LA FAMILLE
Louis van Beethoven est né à Bonn, le 16 décembre 1770* Mais avant d’étudier les premières circonstances qu’il eut à traverser, et 1 ellet qu’il en dut recevoir, ne convient-il pas de chercher à déterminer l’héritage intellectuel et moral que lui ont pu léguer ses parents ?
Son grand-père, Louis van Beethoven, était flamand d’origine et de naissance. Descendant d’une famille de propriétaires campagnards des environs de Louvain, il était ne a Anvers, en 1712. A dix-huit ans, il s’était enfui de la maison paternelle ; il avait été pendant trois mois chantre et maître de chapelle à Saint-Pierre de Louvain, puis était venu à Bonn, où l'archevêqueélecteur de Cologne demeurait, et tenait sa cour. En 1732, Louis van Beethoven obtenait le titre de musicien de la cour; en 1706, il acquérait à Bonn le droit de cité; en 1761, il devenait directeur de la chapelle électorale ; et il s’acquittait de ses fonctions, jusqu’à sa mort, avec un zèle.
une conscience, et une autorité dont on a conservé mainte preuve. Il est mort en 1773, trois ans après la naissance de son petit-fils Louis, qu’il adorait, et dont il s’était promis de faire l’éducation. C’était un homme de taille moyenne, sec et trapu, avec des traits fortement dessinés, des yeux clairs, mais d’une extrême vivacité. Sa science et son aptitude musicales paraissent avoir été considérables : et sans avoir lui-même écrit d’opéra, il a dû plus d’une fois faire office de compositeur pour adapter aux ressources de la chapelle de Bonn les œuvres que l’on y jouait. Une grande énergie, un sentiment très élevé du devoir, se joignaient chez lui à un bon sens et à une dignité de manières qui lui avaient valu le respect universel, dans cette ville où il était arrivé pauvre et inconnu. II semble en outre avoir eu à un haut degré l’amour de sa famille et de son pays : car, sitôt installé à Bonn, il y a fait venir ses frères, ses cousins, plusieurs musiciens de Louvain et d’Anvers, qui ont ainsi formé, autour de lui, toute une petite colonie flamande.
En 1733, âgé lui-même de vingt et un ans, H s’était marié avec une jeune fille de dix-neuf ans, Maria-Josepha Poil. Mais, après plusieurs années d’une vie qui paraît avoir été tout à fait calme et unie, cette femme avait pris brusquement des habitudes d’ivrognerie si fortes que son
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mari s'était vu contraint de la faire enfermer dans un couvent de Cologne, où elle mourut en 1775. L’ivrognerie de sa femme était-elle un motif suffisant pour amener le bon et sage Flamand à prendre contre elle une mesure d’une telle rigueur? Ne convient-il pas de supposer plutôt que la funeste passion de Maria-Josepha s’est développée sous le coup d’un dérangement de ses facultés mentales, causé peut-être par le désespoir qu’elle eut de la mort de ses deux premiers enfants, et de l'inconduite du troisième? Ainsi seulement s’expliquerait l’abandon absolu où elle fut laissée, depuis son incarcération, et l’absence de toute relation, dès cette date, entre elle et sa famille.
C’est en 1740 que naquit Jean van Beethoven, le père du compositeur. Inintelligent, incapable d’études quelconques, Jean passa son enfance hors de la maison, à courir les bals et les cabarets. Dès 1751, son père le fit recevoir dans la chapelle électorale, où il tint jusqu’au bout une position très effacée, remplissant successivement les rôles de soprano, de contralto et de ténor. Son caractère comme son intelligence peuvent se résumer d’un mot : c’était la nullité parfaite. L’habitude d’ivrognerie qu’il avait prise de bonne heure n’eut jamais chez lui un aspect passionné ou maladif. Rien ne prouve non plus qu’il ait été
un méchant homme, comme l’ont fait supposer quelques anecdotes sur sa conduite à l'égard de son fils. Il était simplement paresseux, commun, niais, incapable de s’intéresser vivement à quoi quece fût; etc’estainsi qu’il s’était trouvéamenc à passer dans l’air abrutissant des tavernes les intervalles de loisir que lui laissait son humble métier.
