CHAPITRE YII
8 décembre 1912.
Dans sa minutieuse et subtile Autobiographie , Richard Wagner nous a longuement raconté l’aventure de son premier mariage. II avait vingt et un ans lorsque, durant l’été de i834, le directeur du théâtre de Magdebourg Pavait engagé comme chef d’orchestre. Le personnel du théâtre de Magdebourg se trouvait alors tout entier transporté dans une petite ville d’eaux de Thuringe où, de jour en jour, l’opéra alternait avec la comédie; et c’est là que,tout de suite,Wagner est devenu passionnément épris de la « première amoureuse » de la troupe, une très jolie, très gracieuse et très intelligente jeune femme appelée Minna (ou Wilhelmine) Planer.Tout de suite aussi la charmante Minna paraît bien avoir distingué son nouvel adorateur du reste des jeunes
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hommes qui, en tous lieux où elle passai!, s'empressaient galamment à lui faire la cour. Mais le hasard a voulu que, peu de temps après sa rencontre avec Richard Wagner, l'actrice reçût de Dresde une nouvelle dont le choc douloureux l'a d'abord accablée au point de lui rendre odieuse la vue même des plus chers d'entre ses amis delà veille : elle a appris qu’un certain gentilhomme saxon, qui naguère l'avait séduite en lui promettant de l'épouser tôt ou tard, venait maintenant de se marier avec une demoiselle riche, anéantissant du même coup, au cœur de son ancienne fiancée, des espérances de vie bourgeoisement « honorable » dont la pauvre fille s’était obstinément nourrie jusque-là. Sa froideur soudaine, sous le coup de cette déception,a n Uurellement surpris et navré lebouillant musicien. « Mon âme nage dans le vide et l'abrutissement, écrivait-il à son ami Théodore Apel, de tellesorte que j’ai même laissé tomber toutes mes amourettes. 11 n’y a plus que la petite Tony que je revoie encore de temps à autre. »
Le fait est que Minna Planer, avec son incontestable talent de comédienne, n’avait nullement la vocation du théâtre. Fille d'un mécanicien de Dresde qu'avait ruiné sa folie d'inventions inutiles, elle s'employait déjà de son mieux à l'éducation de nombreux frères et sœurs,lorsqu’à seize
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ans lui était arrivée la triste aventure dont j’ai parlé plus haut: elle s'était vue abandonnée sans ressources, avec un enfant qu'elle tenait à élever convenablement; et c'est ainsi qu'après avoir beaucoup hésité elle s’était enfin résignée à devenir actrice, simplement parce qu’elle ne découvrait pas d’autre moyen de se procurer, sur-lechamp, la petite somme dont elle avait besoin pour son propre entretien et celui de sa fille. Aussi bien son âme, foncièrement maternelle, devait-elle toujours prendre plaisir à exercer autour de soi une très active et tendre charité. « Il fallait absolument que mon plus jeune frère se rendit à Leipzig* pour y poursuivre ses études, racontera-t-elle plus tard dans une de ses lettres; et comme mes parents ne pouvaient pas pourvoir aux frais de ces études, c’est encore moi qui m’en suis chargée, en un temps où, par suite de la désastreuse pénurie de notre troupe d'alors, il m’arrivait souvent de manquer moimême des quatre groschen que me coûtait mon dîner. J’ai mis en gage mes boucles d'oreilles, ainsi que d'autres objets qui parfois m'étaient indispensables pour mes toilettes de scène ; j’ai envoyé l’argent à mon frère, et n'ai gardé pour moi que quelques sous qui me servaient, chaque jour, à acheter un petit pain en guise de dîner.»
