‹ BeethovenChapitre 3 sur 61 · BOULEVARD S A I N T- OE II M A I N , VI · texte numérisé non relu

BOULEVARD S A I N T- OE II M A I N , VI

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Ludwig-Maria van Beethoven est né à Bonn, le i6 décembre 1770, au numéro 382 de la Bonngasse, dans une chambre misérable où l'on ne peut entrer qu'en baissant la tête. Sa famille ne vivait à Bonn que depuis deux générations, ayant émigré d'Anvers en Allemagne dans le premier tiers du xviii* siècle. Il serait vain de prétendre expliquer par cette origine flamande quelques dispositions ou traits de Beethoven : à peine y pourrait-on rapporter, d'une manière encore bien conjecturale, ce goût de la grosse plaisanterie, de la farce même un peu lourde, du rire plantureux, qui ne le quitta jamais et dont les accès surgirent parfois dans ses heures de pire misère. Il est plus important de savoir, et de ne point oublier, que Beethoven naissait d'un père alcoolique et d'une mère tuberculeuse, car trop certain héritage a, sans aucun doute, empoisonné et abrégé sa vie.

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Les parents de Beethoven appartenaient à une classe très modeste : son père, Johann van Beethoven, ténor à la chapelle de Tarchevêqueélecteur de Cologne, Maximilien-Frédéric, avai* épousé Maria-Magdalena Kewerich, fille d'un cuisinier « électoral » de Trêves, veuve en premières noces d'un valet de chambre. Leur premier enfant, né le 2 avril 1769, était mort au bout de six jours ; le second fut le maître de V Héroïque ; après lui vinrent Gaspar-Anton-Garl, né en 1774? ^t Nicolaus-Johann, né en 1776. On menait une vie étroite chez les Beethoven : le traitement du père ne devait point dépasser deux cents thalers, et il en buvait une bonne partie. La détresse causée par le vice de son père, et supportée par sa mère avec une patience lassée de malade, tel fut, pour Beethoven, le premier apprentissage de l'existence. L'enfant trouva du moins dans ses premières années une chaude affection et un exemple de dignité chez son grand-père, le vieux Ludwig van Beethoven, ancien chanteur et chef d'orchestre de la chapelle électorale. Le vieillard mourut en décembre 1774; Beethoven achevait à peine sa quatrième année : il garda cependant à son grand-père un souvenir très tendre et, devenu homme, il se flattait de lui ressembler.

Une existence précaire dans un logis étroit,

entre an père brutal et une mère malade, c'est, sembie-t-il, plus qu'il n'en faudrait pour flétrir chez un enfant les germes du génie. Mais la misère de cette famille végétait dans l'endroit le plus prospère, le plus gai qu'on pût imaginer. Bonn était alors une petite ville de neuf ou dix mille habitants, qui nouait son lacis de ruelles entre le cours ensoleillé du Rhin, et le château de l'archevêque-électeur. Aujourd'hui comme autrefois on sent ce que le Rhin, artère puissante de ces contrées, y apporte de lumière, de richesse et de joie. Il en est véritablement le père nourricier : ceux qui ont joué sur ses bords ne l'oublient pas. Au déclin de sa vie, Beethoven cherchera dans le Danube, à Krems, une image de ce Rhin qu'il souhaita toujours revoir, et ne revit qu'en fermant les yeux ^ Deux de ses œuvres, s'il faut en croire la tradition, contien nent des mélodies populaires que son enfance aurait apprises des mariniers rhénans ^ Pour Bonn, la souveraineté de l'archevêque-électeur, sous l'ancien régime, n'était pas un moindre bienfait : prince temporel, revêtu d'une dignité spirituelle qui enveloppait son pouvoir de bienveillance et de mansuétude, l'irchevéque nour-i

i. Correspondance de Beethoven. [¥vcis, 1904), p. aSa. "i. Thème des variations du Septuor (op. XX) et finale de la souafe en ut majeur (op l-Uî).

i BEETHOVEN

rissait la ville presque entière : il n'était guère de famille qui ne vécût de nuelque charge, de quelque appointement, ou de quelque fourniture à sa cour. De plus, dans ces principautés minuscules, les divertissements du monarque s'égalent aux affaires d'Etat : la musique fleurissait à Bonn, musique d'église, puisque l'électeur étaitarchevêque, musique de chambre et musique de théâtre. A la fin du xviii' siècle on peut dire que la musique constituait la grande affaire de Bonn : elle était de toutes les fêtes, de toutes les occasions, de tous les jours et pénétrait dans toutes les familles. Chez les Beethoven, elle était de plus un métier, de père en fils. C'est ainsi qu'après son père Johann van Beethoven l'avait exercée ; c'est ainsi qu'il la conçut, après lui, pour son fils. L'enfant montra de bonne heure des dispositions marquées, sinon un penchant impérieux : des anecdotes apocryphes nous réduisent à supposer qu'il en fit d'abord juste assez pour donner à son père l'ambition de tirer de lui un petit saltimbanque du clavecin. On avait vu à Bonn, en 1764, un heureux père, M. Léopold Mozart, promenant de Cour en Cour, de château en château, une fillette et un bambin ravissants, et tirant bon profit de leurs jeunes talents. Johann van Beethoven choisit donc pour son fils la carrière d'enfant prodige, avec l'espoir d'être

