L’AMITIÉ DE N1ETZSCUE ET DE WAGNER
l’essai sur P Utilité et les Inconvénients de l’ histoire, Wagner écrivait à son jeune ami : « \ ous n’attendez pas, n’est-ce pas, que je vous fasse des compliments? Que pourrais-je dire de nouveau de voire flamme, ou de votre esprit? Ma femme trouvera du nouveau à vous en dire :
c’est son métier de femme. Sachez seulement ,me notre grosse affaire s’arrange. En 1876 tout se réalisera. Les répétitions commenceront dès l’année prochaine. » Et M- Wagner, entre autres compliments, lui disait : « De même que Bouddha s’est instruit de l’essence des choses en rencontrant sur sa route un mendiant, un vieillard et un cadavre, de même que le chrétien se sanctifie par la contemplation du Sauveur crucifié, de même le spectacle des souffrances du génie vous a mis en état de comprendre et de juger dans son ensemble notre soi-disant civilisation moderne. »
Nulle trace, dans tout cela, de la « méfiance » dont se plaignait Nietzsche. On lui était reconnaissant de son admiration, et des témoignages de toute sorte qu’il en avait prodigués : on le tenait pour un fidèle partisan, on comptait sur lui, pour la grande bataille prochaine. Tout au plus Wagner commençait-il à s’apercevoir de certaines singularités qui auraient eu de quoi, en effet, éveiller sa « méfiance », s’il eût été
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seulement moins indulgent, ou moins absorbé par (1 autres soucis. Brusquement, un beau jour Nietzsche s’était mis à refuser toutes les invita’ bons. Il alléguait son travail, son état de santéses réponses étaient devenues brèves, embarras’ sées, pleines de réticences et de sous entendus Un jour enfin il était venu : mais il avait an porté avec lui une partition de Brahms; et il ava.t voulu à tout prix que Wagner en prît connaissance. C’est le maître lui-même qui a raconté l’histoire à Fœrstei. « Votre frère avait installé son cahier rouge sui le piano : toutes les fois que j’entrais dans le salon, cet o jet rouge me sautait aux yeux; il me fascinait, positivement, comme la toile rouge exaspère le taureau. Je voyais bien que Nietzsche voulait me dire : * Regarde, celui-là aussi a du « bon . « et un soir j’ai éclaté. Mais quel éclat! ,,
« Et qu’a dit mon frère? demande M“>e j? œrs «cr? » - « Rien du tout. Il a rougi, et m’a re- « gardé avec dignité. Je donnerais cent mille « marks pour avoir autant de tenue que ce « . îetzsche : toujours distingué, toujours digne
« Ah! voilà qui aide à faire son chemin dans «le monde!»
Cela se passait en août i8 7 4. En décembre a même année, Wagner écrivait à son ami •
« Votre lettre nous a bien inquiétés... Je suis
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d’avis que vous devriez vous marier, ou composer un opéra. L’un et l’autre de ces deux partis auraient pour vous les mômes avantages et les mêmes inconvénients. Pourtant je crois que le mariage vaudrait mieux... Voulez-vous, en attendant, un palliatif? Venez ici 1 été prochain. Les occupations ne vous y manqueront pas . je compte passer en revue tous nos chanteurs de P Anneau du Nibelung; le décorateur est en train de peindre, le machiniste organise la scène, etc. Mais... on connaît 1 humeur bizarre de l’ami Nietzsche! Et je ne veux plus rien vous dire, c’est peine perdue. Ah! Dieu! mariezvous donc, et avec une femme riche ! Et puis vous voyagerez, et vous vous approvisionnerez de cette expérience qui vous paraît si enviable. Et puis : l’été prochain, répétitions à Bayrcuth, avec l’orchestre, et en 1876... Je prends des bains tous les jours. Prenez-en aussi! Et mangez de la viande! Et croyez-moi bien à vous de tout cœur. Votre fidele Richard Wagner. »
Nietzsche s’abstint de venir à Bayreuth l’été suivant : mais W r agner avait tant à faire qu il ne paraît pas s’en être aperçu. Sa joie fut grande, en revanche, lorsque, en 1876, à la veille des représentations, il reçut un nouveau livre du jeune philologue, consacré tout entier à l’œuvre de Bayreuth. « Aini, lui écrit-il aussi-
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lot, votre livre est immense ! Où avez-vous appris à me connaître aussi bien? Arrivez vite! Venez vous préparer par les répétitions à l’impression de la première! Votre Richard Wagner. »
L’heure de la bataille suprême allait sonner, pour Wagner. Le vieux maître allait inaugurer son art, dans son théâtre. Il allait recueillir le fruit de trente ans d’efforts, de souffrances et d inquiétudes. Et il se réjouissait ingénument de la joie qu’il allait offrir à ses admirateurs. Nietzsche, en particulier, qui avait si vaillamment combattu pour la cause, comme il allait être heureux de la voir triompher ! Comme la perspective de pouvoir assister bientôt aux répétitions allait être pour lui une douce récompense !