Jamais, depuis son entrée au théâtre, elle
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n’avait accordé à personne la faveur décisive que se disputaient ses innombrables amoureux de toute condition ; mais elle ne s’interdisait aucunement de recevoir de ceux-ci les cadeaux qu’il leur plaisait de lui offrir, ni sans doute, non plus, d’autoriser les compliments, billets doux, et menues caresses dont ils entendaient du moins se faire payer leur libéralité. Et pareillement encore elle a continué de se comporter après que, pendant l’hiver de la même année 1 834» la fiévreuse obstination de Richard Wagner a réussi à triompher de sa résistance. D’où, chez le jeune musicien, une jalousie farouche, se traduisant par des scènes dont luimême nous avoue qu’elles auraient eu de quoi rebuter l’affection la plus indulgente. C’est surtout celle jalousie, et le désir de pouvoir s’y abandonner quasi légalement, qui, vers la fin de l’année i836, ont décidé Wagner à « régulariser » ses relations avec Minna Planer. Le mariage a été célébré dans un faubourg de Kœnigsberg, le 24 novembre 1 836.Sur les actes officiels, Wagner s’est vieilli d’un an, afin de pouvoir se passer de l’autorisation de sa famille; et Minna, au contraire, par un scrupule bien excusable de coquetterie féminine, s’est rajeunie de quatre ans, afin de laisser croire que son mari et elle étaient à peu près de même âge.
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Après comme avant cette formalité, la féroce jalousie de Wagner a empoisonné les jours et les nuits de la pauvre Minna. Jamais, assurément, T « amoureux » forcené qu’était l’auteur de Tristan n’a aimé personne autant que sa première femme, et cela pendant toute sa jeunesse, jusqu’aux environs de i855. Il l’aimait à la fois de corps et d’àme, non moins désireux d’épancher en elle tout le flot impétueux de son génie que de sentir auprès de soi le contact de sa pure et élégante beauté féminine.
Plus tard, à partir du moment où il a cessé de l’adorer, une curieuse scission s’est produite en lui, qui toujours désormais, pour ainsi dire, l’a contraint à une vie amoureuse en « partie double », avec une confidente pour ses rêves de poète et une compagne pour la satisfaction de son besoin natif d’intimité familière. Mais sa Minna répondait, chez lui, à ce double penchant ; et avec cela le malheureux Wagner s’acharnait à la torturer, comme s’il avait voulu éteindre en elle, de ses propres mains, la petite flamme d’un sentiment qui semble bien d’ailleurs, en ces premiers temps du mariage, n’avoir pas dépassé les limites d’une espèce de sympathie maternelle, mêlée d’un peu d’étonnement et d’un peu de crainte. « Sans aucun doute, — lisons-nous dans une lettre ultérieure
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de Minna Wagner, — mon amour pour Richard avait, à ce moment, tout à fait disparu ; mais je crois bien que les choses n'auraient pas pris cependant la tournure qu'elles ont prise si, vers ce même temps, un autre homme ne m’avait pas témoigné une compassion très habilement feinte, et ne m’avait ainsi amenée à méconnaître entièrement l’amour de Richard, qui, du reste, s’exprimait alors en des excès de jalousie de plus en plus intolérables. »
On sait, par le récit de Richard Wagner, la « tournure » qu’ont prise les illusions désespérées de la jeune femme : un matin, pendant que son mari dirigeait une répétition au théâtre, Minna s’est enfuie avec un riche commerçant de Kœnigsberg. Et l’on sait aussi avec quelle bonté, — éminemment touchante et méritoire malgré la force passionnée du désir amoureux qui l’accompagnait — le mari trompé a consenti à rappeler près de soi l’infidèle,lorsque celle-ci a trop pleinement reconnu le mauvais aloi de ces marques de « compassion » dont l’avait entourée son nouveau séducteur. Mais elle, Minna, depuis lors, elle a commencé à aimer son mari avec toute l’ardeur, à la fois, toute l’humble soumission, et toute la sollicitude que renfermait son grand cœur épris de sacrifice. Désormais Wagner n’a plus eu l’occasion de lui reprocher sa coquette-
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rie : le monde entier, pour toujours, s est concentré à ses yeux dans la seule personne de son magnanime Richard. Elle Ta assez montie pt ndant ce tragique séjour à Paris de i84o, dont Richard Wagner a éternisé le souvenir en des strophes d’une fraîcheur et d’un abandon bien touchants. « Finie dorénavant la belle chanson,
— la chanson de ma folle jeunesse! — Celle que j’ai aimée est dorénavant plus encore pour moi.