Jean van Beethoven avait vingt-sept ans, en 1767, lorsqu’il se maria avec une jeune veuve, Marie-Madeleine Leym, née Keferich. C’était la fille d’un chef cuisinier d’Ehrenbreitstein : son premier mari, qu’elle avait épousé à dix-sept ans et qui était mort deux ans après, avait été valet de chambre de l'électeur de Trêves. Au moment de son second mariage, elle avait vingt et un ans : elle en avait vingt-quatre lorsqu’elle mit au monde, en 1774, son fils Louis. Elle mourut de phtisie en 1787. Parmi tous les ascendants de Beethoven, c est elle qui est, à coup sûr, la figure la plus attachante; elle seule, aussi, a exercé sur l’éducation de son fils une influence directe. « Elle a été pour moi, » écrivait Beethoven, « une mère bonne, et aimable, et ma meilleure amie. » Condamnée par le caractère de son mari à une existence de misère où elle s’était vite résignée, elle cachait, sous l’apparence tranquille de ses yeux bleus et de son pâle visage blond, une sen-
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sibilité profonde, un intense besoin de tendresse. Tout de suite elle s’était prise d’un affectueux respect pour le vieux maître de chapelle : c’est elle qui, longtemps après, racontait à son fils préféré, Louis, les talents et les vertus du défunt grand-père.
Tels sont les parents de Beethoven, ceux qui ont pu transmettre à l’enfant quelque chose d’eux-mêmes. Essayons de définir ce qu’il a dû à chacun d’eux, ou plutôt de noter, à leur occasion, ce qu’il y a eu d’inné et de permanent dans sa nature intime.
Tout d’abord, il faut éliminer le père, Jean van Beethoven. Pas un trait de l’ame du fils ne saurait lui être attribué. On ne retrouve chez Louis aucune trace de ses défauts : ni de son incapacité pour l’étude et de son dégoût pour le travail, ni de son penchant à la boisson, ni de son amour de l’argent facilement gagné. Et pas davantage que la nature, l’éducation n’a rapproché ces deux âmes dissemblables. Contre l’exemple de Jean, l’enfant a été gardé par la maturité précoce de sa raison, par l’exemple de sa mère, par le souvenir vivant de son grandpère. Au moral aussi bien qu’au physique, d’ailleurs, la différence était absolue : Jean a été seulement l’intermédiaire par lequel est venu à
son fils quelque chose de la nature physique et morale de l’aïeul, du vieux maître de chapelle flamand.
L’influence héréditaire exercée par celui-ci est, au contraire, incontestable. Beethoven lui a dû le fond de son âme, de même qu'il a hérité de lui cette structure massive et nerveuse du corps, ces traits accentués, ces yeux mobiles, et maints autres détails de physionomie, que le père n’avait pas, et que nous retrouvons dans un portrait du vieux Louis.
Et cette ressemblance de Beethoven avec son grand-père nous conduit, tout d’abord, à noter que Beethoven n’a pas été un pur Allemand, comme les autres compositeurs de son pays : il avait en lui une forte dose de sang flamand. Et, de fait, lorsque l’on entre dans l’étude de sa vie et de son œuvre, il est impossible de le tenir pour un Allemand. Wagner 1 a bien pu dire qu’il avait « exprimé dans son art l’essence de l’âme allemande », et nous l’admettons volontiers avec lui. Mais si Beethoven a dû à l’Allemagne son sentiment, la profonde émotion qu’il
i. Wagner, qui n’a point cessé toute sa vie d’étudier les compositions de Beethoven, a écrit sur lui, en 1870, un livre malheureusement trop général, le seul pourtant où nous ayons rencontré une appréciation sérieuse et approfondie. Le rôle de Beethoven, d’après Wagner, aurait été de consacrer toutes les formes musicales, en les imprégnant du génie de la musique.
