L’AMITIÉ DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE ET DE RICHARD WAGNER
« S’entretenant un jour avec un de ses disciples des nouvelles tendances de la littérature :
« Je ne comprends pas, lui dit mon frère, la « manie qui pousse les romanciers à prendre tou- « jours pour unique sujet de leurs récits l’amour, « un thème devenu si ennuyeux à force d’avoir « servi! —Mais, répondit le jeune homme, n’esl- « ce point parce que l’amour est la seule passion « qui donne lieu à tant de conflits, et aussi tra- « giques? » — Sur quoi mon frère de s’écrier, « avec une vivacité toute particulière : « Quelle « erreur! L’amitié, par exemple, produit dans « les âmes les mêmes conflits, et à un degré infi- « niment plus haut. C’est d’abord l’attrait réci- « proque, fondé sur l’impression d’une commu- « nauté de pensées, puis le bonheur de se sentir
i . Das Leben Friedrich Nietssche's , par M me Élisabeth Fœrster-Nielzsche. Tome II, r e partie; Leipzig, 1897.
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« l’un à l’autre, et l’admiration et l’adoration « mutuelles; et puis c’est d’un côté la méfiance, « de l’autre un doute croissant sur la valeur de « l’ami; c’est la certitude quon devra se séparer, « et cependant la peur de ne pouvoir pas sup- « porter la séparation ; sans compter mille autres « tourments que je ne puis dire ».
La sœur de Frédéric Nietzsche, M me Élisabeth Fœrster, qui nous rapporte ces paroles de son frère, ajoute que le jeune homme à qui elles s’adressaient en parut stupéfait, mais non convaincu. «Sansdoute, dit-elle, il n’avait pas même l’idée qu’on pût ressentir jamais une amitié aussi passionnée. » Mais Nietzsche, lui, parlait par expérience. C’est une amitié de ce genre qui durant sept ans, de 1869 à 1876, l’avait uni à Richard Wagner; ou plutôt c’est de cette façon qu’il se représentait l’histoire de son amitié, après la rupture finale, et c’est de cette façon que s’efforce de nous la représenter M me Fœrster, dans le second volume de la Vie de son frère, qui vient de paraître, et dont cette histoire forme, pour ainsi dire, l’unique sujet. Le nom de Wagner revient, en effet, presque à toutes les pages du volume, soit qu’il s’agisse de la vie intime de Nietzsche, ou de son enseignement à l’Université de Baie, ou de ses écrits, ou de l’évolution de ses idées en matière d’art et de philosophie:
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et chacun des chapitres pourrait être considéré comme le développement de l’une de ces phases de « l’amitié passionnée », que le philosophe eût voulu voir traitéespar les romanciers. M me Fœrster nous y montre d’abord Nietzsche et Wagner <( attirés l’un vers l’autre par l’illusion d’une communauté de pensées» ; puis viennent les joies « d’une admiration et d’une adoration réciproques »; et puis l’un des deux amis « se méfie » de l’autre (c’est Wagner, dont Nietzsche avait observé dès le début qu’il avait un caractère « méfiant ») ; et l’autre ami se met à « douter », sans cesse davantage, de la valeur des idées, des sentiments, et de l’œuvre même de celui qu’il avait naguère « admiré et adoré » : jusqu’à ce qu’enfin ils comprennent tous deux que la séparation est désormais inévitable, et s’y résignent, tout en se demandant s’ils auront la force de la supporter. Tel est, dans ses lignes essentielles, le plan de ce second volume delà biographie de Nietzsche ; et l’on ne s’étonnera pas, après cela, que, mal composée, diffuse, encombrée de vains détails et de commentaires superflus, cette partie du récit de M® e Fœrster soit cependant plus curieuse encore que la précédente. Elle a l’unité et la variété, et le charme, et la vie d’un roman.