— Une femme pleine de bonté et pleine de vertu, — une femme vertueuse et bonne, c est là vraiment un trésor précieux. — Aussi est-elle pour moi plus que tout le reste du monde; elle est tout ce que je possède ici-bas. »
Et puis ce sont les mémorables années do Dresde, entre 1842 et 1849 - Toujours profondément amoureux de Minna, qui, de son côté, lui conserve pieusement tout son cœur, Wagner fait applaudir son Vaisseau fantôme et son Tann hœuser ; il compose son Lohengnn paimi toutes les joies du bien-être matériel et d une exquise tranquillité sentimentale. «Qu est-ce que que toutes les plus belles passions de la jeunesse, en comparaison d un amour tel que le notie ? » écrit-il à sa femme pendant un court voyage à Berlin, en 1847 . La catastrophe des années suivantes elle-même, — quoi qu’il en ait affirmé et probablement pensé plus tard, — ne parvient
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pas à rompre le lien de cet « amour» réciproque. Je ne crains pas d’aller plus loin encore, en m’appuyantsur les nombreux documents inédits que vient de nous offrir un savant biographe allemand, M. Julius Kapp (i) : j’ai la conviction que la tendresse de Wagner pour sa femme et la fidèle affection de celle-ci à son endroit ont survécu à un petit épisode, d’ailleurs assez obscur, raconté par le maître allemand dans son Autobiographie avec un désir évident de nous laisser ignorer une partie des faits.
De Paris, où il était venu en i85o avec l’intention d’offrir son Tannhæuser au directeur de l’Opéra, Wagner s’en est allé brusquement passer plusieurs semaines à Bordeaux, auprès d’une jeune Anglaise mariée là à un riche négociant : sur quoi la mère de cette jeune femme a écrit à Minna Wagner pour lui dénoncer la conduite scandaleuse de son mari; et les reproches de Minna ont été si violents, au reçu de cette lettre dénonciatrice, que Wagner, affolé lui a annoncé sa résolution de ne plus la revoir. Mais le fait est qu’il l’a revue, dès le mois suivant, et que bientôt nulle trace n’est plus restée entre eux de ce gros nuage qui avait un moment failli s’abattre sur leur tête. Jus-
(i) Richard Wagner and die Fraaen, par Julius Kapp i Vol. Berlin r913.
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qu’à la date de la fameuse aventure des amours « tristanesques » de Richard W agner avec M>ne Wesendonck, en 1867, les lettres du maître lui-même et celles de sa femme qui viennent de nous être révélées pour la première fois par M. J. Kapp — nous attestent le parfait accord de ces deux compagnons de misère et d'exil.
Une légende, mise en circulation autrefois par les amis de Wagner, m'avait fait croire jusqu'ici, cependant, que la première lemme de l'admirable poète et musicien allemand, avec toutes les qualités de l’ordre « bourgeois » que l’on n'hésitait pas à lui reconnaître, avait eu un défaut vraiment inexcusable, un défaut qui suffirait à justifier robligation où s’est trouvé Wagner de se séparer de la pauvre Minna.