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a traduite, on ne saurait nier, d’autre part, que son esprit, son caractère, et jusqu à son apparence extérieure le différenciaient tout à fait des hommes de sa patrie. Les compositeurs allemands, comme les peintres et les poètes, ont toujours, pour accompagner leur sentimentalité, un amour des conceptions vagues, des rêves flottants et peu formés; en même temps qu’il leur suffit de dépasser la condition de simples artisans pour qu’aussitôt ils éprouvent le besoin d’introduire dans leur art un nuageux symbolisme. Rien de pareil chez Beethoven, dont tout l’effort s’est sans cesse dirigé vers une expression très précise et très positive. Dès le début, il cherchait à sentir avec le plus de netteté possible, à se rendre un compte scrupuleux de ses émotions; et l’on peut dire que, dans ses dernières oeuvres, la musique est véritablement devenue une langue, une langue d’où tous les mots inutiles, tous les artifices de simple agrément ont été éliminés, pour laisser place à la traduc. tion rigoureuse d’émotions infiniment nuancées- Lecteur assidu des philosophes et des poètes, épris des chefs d’œuvre de la littérature classique et des plus hauts problèmes métaphysiques, il n’a jamais laissé le symbolisme pénétrer dans son art. Avec une précision que les Allemands ne connaissent guère, et qui était chez lui natu-
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relie et instinctive, il a marché toujours vers un but très défini de simplification des moyens et de complication de l'effet. Oue Ion compare un de ses lieds , — je ne dis pas avec les mélodies purement allemandes de Schumann et de Warner, — mais avec un air de Bach ou de Mozart : on voit de suite que, si les sentiments sont les memes, ils sont débarrassés ici de cette ombre indécise de rêve qui leur donne, chez ces musi-' ciens, un cachet local si marqué : ils sont saisis dans leur essence, et directement exprimés.
La distinction s'aperçoit mieux encore si Yen sort de la musique pour considérer les traits généraux de l'intelligence et du caractère. L'esprit de Beethoven était, en effet, d'une lucidité et d'une pénétration extraordinaires. Rien d'instructif, à ce point de vue, comme les passages de ses lettres où il parle de son amour, ou de son amitié, ou de ses affections de famille : toujours des sentiments très violents, mais formulés avec une extrême netteté. Sa conversation était vive, heurtée, pleine d’imprévu et d'ironie. Sa démarche saccadée, son humeur changeante et brusque, tout cela ne rappelle en rien la nature allemande. C'est que Beethoven, né en Allemagne, était resté Flamand sous le rapport intellectuel et moral.
Il avait du Flamand un premier trait caracté-
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ristique: une grande justesse de sensation. Il racontait lui-même que, jusqu’au moment de sa surdité, son ouïe était d’une délicatesse exceptionnelle et que, dès l’enfance, il souffrait à entendre une note fausse ou un instrument mal accordé. Il faut bien, du reste, qu’il ait eu l’oreille très fine pour que la surdité, qui lui est venue à trente ans, ne l’ait pas empêché de composer, et de chercher sans cesse à perfectionner la technique de son art. Qu’on ne l’oublie pas, Beethoven commençait à être sourd lorsqu’il a écrit sa première symphonie; il n’avait pas entendu un orchestre depuis des années lorsqu’il imagina, avec la symphonie en fa , une orchestration nouvelle, la plus sonore et la plus fondue qui soit. Et tout prouve de même que, avant le temps où son art et sa condition de vie lui en ont fait perdre toute notion, Beethoven avait une perception très délicate des apparences visuelles. Son amour pour la nature* qui n’avait rien de lyrique ni de romanesque, mais était chez 'lui un besoin des yeux; son goût naturel pour certaines couleurs, tout cela achève de montrer .qu’il était de ce pays des peintres et des instrumentistes, de cette Flandre, qui nous a laissé un ifirt uniquement fait de sensations puissantes et précises.
La Flandre a encore communiqué à Beetho-
vcn son sage bon sens : c’est elle qui Ta préservé des écarts où auraient pu l’entraîner son isolement et les méditations philosophiques qu’il aimait. C’est elle qui lui a donné, d’instinct, cette direction artistique si simple et si forte, d’où rien par la suite ne l’a pu départir. C’est à elle que Beethoven a dû la faculté de jugement qui apparaît dans ses lettres, dans ses conversations, qui l’a mis à même, illettré comme il l’était, d’aborder les questions les plus hautes et de se plaire dans les œuvres les plus difficiles. La façon dont il a compris le côté musical de Fidelio, p\us tard l’histoire de ses travaux pour la Messe en ré> attestent encore la native sagesse d’un esprit lucide, raisonnable, marchant toujours droit aux choses nécessaires.