Nietzsche vint, en effet, assister aux répétitions. Mais il était d’humeur plus bizarre, plus hargneuse que jamais. C’est à peine si Wagner l’apercevait de loin en loin, promenant sa tristesse parmi la joie bruyante des autres wagnériens. Et puis, brusquement, un beau jour, on apprit qu’il était parti. Pourquoi? Personne ne le savait, et personne d’ailleurs ne se souciait de le savoir. On avait, a cette heure décisive, bien autre chose en tete ! Et comme on l’avait laissé
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partir on le laissa revenir, quelque temps après. De nouveau Wagner l’entre vit, errant dans la foule. Il pensa sans doute que le pauvre garçon devait être malade; il lui avait toujours dit que l’excès de travail ne lui valait rien.
Les deux amis se rencontrèrent une fois encore, l’hiver suivant, à Sorrente. Wagner s’y reposait de ses glorieuses fatigues; Nietzsche y était venu se reposer aussi. Mais il y était venu en compagnie d’un juif, le docteur Rée, auteur d’un petit livre de pensées inspiré d’IIelvétius, de Stendhal, et des positivistes anglais. Il ne se séparait plus de ce nouvel ami, dont la personne, non plus que les doctrines, ne pouvaient être du goût de Richard Wagner. Aussi les entrevues furentelles assez froides. On échangea des politesses, mais pas une fois il ne fut question de rien d’essentiel. Wagner vit bien. — et sans doute il le vit alors pour la première fois, — que Nietzsche n’avait plus pour lui son pieux attachement de jadis.
11 le vit plus clairement encore quelques mois plus tard, lorsque Nietzsche, au retour de Sorrente, lui envoya un nouveau livre, un recueil de pensées intitulé : Humain, trop humain , où il reniait ouvertement ses anciennes croyances, proclamant avec une verve frénétique la vanité de tout idéal, la lâcheté de la compassion, la
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profonde bassesse des sentiments réputés les plus hauts. Wagner fut d’adord stupéfait; puis il se fâcha, il « éclata », comme il avait fait jadis pour la partition de Brahms. Dans un article de ses Feuilles de Bayreuth , il s'éleva, sans d'ailleurs nommer personne, contre ces « saturnales de la pensée » où les « philologues », comme les autres savants, sont trop enclins à se laisser aller. « Ils analysent tout, critiquent tout, disait-il, et ils ne s’aperçoivent pas que la réalité n’a aucun rapport avec leurs petites malices. » M me Wagner, de son côté, écrivait à la sœur de Nietzsche : « Je n’ai presque rien lu du livre de ton frère, le peu que j’en ai lu m’ayant suffi pour comprendre que ton frère lui-même me saurait gré un jour de n’en avoir pas lu davantage. L’auteur de Schopenhauer comme éducateur raillant le christianisme 1 Et cela sur le ton du premier plaisantin venu !... Quant à ce que Nietzsche s’imagine, que Parsifal n’a d’autre objet que de le réfuter, n’est-ce pas la preuve d’un singulier aveuglement, tant sur soimême que sur le reste des choses ? » Ce qui n’empêchait pas Wagner d’envoyer à son ancien admirateur le poème de Parsifal , avec une dédicace des plus affectueuses. Mais désormais les relations des deux amis avaient pris fin : c’était, pour Wagner, un wagnérien de moins, un de
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ceux sur lesquels il avait le plus compté, qui l’avaient le mieux servi, et dont la ferveur 1 avait le plus touché.