Celle-ci, disait-011, en était restée à Rienzi, dans l’œuvre musicale de son mari. Non seulement elle ne goûtait pas la manière nouvelle inaugurée par Wagner avec la Mort de Siegfried ; les hardiesses même de Lohengrin et de 7 annhœuser lui faisaient l'effet de dangereuses et inutiles folies, ce qui n'avait guère de quoi, assurément, encourager le « musicien de 1 avenir » dans la poursuite de la mémorable « révolution » artistique qui lui tenait au cœur. Mais tout porte à supposer que l'accusation est
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imméritée. Peut-être, il est vrai, Minna Wagner n’accueillait-elle pas d’emblée les innovations musicales de son mari avec autant d’enthousiasme qu’allait bientôt en témoigner à l’auteur de Tristan la romanesque et rêveuse jyjme Wesendonck; mais comment douter de ses paroles lorsqu’elle nous affirme, dans une de ses lettres, que, même à Zurich,bien après le début de la « révolution » wagnérienne, jamais son mari n’a écrit, composé une ligne sans la lui soumettre, et sans lui demander ce qu’elle en pensait ? Les reproches qu’elle lui adressait, bien timidement si nous devons l’en croire, ne portaient pas du tout sur les tendances ni sur la qualité de sa production musicale. Elle déplorait simplement l’imprudence avec laquelle Wagner, par exemple, accumulait sur soi des monceaux de dettes dont il ne parvenait à se dépêtrer qu’en s’humilliant, jugeait-elle, à solliciter des secours de droite et de gauche. « Mon Richard se sent très heureux dans notre nouvel appartement, écrivait-elle en i8o3 ; le pauvre garçon ne peut pas s’empêcher de s’installer somptueusement, et de s’enfoncer, du même coup, plus avant dans les dettes. Moi-même, il m'a comblée de riches cadeaux, tels qu’un peignoir de soie dont une reine serait fière, sans compter deux chapeaux,
un manteau d’une étoffe laineuse tout à fait extraordinaire. Mais figure-toi ma surprise quand j’ai vu que tous nos chers vieux meubles avaient été vendus pour être remplacés par un mobilier de velours et de soie rouges, comme aussi par des rideaux rouges ornés de dentelles ! Je ne peux pas te cacher que cela m’a fait un peu de peine, et que j’ai du d’abord traverser en secret une crise de larmes. C’était comme si j’eusse pénétré dans une chambre étrangère, et non plus dans l’intimité de mon ancienne chambre, où il n’y avait rien qui ne me fût cher. Mon excellent mari ne comprend pas, avec sa tète folle, que mon bonheur n’est pas du tout dans ce luxe extérieur. »
Mais tout cela, encore une fois, n’empêchait pas Richard Wagner et Minna de mener une existence des plus supportables, troublée seulement par l’inquiétude grandissante que causait au mari la grave maladie de cœur de sa femme. Il a fallu les complications tragi-comiques du roman de Wagner avec M m « Wesendonck pour mettre fin à une affectueuse et tranquille union que Wagner lui-même, la veille encore, jugeait indestructible. Je ne puis malheureusement songer à transcrire ici les lettres où Minna Wagner nous raconte, presque au jour le jour, toutes les péripéties du célèbre roman.La pauvre
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femme est forcée de reconnaître qu’elle a eu scs torts,elle aussi,dans un imbroglio où la seule figure vraiment irréprochable, — pour ne pas dire vraiment touchante, — paraît avoir été celle de l’excellentM. Wesendonck,prototype immortel de l’immortel roi Marcke. Mais lorsque Minna, excusant jusqu’au bout la conduite de son mari, nous déclare à plusieurs reprises que celui-ci l’a renvoyée à contre-cœur,pour obéir à l’ordre impérieux de la jalouse M m ° Wesendonck, je suis tout prêt, pour ma part, à la croire sur parole. « Le cœur de mon cher mari est bon, mais si faible ! » soupire-t-elle dans la dernière de ses lettres avant la catastrophe. Qu’on lise encore le pathétique récit quelle nous fait de la séparation :
« Les adieux de Richard ont achevé de me briser le cœur.Si je l’avais conduit au tombeau, sûrement ma peine n’aurait pas pu être plus cruelle. Et comment ne pas être ému de toute la profondeur d’attachement que trahit cette phrase, naïvement sublime, de la compagne répudiée?) Richard n a pleuré qu au moment où il s’est assis dans le wagon ; jusque-là il n’avait pas eu une pensée, pas un regard pour moi. Durant la traversée de la ville, il marchait à côté de moi comme un aveugle, sans prêter la moindre attention à mon chagrin ; si bien que j’ai fini par lui
saisir les mains et par l’obliger doucement à se retourner vers moi, en lui disant : « Richard, regarde-moi donc un peu ! » Je ne pouvais pas me délivrerdu pressentiment que jamais plus ici-bas je ne le reverrais. »
Elle était pourtant destinée à le revoir, et puis à devoir bientôt s'en séparer de nouveau, avec une angoisse encore plus tragique.
