujours auprès de Wagner, jusqu’au moment où celuici ne pourra plus supporter de vivre avec elle; non seulement son mari, par la façon dont il lui parle, atteste qu il est parfaitement assuré de sa soumission, et ne craiutpas de perdre son amour en continuant à mener sa vie d’artiste: mais la lettre furieuse qu’on a lue plus haut se charge de nous apprendre à quel point les résistances de Minna sont courtes, et bientôt oubliées. Lorsqu’elle vient le voir dans sa cachette, elle lui signifie qu’elle va repartir, et est décidée à ne plus le revoir ; mais, quelque temps après, voici déjà qu elle l’a rejoint à léna, où elle échange avec lui « un chaud et cordial adieu» ! Lui écrit-elle, ensuite, une lettre « qui le glace par son manque d’amour » ? La lettre suivante est pour lui annoncer « sa décision de s'installer avec lui à Zurich». A loutce qu’il exige elle cède, après l’avoir simplement agacé par un inutile semblant de refus ou d’hésitation ; et son unique
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tort, ainsi que Wagner le lui laissera entendre cent fois, aura été de Tanner avec une passion trop entière, sans savoir se résigner à ce que d’autres femmes la remplacent dans son cœur, ou même soient admises à partager son cœur avec elle.
Mais ce tort était très grave, et ne pouvait manquer d’avoir pour elle des conséquences infiniment désastreuses. Car Richard Wagner, après le bouleversement produit dans sa vie et dans tout son être par la catastrophe de i848, s’était trouve amené, par son âge à la fois et par les circonstances, à avoir en quelque sorte fatalement besoin de changer de femme,tout de même qu’il avait changé de patrie, et de prolession, et d’idéal et de style artistiques. Invotantairement,il aspirait à rencontrer une amie nouvelle, qui fût toute prête à le suivre, saut à s’imaginer qu’elle le conduisait, dans les voies nouvelles où le poussait à présent son génie, aidé encore par les hasards de sa destinée. Et peut-être Minna, dont il continuait également à avoir besoin, peut-être serait-elle parvenue à conserver sa place auprès de lui si, s’étant rendu compte de ce changement, elle avait eu la force de tolérer qu’une autre femme pénétrât dans l’intimité de son mari, qui, d’ailleurs, — ainsi que le prouve l'épisode de
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Mm» VVesendonck, — aurait vite fait de s’enfaliguer ? Celte force, elle ne l’a pas eue : et toutes les souffrances des dernières années de sa vie, et toutes les angoisses de Wagner, ne sont sorties que de là. En vain, dans les nombreuses lettres qu’il lui écrit entre i85i et i 858 , lui prodigue-t-il les témoignages d’une affection que nous sentons encore très sincère : nous sentons, d autre part, qu’il commence à l’aimer mieux de loin que de près, et que, désormais, sa curiosité, son ardeur sensuelle, ce désir de possession qui n’est, au reste, qu’une forme incomplète, passagère,et très superficielle de l'amour, que tout cela ne s adresse plus à elle, et va sans doute maintenant à plusieurs femmes alternativement, suivant que Wagner est à Paris, à Londres, à Zurich, ou bien suivant les caprices divers de son humeur de poète, sans cesse devenue plus impressionnable et mobile, avec les années.