Combien différente nous apparaît la même histoire, si nous la regardons maintenant du point de vue de Nietzsche 1 « Nous étions amis et nous sommes devenus étrangers l’un à l’autre, écrit le philosophe dans un de ses carnets. Mais cela est bien ainsi, et nous n’avons ni à en rougir, ni à le cacher. Nous sommes deux navires, dont chacun a son but et sa voie tracée. Nous pouvions nous croiser, et célébrer une fête en commun, —comme nous l’avons fait; — mais ensuite la force toute puissante de nos tâches à tous deux devait fatalement nous éloigner l’un de l’autre. » Il se tenait pour un navire, égal au moins en grandeur et en importance à celui qu’il avait, par hasard, «croisé » sur sa route!
Peut-être ne s’était-il pas fait cette idée dès le début. Peut-être est-ce la seule admiration du génie de Wagner qui l’avait, en 1869, attiré vers l'auteur de Tristan et des Maîtres Chanteurs. Et peut-être avait-il oublié ses premiers sentiments lorsqu’il écrivait, en 1888 : « Un psychologue pourrait établir que, dès ma jeunesse, ce que j’entendais dans la musique wagnérienne n’avait
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rien à démêler avec Wagner lui-même. » Peutêtre ne s'était il avisé que plus tard de ce qu’il affirmait qu avait toujours été pour lui l’art de ^ agner. « Un simple prétexte pour provoquer la naissance d’un paganisme allemand; un pont pouvant conduire à une conception nouvelle, essentiellement inchrétienne, du monde et de l’humamté. » Tout porte à croire, au contraire, qu’il entendait bien, dans la musique wagnérienne, cette musique elle-même. 11 en raffolait encore en 1876. Il avouait, en 1888, que Trislanet Isolde le remplissait de délice.
Mais le livre de M-* Fœrster démontre clairement que, dès la seconde année de ses relations avec Wagner, Nietzsche avait apporté à son wagnérisme d’autres préoccupations que celles d’un simple prosélyte, scdévouant tout entier au succès de la «cause ».— « J’ai conclu une alliance avec Wagner, écrivait-il à un ami en 1872. Tu ne peux te figurer combien à présent nous sommes voisins l’un de l’autre, et combien nos plans se touchent de près. » Il avait un « plan » à lui : et c’était ce plan qu’il servait en glorifiant le vieux maître. Gett c Naissance de la Tragédie, où tout le monde avait vu une profession de foi wagnérienne, il avait voulu, au contraire, en faire une profession de foi nietzschéenne; et il se désolait d’avoir dû y introduire le nom de
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Wagner, d’avoir dû « gâter le grand problème grec en y mêlant des choses modernes »— « On ne se figurera jamais tout ce que ce livre me coûte, écrivait-il dès 1871, ni tout ce que j’y sacrifie à mes relations avec Richard Wagner. »
Et quand le livre avait paru, c’était, aux yeux de Nietzsche, comme si pour la première fois le wagnérisme venait d’être fondé. « Ce livre, nous dit sa sœur, a eu pour effet d’attacher au nom de Wagner de nouvelles espérances, des espérances plus vastes et avec un horizon plus lointain. Par lui, l’art de Wagner est entré en communion avec la pensée de la jeune Allemagne. »
Le livre de Nietzsche sur Schopen/iauer, dont M me Wagner avait vanté « le beau style », avait eu dans sa pensée plus d’importance encore.
Sous le nom de Schopenhauer, c’était lui-même qu’il y célébrait. C’était en pensant à lui qu’il y disait de Schopenhauer que, « outre le bonheur de sentir son propregénie, il avaiteu le privilège de trouver en Goethe le spectacle d’un autre génie». Schopenhauer, cela signifiait Nietzsche, et Goethe, Wagner. M ,nG Fœrster nous l’affirme: et Nietzsche ne s’est pas fait faute de l’avouer maintes fois.