La pauvre Minna s'était retirée à Dresde, où s'étaient naguère écoulées les plus douces années de sa vie. Atteinte d'une maladie de cœur qui risquait de la tuer d'un moment à l'autre,avec cela réduite à vivre de la compatissante charité des anciens amis de Wagner,elle trouvait encore une source supplémentaire de tristesse dans la conduite à son égard d'une jeune fille qu'elle avait recueillie et élevée depuis vingt ans sans jamais trouver le courage de lui révéler la véritable nature de leur lien réciproque. Le fait est que cette Nathalie Planer, accoutumée dès l’enfance à se croire la sœur de Minna, était en réalité sa fille naturelle.Elle était née de l'aventure galante de sa mère avec ce beau gentilhomme saxon qui, comme je le disais tout à l’heure, s'était empressé d'abandonner la jeune femme après l'avoir séduite,et l'avait ainsi presque forcée à se chercher un gagne-pain sur les planches d'un théâtre. Mais
toujours le respect foncier de Minna pour les « convenances » l’avait empêchée d’avouer à son enfant les droits que lui donnait sa qualité de mère; et voici que Nathalie, devenue à son tour une grande et belle fille, n’entendait plus subir docilement les ordres d’une sœur aînée qui, trop longtemps déjà à son gré, l’avait entravée dans l’expansion de ses instincts secrets de plaisir et de luxe 1
Il y a eu là, dans la vie de la pauvre femme, une seconde tragédie à peinemoins navrante que celle de ses rapports avec Richard Wagner, à en jugerpar quelques passagesdes lettres heureusement exhumées par M. Kapp.Mais surtout l’angoisse de Minna était provoquée et entretenue, pendant ces deux années de son premier exil, par les lettres que ne cessait de lui écrire son mari. Car celui-ci, décidément, l’aimait toujours encore, ou en tout cas se figurait l’aimer dès qu’il se voyait éloigné d’elle. De Venise, après son départ de Zurich, il lui avait prodigué des témoignages de son affection presque tout semblables à ceux dont il comblait, en même temps, M me Wesendonck; et alors que, les mois suivants, il avait manifestement commencé à se fatiguer de celle dernière, de jour en jour au contraire il avait eu plus fortement l’impression pe ne pouvoir pas vivre sans la compagnie de sa
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chère Minna. De telle sorte que celle-ci, qui désormais le connaissait bien,éprouvait en présence de ses appels amoureux un mélangesingulier de joie et d’alarme,— infiniment heureuse de découvrir la place qu’elle continuait d’occuper dans ce cœur bien-aimé, mais prévoyant aussi trop clairement que, dès le jour où son mari l’aurait retrouvée, tout de suite il se remettrait à la torturer.