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Mais, hélas! ce n’est qu’un roman. Et tout autre nous apparaît l’histoire véritable des relations de Nietzsche et de Richard Wagner, telle qu'elle ressort des faits et documents divers cités dans ce livre même. C’est une histoire beaucoup moins poétique, mais en revanche beaucoup plus humaine; le jeune disciple de l’auteur de Zarcithustra l’aurait plus aisément comprise. Elle ne laisse pas non plus d’être assez touchante dans sa vérité, et le romancier qui voudrait le prendre pour thème y trouverait encore, à ce qu’il me semble, l’occasion d'analyses subtiles et de vivantes peintures. Ai-je besoin d’ajouter que, pour la , mémoire de Nietzsche comme pour celle de Wagner, elle n’a rien, au total, que de fort honorable? Elle nous rappelle seulement que notre nature a des exigences où personne n’échappe, et qu’il n’y est pas jusqu’aux sur-hommes qui ne doivent porter leur part des petits travers et des petits ridicules de l’humanité.
La véritable histoire de cette amitié désormais fameuse, et dont M me Fœrster dit avec raison qu’elle a été à la fois « le bonheur et la tragédie » de la jeunesse de son frère, c’est surtout l’histoire d’un malentendu réciproque, devenant plus profond et plus pénible d’année en année. Aucun des deux amis ne s’est rendu compte une seule fois de ce qu’était l’autre, ni de ce qu’il
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croyait être; aucun n’a vu nettement l’opinion que son ami se faisait de lui. Ainsi durant sept ans, à travers les phases successives de leur amitié, ils sont restés étrangers l’un à l’autre, lit cela était fatal. Tout les y condamnait, la différence de leurs âges, leur éducation, leur caractère, tout jusqu’aux circonstances où ils s’étaient rencontrés.
Lorsque, le i 5 mai 1869, Richard Wagner reçut pour la première fois la visite de Frédéric Nietzsche, dans sa villa des environs de Lucerne, il avait cinquante-sept ans. Il avait écrit Tristan et Isolde , les Maîtres Chanteurs et la plus grande partie de /’Anneau du Nibelung . La pleine gloire ne lui était pas venue encore; mais déjà son génie avait provoqué, dans le monde entier, des admirations enthousiastes et des dévouements passionnés. Une seule chose, désormais, lui tenait au cœur : la réalisation de son vieux rêve artistique, la fondation d’un théâtre modèle où il pût monter à sa guise l’œuvre colossale qu’il allait achever. Joignons-y que son œuvre de théoricien, elle aussi, était presque achevée, que, depuis vingt ans, il avait exposé son plan de réformes, ainsi que les principes
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métaphysiques dont il prétendait le déduire et les corollaires moraux dont il l’accompagnait: sans compter que, avec son goût des théories, il avait bien conscience d’être avant tout un artiste, à tel point qu’il avouait lui-même les désaccords de son œuvre et de sa doctrine. Les idées abstraites l’attiraient, le passionnaient, mais il n’était tout à fait à l’aise que dans la musique. Elle seule avait pour lui, quoi qu’il en eût, une importance essentielle : la musique, et tout particulièrement celte musique nouvelle, qu’il avait créée.