L’alliance de deux génies, unissant leurs forces pour mieux travailler à la réalisation d’un double « plan » : telle était la conception que se fai-
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^5ait Nietzsche de sesrelations avec Richard Wa- ? ncr - Quoi d’étonnant, après cela, que l'affectueuse indifférence de son « allié » pour son plan A lui l’ait de plus en plus froissé et peiné? Il se résignait à meler le nom de Wagner au « grand problème grec », et Wagner ne voyait dans son livre qu’un plaidoyer wagnérien ! 11 rêvait la fondation d’un « paganisme allemand », et Wagner l’entretenait du progrès des répétitions, à Bayreuth, ou bien le complimentait de sa « flamme » et de son «humour » ! 11 décrivait, dans ses essais, l’image idéale qu’il se formait de lui-même, et Wagner lui répondait affectueusement que la lecture de ces essais lui faisait perdre son temps, le retardait pour l'instrumentation du Crépuscule des dieux t Le malentendu se prolongeait, s’accentuait entre eux.
Il était arrivé à son comble en 1876, lorsque Nietzsche, après la publication de son essai : Wagner à Bayreuth , était venu aux répétitions de l'Anneau du Nibelung. Cet essai, dont Wagner s’était presque borné à lui accuser réception, c’était à son avis une œuvre d’une portée énorme; elle valait davantage, à elle seule, pour la consécration de l’entreprisewagnérienne,que les applaudissements de la foule et la faveur des souverains. Nietzsche y avait, suivant son expression, « sonné la cloche » pour Richard Wagner.
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Et il était forcé de constater que Wagner luimême Tavait à peine entendu.
Aussi n’imagine t-on pas lesupplice que furent pour lui ces répétitions de Bayreuth, dont Wagner avait espéré qu’elles lui seraient une récompense. Il écrivait bien à sa sœur, le lendemain de son arrivée, que le roi de Bavière avait télégraphié pour témoigner du « ravissement » que lui avait causé la lecture de son livre. Mais, sauf Louis II, qui lui-même sans doute ne s en souciait guère, personne ne se souciait du livre, ni de l’auteur. Un seul homme, une seule œuvre absorbaient toutes les pensées.
Ou plutôt il ne faut pas croire que l’amère et profonde désillusion de Nietzsche lui soit venue du peu d'attention qu’on accordait à son livre. Son orgueil était plus haut, et plus légitime. Il aurait voulu que Wagner et le monde wagnérien reconnussent la part qu’il avait prise à cette œuvre même, dont on acclamait la consécration. Il avait l’impression d’avoir collaboré avec Wagner, en élevant pour ainsi dire cette entreprise théâtrale jusqu’à la dignité d une révolution esthétique et philosophique. Et l'Anneau du Nibelung n’était à ses yeux qu’un début, quelque chose comme ce « pont » par où il avait rêvé de conduire l’esprit allemand à c< une conception foncièrement inchrétienne du monde et
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de l’humanité ». Il s’était dévoué au « plan » de Wagner avec l’espoir que celui-ci, à son tour, allait se dévouer au sien. Mais Wagner ne faisait pas mine d’y songer. Il jouissait de son triomphe, seul au-dessus delà foule de sesadmirateurs, offrant fièrement à l’Allemagne l’immense monumentqu’il venait d’édifier pour elle. Le malheureux Nietzsche devait s’avouer que son « allié» avait trompéson attente, etque son long sacrifice resterait inutile. C’est tout cela qu’ex* prime à sa façon M'“ e Fœrster dans un des passages les plus curieux de son livre. « Un matin que nous étions venus chez Wagner, écrit-elle, nous le trouvâmes dans son jardin, se préparant à sortir. Je ne me rappelle plus ce qu’il nous dit, mais tout à coup je vis une lueur s’allumer dans les yeux de mon frère, et tout son visage s’animer avec une expression d’attente fiévreuse. Peut-être espérait-il que Wagner allait enfin lui dire : « Oh ! mon ami, toute cette fête « n’est qu’une farce, ce n’est point du tout ce ■ que, « à nous deux, nous avons désiré et rêvé!» Mais aux premières paroles qui sortirent ensuite de la bouche de Wagner, je compris bien que l’attente avait été vaine. Cet aveu, que mon frère avait espéré, Wagner ne le fit point : il n’aurail pu le faire. Il n’était plus assez jeune pour prendre parti contre soi-mème ! »