« Les sottes agitations nouvelles que me cause à tout instant mon excellent homme de mari, — écrivait-elle de Dresde à une amie de Zurich,— m’ont une fois de plus anéantie, comme cela arrive si aisément aux personnes souffrant d’une maladie de cœur! Mais comment réussirais-je à ne pas perdre toute confiance, lorsque je vois chacune des bonnes paroles de Richard retirée sitôt dite, chacune de ses promesses oubliée et rompue sitôt formulé? Il faudrait vraiment un caractère d’une trempe exceptionnelle pour s’accommoder d’un traitement tel que celui-là.Le 6 de ce mois,le Théâtre-Royal de Dresde a enfin,pour la première fois, représenté Lohengrin.it ne puis vous dire combien j’aime cet opéra; sans compter que les rôles principaux sont tenus ici beaucoup mieux qu’à Berlin. J’éprouve ainsi le besoin de me consoler et réconforter, de temps à autre, dans les œuvres de Richard ; et certes il peut
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se vanter d avoir en moi une admiratrice passionnée de toutes celles de ses œuvres qu’il a créées jusqu à ces derniers temps. J’ai un peu l’impression de les avoir créées avec lui, contrainte comme je 1 étais, pour ainsi dire, à le porter tout entier sur mes épaules, en même temps que j’avais à me charger des soins matériels de sa personne et de tous les soucis du ménage.
Ce qui n’a pas empêché Minna Wagner d’accourir, une fois encore, auprès de son Richard, lorsqu’enfin celui-ci,au mois de novembre 1869, lui a fait savoir qu’il l’attendait dans un petit hôtel parisien de la rue Newton, loué pour trois ans, moyennant la grosse somme de 12.000 francs. L’invitation très pressante de Wagner dérivait, incontestablement, d’un désir sincère de procurer à sa femme le repos et le bien-être dont elle avait besoin. Non seulement il l’appelait à Paris parce qu’il s’était entraîné de nouveau, depuis un an, à croire qu’il lui était impossible de se passer d’elle : il avait, en outre, fermement conscience d’accomplir envers elle un devoir sacré de gratitude et de réparation. Mais, avec tout cela, voici qu’une étrange idée lui était venue, qui, par elle seule, aurait suffi à compromettre le bon effet de sa réunion avec la fidèlecompagne de ses premières luttes! Au lieu de confier à Minna la conduite pratique
du nouveau ménage , n’avait-il pas imaginé d’exclure désormais absolument la pauvre femme de toute participation à ces travaux domestiques où, de tout temps jusqu’alors, selon son propre aveu, personne n’avait excellé autant qu’elle ? « Tu vas dorénavant, — lui écrivait-il, — t’abandonner pleinement à mes soins, et tu n’auras plus même rien à voir dans l’administration quotidienne de la maison. Tu seras simplement la maîtresse de cette maison, et je ferai en sorte que tout y aille toujours suivant tes désirs ; mais tu ne devras plus te mêler de rien. »
Et ainsi l’inévitable arriva, presque dès le lendemain du retour de Minna. Privée de la « diversion » qu’aurait été pour elle la gestion du ménage,condamnée à passer toutes ses journées dans un salon où son mari, dès qu’il y pénétrait, s occupait quasi malgré lui à poursuivre de ses hommages n’importe quelle autre femme, la malheureuse Minna se rongeait à la fois d ennui et de chagrin; et de jour en jour sa mine désolée contribuait plus tatalement a ecarter d’elle un mari de plus en plus habitué à respirer, autour de soi, un parfum d adoration iespectueuse et souriante ; et chaque mot qu elle disait provoquait sur-le-champ une nouvelle scène, achevant par là d’élargir le fossé qui les
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séparait. Ecoutons-la se plaindre, d’abord discrètement, dans une de ses lettres :
« Je deviens toute mélancolique, et, ma foi, je suis en excellent chemin pour mourir de tristesse. Richard me traite amicalement : mais en vérité il n’est plus rien plus moi, plus même un ami, puisqu’il ne me confie rien, et que, de mon côté,je n’ose ni ne puis lui rien demander. Je ne suis ici qu’une espèce de gouvernante, avec le droit de donner des ordres à trois domestiques, comme aussi de pénétrer au salon, afin d’y montrer aux gens mes robes de soie. Un seul entretien intime et cordial avec mon mari, je ne l’ai pas encore obtenu ; et vraiment cela est bien triste pour une ancienne compagne de sa vie, qui a partagé avec lui toutes ses misères ainsi que je l’ai fait. Souvent je ne vois pas Richard de la journée entière, ni non plus le soir.