Comment supposer que, dans ces conditions, il ait éprouvé pour le jeune philologue de Naurnbourg un « attrait » instinctif, et surtout qu’il ait été attiré vers lui par « une communauté de pensées »? Comment admettre, entre ce vieillard glorieux et ce petit professeur, une « réciprocité d’admiration et d’adoration »? Wagner fut flatté de l’enthousiasme du jeune homme ; il fut aussi frappé de sa science, de son esprit, de sa profonde familiarité avec les poètes grecs. Et il l’accueillit avec une faveur des plus marquées, se disant sans doute qu’on ne pouvait trop souhaiter de voir tous les philologues allemands ressembler à celui-là. « Ne manquez pas de revenir chez nous, lui écrivait-il le 3 juin, faites-vous bien connaître de nous! Le commerce de mes
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coin patriotes ne m’a jusqu’à présent guère réussi. Venez sauver ma croyance, un peu ébranlée, dans ce que — avec Goethe et quelques autres — j’appelle la liberté allemande! » — « Montrez au monde, lui écrivait-il quelques mois plus lard, ce que c’est que la vraie philologie, et aidez-moi à réaliser la grande Renaissance! » Et, de fait, Nietzsche paraissait disposé à vouloir l’y aider. Il publiait, en décembre 1871, un gros livrera Naissance de la Tragédie, où,sous prétexte d’expliquer la formation du théâtre grec, il glorifiait l’art nouveau de Richard Wagner. Mais il le glorifiait en philologue, et en philosophe, et aussi en poète. Son interprétation de « l’œuvre d’art de l’avenir » était peut-être, çà et là, un peu fantaisiste: mais jamais encore on n’en avait publié d’aussi savante, ni d’aussi agréable à lire, ni venant d’une source aussi autorisée. C’était un grand et important service qu’il rendait à « la cause », et Wagner ne pouvait manquer d’en sentir le prix. « J’ai dit à ma femme, écrivait-il à Nietzsche, qu’après elle c’était vous qui veniez en première ligne; et après vous, mais à une longue distance, c’est Lenbach, qui vient de peindre un portrait de moi, saisissant de justesse... J’ai toujours besoin de votre livre pour me mettre en train, entre le déjeuner et la repiise de mon travail ; je lis, et puis je reprends la
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musique de mon dernier acte. » Une autre fois, il dit à Nietzsche qu’il le place, dans son cœur, entre sa femme et son chien. 11 l'encourage à aller entendre Tristan et Iso/de. « Seulement, lui recommande-t-il, ôtez vos lunettes 1 » Conseil où il ne faut voir rien de symbolique: car Wagner voulait dire simplement que, pour unbon wagnérien, la musique de son drame devait avoir plus d'intérêt que les décors, et le jeu des acteurs, et l’action elle-même.
Sa reconnaissance, d’ailleurs, ne se boinait pas à ces conseils, et à ces compliments. Il publiait, le a 3 juin 1872, dans la Gazette de l’Allemagne du Nord, un grand article sur le livre de Nietzsche où il reprenait pour son compte la thèse exposée par le jeune professeur. L’année suivante, à la fête qu’il donnait pour la pose de la première pierre de son théâtre, il le faisait asseoir en face de lui, à la droite de Wagner. Et sans cesse il lui écrivait, s’inquiétant de sa santé, l’invitant à venir passer ses vacances à Bayreuth, le tenant au courant de tout ce qu’il faisait.
Le jeune homme lui ayant adressé, en septembre 1873, un exemplaire de sa brochure sur David Strauss, Wagner lui répondait que, de son côté, il s’était mis depuis trois mois déjà à l’instrumentation du Crépuscule des Dieux. « Et
vous croyez peut-être que j’ai fini? poursuivaitil. Hélas! je pourrais marquer d’une croix sur mon calendrier les jours où j’ai trouvé le loisir de travailler à ma partition. A peine je commence, que m’arrivent des lettres, ou d’autres aimables nouvelles qui, m'obligeant à rentrer en rapport avec le monde extérieur, coupent du même coup mon pauvre « génie ». Voilà maintenant que me tombe sur la tête votre David Strauss , et voila encore que votre collègue Overbeck m’envoie son livre sur la christianisation de la théologie 1 C’est à en devenir enragé, comme l’était devenu ce scalde islandais, Egile, dont je vous ai déjà — je crois — raconté l’histoire. Rentrant chez lui après une longue traversée, ce bon poète avait trouvé, déposé sur sa table, le bouclier d’un de ses amis. —
« Allons! s’était-il écrié, il m’a encore apporté « celapourque j’en fasse un poème I Y a-t-il long- « temps qu’il est parti? Je veux le rattraper et lui « casser les reins ! » Mais il n’avait pu le rejoindre; il était rentré dans sa maison, avait bien considéré le bouclier, et... il en avait un poème! Pour ce qui est d’Overbeck, il n’a qu’à venir ici, s’il désire son poème. Et pour ce qui est de vous, je vous jure que je vous tiens pour le seul homme sachant ce que je veux! »
Le 27 février 1874, en réponse à l’envoi de