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Mais ce qu’il y de plus tragique, dans cette désillusion du philosophe, c’est qu’en effet ses illusions n’avaient pas été sans fondement. Non que Wagner, comme nous l’avons vu, lui ait fait jamais aucune promesse, ni que, « à eux deux, » ils aient jamais rêvé en commun une œuvre auprès de laquelle l’œuvre de Bayreuth n’aurait été qu’une « farce ». Mais celte œuvre idéale, Nietzsche avait conscience de l’avoir exposée dans ses livres, où Wagner n’avait vu qu’un éloge de son génie. Il ne se trompait pas en affirmant, plus tard, que le drame dionysiaque dont il avait prêché la résurrection était supérieur mille fois à ce qu’il appelait « l’opéra \vagnérien ». Il lui était supérieur comme l’est toujours l’idéal à la réalité.
Le drame de Wagner avait seulement pour lui d’être réel, de vivre, tandis que celui de Nietzsche n’existait qu’en idée. Et c’est là, je crois, l’explication dernière du malentendu si tristement prolongé entre les deux amis. L’un était un penseur, l’autre un artiste et un homme d’action; et tous deux n’attachaient d’importance véritable qu’à ce pour quoi leur nature les avait créés. Ainsi, pour Wagner, les théories n’étaient au fond qu un divertissement, ce qui ne l’a pas empêché d’ailleurs de créer une des doctrines artistiques les plus belles qui soient. Et Nictz-
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sche, de son côté, tout en étant un merveilleux poète, n’a jamais vécu que pour la pensée. Seules les idées lui paraissaient valoir qu’on s’en occupât. Dans la plus admirable musique, il voyait un « pont » conduisant à quelque conception générale des choses. Et, ayant construit sur le drame de Wagner tout un palais d’idées,—magnifiques, en effet, et si fortes qu’aujourd’hui en core il reste le plus grand des écrivains wagnériens,— c’est de la meilleure foi du monde qu’il considérait ensuite ce drame lui-même comme un peu son œuvre, et s’attendait à recevoir la part de gloire qui lui en revenait.
Sa déception fut terrible : ii en souffrit toute sa vie, et sa souffrance est la meilleure excuse à ses cruels jugements sur Richard Wagner. Ce n’est point par simple rancune, ainsi qu’on l’a trop souvent répété, ce n’est pas non plus par folie qu’il s’est acharné jusqu’au bout contre la personne et l’œuvre de son ancien ami. Il avait l’âme noble, et peu d’hommes ont été plus naïvement bons, d’une bonté plus douce et plus compatissante, que ce farouche contempteur de la compassion. Loin d’avoir contre Wagner une rancune personnelle, on a vu combien il continuait à l’aiiner, quel tendre et touchant souvenir il avait garde de son amitié. La musique même de Wagner continuait à le passionner : ce
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qu’il écrivait de Tristan nous le prouve assez. Mais ni les sentiments personnels, ni même les émotions artistiques n’avaient d’importance réelle pour cet amant de l’idée. Et, au point de vue des idées, il méprisait Wagner. Il le méprisait depuis le jour où l’art de Wagner avait cessé de servir de base à ses constructions; ne s’y étant attaché qu’à cause d’elles, sous leurs ruines à présent il croyait voir le néant. Et il allait par le monde, toujours en quête d’une base nouvelle, mais sans pouvoir oublier qu’à celle-là quelquesuns de ses plus beaux rêves étaient restés attachés. Quoi d’étonnant que la grande ombre de Wagner se soit fixée, depuis lors, à l’horizon de sa pensée, et que douze ans durant il ait poursuivi de ses sarcasmes les plus amers l’homme dont le nom seul le faisait pleurer?