Jamais d’ailleurs je ne lui demande où il a été : mais je le sais trop bien, et ne suis plus tout à fait aussi sotte qu’autrefois. »
Ces derniers mots nous livrent le secret de la principale cause des souffrances de Minna Wagner,qui,décidément,ne peutpas se résigner à comprendre que son mari ait besoin d’autres affections féminines,en plus de la sienne.Et bientôt une nouvelle lettre nous la fait voir s’abandonnant librement à cette jalousie qui, bien plus
encore que tout le reste, « est en train de la tuer » :
« Le mercredi,notre petit salon est ouvert aux amis. Il vient chez nous une foule de personnes, mais dont aucune ne me plaît. M me E. 0 ... est une coquette, d’une réputation détestable auprès de tous ceux qui la connaissent. Elle vient très souvent faire visite à mon mari,sans même prendre la peine de s’informer de Mon Insignifiance. 11 est vrai que je suis dorénavant accoutumée à toutes ces épreuves, si bien que je laisse passer tout cela sans y faire la moindre attention. Mais que si, tôt ou tard, il se produit un scandale, je suis bien résolue à m’en aller demeurer en Suisse... Comme je te l’ai dit déjà, je demeure au second étage, et ne sais rien de ce qui se passe au-dessous de moi. Mon mari ne s’intéresse absolument à rien de ce qui me concerne. Lorsque j’ai reçu ta dernière lettre, où tu me demandais deux billets pour M. et M mQ C..., j’ai découpé et remis à Richard ce passage de ta lettre, parce que, plusieurs fois déjà,mon mari m’a refusé des billets pour mes amis, tandis que j’apprenais que M m °E.O... disposait àsongré de loges entières... J’ai du moins trouvé une excellente amie dans la mère de Liszt, qui demeure ici toute seule. Je vais la voir souvent, et notre attachement réciproque ne cesse pas de grandir. M rae E.O... s’est
conduite d’une manière scandaleuse à l’égard de
Bulow, à tel point qu’il est parti sans lui dire adieu. »
Dans une lettre qu’il écrira à sa femme quelque temps après, Wagner lui avouera que « ces deux années de Paris lui pèsent sur la conscience d’un poids formidable ». Et cependant le mari de Minna, au sortir de ces deux années, ne sera pas encore entièrement guéri de l’espèce de folie ou d’aveuglement qui le porte à vouloir rappeler près de soi la pauvre femme dès qu’il en est séparé, et puis, dè * quelle l’a rejoint, à lui infliger aussitôt un su Pl ’ice dont il devrait pourtant savoir, dorénavant, qu’elle n’est point de taille à le supporter. Lorsque, après l’échec désastreux de son Tannhœuser à Paris, il se léfugie dans une petite maison de campagne sur les bords du Rhin, Je voilà qui, de nouveau, fait venir et accueille chez soi celle que nous devons considérer, tout ensemble, comme sa persécutrice et comme sa victime 1 Ce n’est pas, en venté, ce que nous apprend son Autobiographie ; mais une lettre à son élèveet ami le musicien Peter Cornélius, également publiée par M. Kapp, nous rélève que plus tard son souvenir l’a trompé sur ce point. Le motif réel de la venue de Minna à Biebrich n’est pas du tout, — ainsi qu’il nous l’affirme dans son Autobiographie, —
le désir égoïste de se faire donner de l’argent, mais bien, — ainsi que lui-même l'écrit à Cornélius, — « le souci qu’elle a eu de sa détresse », à lui, et l’espérance de pouvoir ie servir une lois de plus.Hélas! non seulement Wagner se trouve, à ce moment, partagé entre deux nouvelles amies qu’il vient de rencontrer : il faut encore que, par une cruelle ironie du hasard, le facteur lui apporte, sous les yeux de Minna, une lettre de cette M ra ® Wesendonck, qu’il lui a juré ne connaître plus î