Enfin nous croyons que Beethoven doit à son origine flamande le goût qu’il a toujours eu des vastes compositions bien solides, ce goût qui donne à chacune de ses œuvres un aspect de saine grandeur. C’est le trait d’une race sanguine et pleine de bon sens : il était déjà dans l’âme des Van Eyck : il a triomphé dans le génie de Rubens, — encore un Flamand né en Allemagne; — il a fait plus tard, hélas! les Wiertz et les Peter Benoît. Pour être infiniment plus nuancée et plus exempte d artifices, l’œuvre de Beethoven rappelle d’ailleurs par plus d’un point l’œuvre
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immortelle de Rubens : elle en a l’entrain fougueux, la robuste verdeur, l'intense vie, et, somme toute, la joie héroïque.
C'est, plus spécialement, à l'influence personnelle de son grand-père que Beethoven a dû l'énergie de l'âme qui Ta soutenu dans son enfance contre la misère et les chagrins de toute sorte, qui, plus tard, lui a permis de continuer son chemin à travers les infirmités, les maladies,
1 abandon et la pauvreté. Ses manières brusques et impérieuses, sa promptitude de décision, sa rigueur pour maintenir sa volonté, autant de qualités que le vieux Beethoven a léguées à son petit-fils. Ajoutons-y ce sentiment farouche du devoir qui a toujours rendu Beethoven si sévère pour les moindres infractions à la morale naturelle. On sait qu'il s'est brouillé avec un de ses plus vieux amis parce qu'il le soupçonnait d'aimer une femme mariée : et la plupart de ses autres brouilles ont été motivées par des raisons analogues, où son intérêt personnel n'avait aucune part.
A sa mère, Beethoven a été redevable de ce qui a fait son génie, et que le sang flamand ne pouvait lui donner : l’intense émotion, le sentiment musical. La pauvre Marie-Madeleine, avec son teint pâle et ses cheveux blonds, n'a pas été en vain une femme « souflïante et sensible »,
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comme la définit une personne qui Ta connue.
Par elle est venue à son fils une faculté d’éprouver des émotions, de voir toujours le monde sous un aspect sentimental et passionné. Avec sa haute raison et tout son bon sens, Beethoven n’a jamais cessé d’être fortement ému. Jamais il n’a pu rester indifférent à quoi que ce soit : l’univers se divisait pour lui en choses qu’il adorait et en choses qu’il exécrait. Les témoins de sa vie ne l’ont jamais connu « sans un violent amour au cœur ». Et c’est à l’union exceptionnelle de cette profonde sensibilité allemande et de toute la justesse de l’esprit flamand que Beethoven a dû de pouvoir traduire, avec une précision extraordinaire, les sentiments les plus intimes et les plus pathétiques.
Enfin, si les qualités que lui avaient transmises son grand-père et sa mère se sont trouvées, chez lui, poussées hors des limites ordinaires, et ainsi promues à un degré génial, peutêtre la cause en a-t-elle été à l'élément de folie, ou tout au moins de maladie intellectuelle, que représente, dans la série des ascendants, la grand’mère, Maria-Josepha Poil? Peut-être a-t-il fallu ce germe morbide pour donner au compositeur son extrême nervosité, le côté excentrique et singulier de sa nature? Certes jamais un artiste n’a été moins fou, ou, si l’on veut, moins
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malade que Beethoven : son œuvre est l’expression suprême de la santé morale. Mais c’est la santé d’un être différent de nous, puisant sa joie et sa douleur à des sources trop profondes, et qui nous sont inconnues.
Les vices du caractère de Beethoven provenaient-ils de la même influence? Tenait-il de sa grand’mère son humeur changeante, ses subits accès de passion, ses alternatives inexplicables de folle gaîté et de découragement, maints autres défauts pareils qui ont souvent contribué à aigrir sa vie? Mais il est temps d’en finir avec les hypothèses, et de voir à l’épreuve des faits lame d’artiste ainsi constituée.