Le ménage en était a ce point lorsque, au mois de mai i 858 , éclata la seconde catastrophe, préparée depuis longtemps déjà, et provoquée surtout par l’ardente jalousie de Minna Wagner.Celle-ci, ayant acquis la preuve certaine des relations sentimentales de son mari avec M me Wesendonck, était allée jusqu’à dénoncer
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ces relations à M. Wesendonck.Et Wagner,lui, a vu et compris aussitôt qu’il ne lui était plus possible de vivre en compagnie d'une femme dont les reproches continuels le troublaient dans son travail poétique, la seule chose qui lui tînt, proprement, au cœur : de telle sorte qu’il a, pour ainsi dire, donné simultanément congé à sa femme et à son amie, afin de pouvoir se consacrer tout entier à sa partition de Tristan et Ysolde, maîtresse plus tendrement aimée que ne l’avait jamais été aucune créature en chair et en os. Mais son âme généreuse,dès lors tout imprégnée de l’esprit chrétien, — malgré son soidisant schopenhauerisme , — a d'autant plus souffert à l’idée des souffrances infligées, par son fait, à la fidèle compagne de toute sa vie que, comme je l’ai dit, il la savait très malade, et la croyait vouée à une mort prochaine. « Un médecin, en qui j’ai toute confiance, — écrivait-il, le i er novembre i 858 , à M me Wesendonck, — m’a fait connaître, hier, la nature exacte de la maladie de ma femme. Tout porte à croire qu’elle est perdue. Un lujdrothorax menace de se développer bientôt; elle va beaucoup souffrir, et les douleurs iront toujours augmentant : l’unique délivrance possible est la mort. » Le souvenir de cet aveu nous est indispensable pour comprendre la vraie signification des lettres qui
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ont suivi le drame de l’été de 1 858 . Presque quotidiennes, et d’une longueur anormale, ces lettres contiennent, évidemment, une grosse part de mensonge, avec leur tendresse débordante, leurs assurances répétées d’un fidèle amour et de l’espoir d’un recommencement immédiat de la vie en commun : mais le mensonge qu’elles contiennent est celui que chacun de nous se trouve obligé de commettre au chevet d’un malade mortellement atteint; et personne n’aura le courage d’en faire un reproche à Richard Wagner, quelque opinion que Ton ait de l’ensemble de sa conduite à l’égard de sa femme.
Encore nous est-il bien malaisé de savoir en quelle mesure, dans ces lettres, Wagner affecte des sentiments qu’il n’éprouve point. Il écrit à sa femme, par exemple, de sa retraite de Venise, qu’il a sur son piano une photographie d’elle, à côté du portrait de son père; à M me Wesendonck, le même jour, il écrit simplement qu’il a sur son piano le portrait de son père : à l’une des deux il ment, mais à qui ment-il? Je suis bien tenté de supposer que ce n’est pas à sa femme : car toutes ces lettres à celle-ci ont un caractère d’expansion que sont bien loin d’avoir les lettres adressées par-lui, secrètement et librement, à M rae Wesendonck. En tout cas, ce n’est qu’à sa femme qu’il raconte, heure par
heure, tous les détails de sa vie; et quand, après l’avoir entretenue de l’avanceinent de son drame lyrique,il lui décrit tout au long* un abcès qu’il vient d’avoir, ou la consulte sur l’achat d’un manteau, ou la remercie des chemises et des bas qu’il a reçus d’elle, nous avons l’impression que des lettres comme celles-là, avec toute la part de dissimulation qui peut y être renfermée, n’en traduisent pas moins une affection sincère. Le poète ne peut plus s’accommoder d’avoir sa Minna près de lui : mais, en même temps, il regrette l’absence d’une confidente longtemps accoutumée à le regarder vivre et à veiller sur lui; et, tout en la plaignant, il garde pour elle un étrange amour qui,bien vite refroidi dès qu’ils sont ensemble, ne larde pas à se réchauffer, une fois de plus, dans l’éloignement.
Telle est, en somme, la conclusion qui ressort de la plupart des lettres formant la seconde moitié du recueil; mais de nouveau, par instants, entre ces marques de compassion, de respect, et de fidèle amitié, une lettre nous apparaît dont la dureté imprévue et soudaine nous inquiète et nous déconcerte, projette brusquement une lueur de doute sur la sincérité des lettres précédentes comme des suivantes. Ces brusques éclats ne sont-ils que l’expression d’un moment d’humeur,
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tout de suite apaisé; ou bien nous dévoilent-ils des sentiments qui désormais siégeaient à demeure dans Pâme du poète, sous ses fausses démonstrations de tendresse, et sans que luimême, peut-être, eût clairement conscience de leur intensité? Ou bien encore, peut-être, dans une des âmes les plus complexes qu’il y ait eu au monde, ces sentiments trouvaient-ils le moyen de coexister avec leurs contraires, et le mari de Minna en était-il venu à haïr la pauvre femme tout en continuant à l’aimer? Rien de tout cela n’est impossible, ni, non plus, certain ; mais combien il eût mieux valu que les éditeurs du recueil, quels qu’ils soient, héritiers de la mémoire de Wagner ou de celle de sa première femme, nous eussent dispensés de connaître, au moins, ces quelques leltres-là !