Cette fois, l’épreuve ne dure que deux ou trois jours. Une dernière scène, plus violente que pas une de celles qui 1 ont précédée, met aux prises ces deux êtres qui, après avoir longtemps vécu l’un par l’autre, sont en train depuis dix ans de s’entre-déchirer. Et puis Minna s en retourne à Dresde, tandis que son mari, tout en travaillant à la merveilleuse musique de ses Maîtres Chanteurs , essaie de remplacer à son foyer l’ancienne compagne, décidément inutilisable, par l’une des deux nouvelles amies dont je parlais tout à l’heure. Depuis lors, Minna se tait, ou du moins M. Kapp n’a plus à nous citei aucun passage de ses lettres qui nous renseigne sur ses sentiments à l’égard de Wagner. Tout ce que nous savons d’elle, jusqu’à sa mort, ne nous vient que de Wagner lui-même, dans une
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des pages les plus émouvantes de sa susdite Autobiographie. Nous y lisons que, l’année suivante, le maître a eu l’occasion de passer par Dresde, et qu’il en a profité pour revoir Minna :
« De la gare, Minna m’a mené dans son petit logement de la rue de Walpurgis. Elle avait meublé ce logement avec son habileté ordinaire, et certainement aussi avec la préoccupation de pouvoir m’y procurer un séjour agréable.
Dès le seuil,je me vis accueilli par un petit tapis sur lequel, de sa main, elle avait brodé le mot : Sut je . Elle avait réserve pour moi une chambre à coucher magnifique, toute remplie de nos anciens meubles et rideaux de Paris ; et il y avait là aussi, pour moi, un cabinet de travail des plus agréables... Soucieuse de m’éviter tout embarras de me trouver seul en tête-à-tête avec elle, elle avait invité ma sœur Clara à venir passer quelques jours chez elle; et je dois dire que Clara, cette fois, s’est montrée infiniment intelligente, en tâchant de son mieux à convaincre Minnade l’impossibilité, pour moi, de vivre jamais avec elle. Aussi bien ai-je eu la bonne fortune d être dispensé de toute explication avec la pauvre femme, chose qui m’a été rendue plus facile par la présence continuelle d'autres personnes autour de nous... Et puis, après que j’ai donné à Minna une provision d’argent pour son entre-
tien, c’est elle encore qui m’a ramené à la gare, où elle m’a fait des adieux bien tristes, avec le cruel pressentiment de ne plus jamais me revoir. »
Oui, je dois le dire : il n’y a rien dans toutes les plaintes de Minna Wagner qui me touche aussi profondément que cette peinture que nous fait son mari de la manière dont elle l’a accueilli pendant sa dernière visite. Ce petit tapis sur lequel, à l’adresse de Wagner, elle a brodé le mot : Salve! cette chambre « magnifique »
avec les anciens meubles favoris de W agner, et cette pensée d'inviter une soeur de Wagner
«pour épargner àcelui-ci la gêne d’un tête-à-tête»,
et la « remarquable intelligence »> avec laquelle cette sœur s’emploie à convaincre Minna de la nécessité pour elle de vivre toujours séparée de l’homme que nous sentons qu’elle aime et admire plus que jamais : tout cela suffirait, à défaut même des documents réunis et publies par M. J. Kapp, pour valoir de notre part, à la première femme de l’auteur de Parsijal, un sentiment bien éloigné de l’indifférence dédaigneuse avec laquelle se sont plu à la traiter, jusqu’ici, les innombrables biographes de son mari.