LA VIE h

lui-même un père imprésario. Il assit le petit Ludwig devant une méchante épinelte, et l'y condamna aux travaux forcés. L'enfant regimbait ou pleurait : le père lui donnait des coups. Son but unique en matière d'éducation musicale, était que Ludwig atteignît le plus vite possible à la plus grande virtuosité possible ; son moyen : attacher l'enfant devant le clavier, le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le sang lui vint aux ongles. Si le jour n'y suffisait pas, on prenait sur la nuit. Et, pour étonner les gens par cette précocité forcée, M. van Beethoven rajeunit bientôt son fils de deux ans : Ludwig fut la première dupe de cette supercherie et le resta jusqu'en x8io, où un projet de mariage l'ayant obligé à faire venir son extrait de baptême, il connut enfin la vérité. Grâce à l'impitoyable discipline paternelle, Beethoven âgé de neuf ans jouait déjà fort gentiment des sonates de Haydn, de Mozart, et de ce Glementi qu'il apprécia toujours beaucoup. Son père, vite dépassé, dut le confier à des soins plus éclairés : l'enfant eut alors pour maître un certain Pfeiffer, qui ne resta qu'un an à Bonn (1779-1780), puis l'organiste Van der Eeden, avec lequel il acquit assez vite sur l'orgue une habileté d'instrumentiste qui ne va pas sans une certaine culture musicale.

Van der Eeden, mort en 1782, eut pour suc-

cesseur Neefe, dont le principal titre de gloire est de lui avoir également succédé comme maître de Beethoven. Gloire très pure, d'ailleurs, et qu'on ne saurait trop célébrer : on peut croire que sans lui, Beethoven n'aurait pas existé. Ghristian-Gottlob Neefe (1748-1799) * avait été longtemps disputé entre la jurisprudence et la musique, celle-ci le guérissant d'une hypocondrie aiguë où l'autre le jetait ; il y a du Schumann en lui. A Bonn, dans l'intervalle de ses leçons, il cultivait un jardin qu'il avait acquis aux portes de la ville ; plus tard la Révolution faisait de lui un secrétaire de mairie. 11 était tendre, doux, affectueux, et point pédant car il aimait son art ; tel était l'homme, tel fut le maître : la sincérité de son bon cœur confondait l'un avec l'autre. Il s'attacha tout de suite au malheureux enfant qui devenait son élève, et celui-ci fut moins malheureux ; il lui mit entre les mains le Clavecin bien tempéré^ de Bach, que Beethoven posséda bientôt. Enfin Neefe guida — et aida probablement — Beethoven dans ses premiers essais de composition : les neuf Variations pour piano, sur un thème de Dressler (1783), les trois Sonatines pour piano, dédiées en 1783- 1784 à l'électeur Maximilien-Frédéric,

I. Voir son Auto-biographie {Allgemeine Musikalische Zeitung (1799) P' *4ï) continuée par sa veuve {ibid., p. 36o).

et peut-être quelques-uno des Bagatelles publiées en i8o3, sous le numéro d'œuvre XXXIII.

Grâce à Neefe, Beethoven, dès Tâge de treize ans, put solliciter de Maximilien-Frédéric, le i5 février 1784, une place d'organiste adjoint : sa requête, appuyée par le comte Sigismund von Salm-ReifFenstein, fut admise ie 29 février. Dès lors Beethoven, fonctionnaire appointé de la chapelle électorale, put apporter un soutien matériel à sa famille que son père, chaque année plus indigne, se montrait chaque année plus incapable de nourrir.

Quelques semaines plus tard, le i5 avril 1784, Maximilien-Frédéric mourait : il eut pour successeur au siège archiépiscopal et dans sa dignité électorale, un archiduc d'Autriche, fils de Marie-Thérèse, Maximilien-François. « Max- Franz », né en 1756, officier de l'armée autrichienne, était entré dans les ordres après une chute de cheval dont les suites l'avaient contraint d'abandonner la carrière militaire. La vie du siècle lui avait laissé un goût très vif pour les arts : il s'intéressait au théâtre, favorisait la musique, et en particulier la musique de chambre. Un octuor l'accompagnait dans ses séjours à Mergentheim, siège de l'ordre teutonique *. Son

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