VIES DES HOMMES ILLUSTRES
sont malheureux : les meilleurs de l'humanité sont avec eux. Xourrissons-nous de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même qu'il soit besoin d'interroger leurs œuvres, et d'écouter leur voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l'histoire de leur vie, que jamais la vie n'est plus grande, plus féconde, — et plus heureuse, — que dans la peine.
En icte de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que son exemple pût être un soutien pour les autres misérables, « et que le malheuse consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom ». Parvenu par des années de luttes et d'efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa lâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait Dieu : « O homme, aide-toi toi-même î »
Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de l'homme dans la vie et dans V homme.
Romain Rolland
Beethooen
Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le teint devint maladif et jaunâtre, surtout l'hiver, quand il restait enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le peigne n'eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de Méduse», (i) Les yeux brûlaient d'une force prodigieuse, qui saisit tous ceux qui le virent ; mais la plupart se trompèrent sur leur nuance. Comme ils flambaient d'un éclat sauvage dans une ligure brune et tragique, on les vit généralement noirs ; ils ne l'étaient pas, mais bleu gris. (2) Petits et très profondément enfoncés, ils s'ouvraient brusquement dans la passion ou la colère, et alors, roulaient dans leurs orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse. (3) Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate, mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l'autre. Des mâchoires redoutables, qui auraient pu
(1) J. Russe! (1822). — Charles Czerny, enfant, qui le vit en 1801, avec une barbe de plusieurs jours et une crinière sauvage, vêtu d'un veston et d'un pantalon en poil de chèvre, crut rencontrer Robinson Crusoè.
<2) Note du peintre Kloeber, qui fit son portrait vers 1818.
Ses beaux yeux parlants », dit le docteur W.-C. Mueller, i tantôt gracieux cl tendres, tantôt égarés, menaçants et terribles». (1820)
Romain Rolland
broyer des noix. Une fossette profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la face. « Il avait un bon sourire, cfit Moscheles, et dans la conversation, un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était désagréable, violent et grimaçant, du reste court », — le rire d'un homme qui n'est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu'il a besoin de toutes ses forces pour s'empêcher de pleurer, en voyant « ses doux yeux et leur douleur poignante ». Braun von Braunthal, un an plus tard, le rencontre à une brasserie; il est assis dans un coin, il fume une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, à mesure qu'il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il sourit tristement, tire de sa poche un de ses petits carnets de conversation ; et, de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d'écrire ce qu'on veut lui demander. — Son visage se transfigurait, soit dans ses accès d'inspiration soudaine qui le prenaient à l'improviste, même dans la rue, et qui frappaient d'étonnement les passants, soit quand on le surprenait au piano. « Les muscles de sa face saillaient, ses veines gonflaient ; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles; la bouche tremblait; il avait l'air d'un enchanteur vaincu par les démons qu'il avait évoqués. » Telle une figure de Shakespeare; (1) Julius Benedict dit : « Le roi Lear ».
(1) Kloeberdit : « d'Ossian ». Tous ces détails sont empruntés aux notes d'amis de Beethoven, ou de voyageurs qui le virent, — tels que Czerny, Moscheles, Kloeber, Daniel Amadeus Atterbohm, W.-C. Mueller, J. Russel, Julius Benedict, Rochlitz, etc.
Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne, dans une misérable soupente d'une pauvre maison. Il était d'origine flamande. (1) Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère était domestique, fille d'un cuisinier, et veuve en premières noces d'un valet de chambre.
Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart, plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui, comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses dispositions musicales et l'exhiber comme un petit prodige. A quatre ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou l'enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s'en fallut qu'il ne le dégoûtât à tout jamais de l'art. Il fallut user de violence pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop précoces. A onze ans, il faisait partie de l'orchestre du théâtre; à treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu'il adorait. «Elle m'était si bonne, si digne d'amour, ma meilleure amie ! Oh ! qui était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de mère, et qu'elle pouvait l'entendre?» (2) Elle était morte phtisique; et Beethoven se croyait atteint de la même maladie ; il souffrait
(1) Le grand-père Ludwig, l'homme le plus remarquable de la famille, celui à qui Beethoven ressemblait le plus, était né à Anvers, et ne s'établit que vers sa vingtième année à Bonn, où il devint maître de chapelle du prince-électeur. — B ne faut pas oublier ce fait, si l'on veut comprendre l'indépendance fougueuse de la nature de Beethoven, et tant de traits de son caractère qui ne sont pas proprement allemands.
(2) Lettre au docteur Schade, à Augsbourg, 15 septembre 1787. (Nohl : Lettres de Beethoven, II)
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déjà constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle que le mal môme, (i) A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de l'éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la maison : c'est au fils qu'on remettait la pension du père, pour éviter que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille «Lorchen», Éléonore deBreuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui apprenait la musique et elle l'initia à la poésie. Elle fut sa compagne d'enfance ; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre. Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs amis de Beethoven ; et, jusqu'au dernier jour, il ne cessa de régner entre eux une amitié paisible et pure, qu'attestent les lettres dignes et tendres de Wegeler et d'Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (alter treuer Freund) au bon cher Wegeler (guter lieber Wegeler.) Affection plus touchante encore quand l'âge est venu pour tous trois, sans refroidir la jeunesse de leur cœur. (2)
Si triste qu'ait pu être l'enfance de Beethoven, il garda toujours pour elle, pour les lieux où elle s'écoula, un tendre et mélancolique souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais il
(1) Il disait plus tard, (en 1816) : « C'est un pauvre homme, celui qui ne sait pas mourir! Quand je n'avais que quinze ans, je le s;iv;iis déjà. »
(2) Nous citons aux textes yuelques-unes de ces lettres.
n'oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel, unser Vater Rhein, comme il l'appelle, « notre père le Rhin», si vivant, en effet, presque humain, pareil à mie âme gigantesque où passent des pensées et des forces innombrables, — nulle part plus beau, plus puissant et plus doux qu'en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. — Là, Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves de son cœur adolescent, — dans ces prairies qui flottent languissammcnt sur l'eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans le courant silencieux et rapide, — et, penchés sur le bord, mollement curieux, les villages, les églises, les cimetières même, — tandis qu'à l'horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des vieux châteaux ruinés. A ce pays, son cœur resta éternellement fidèle; jusqu'au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir, « Ma patrie, la belle contrée, où j'ai vu la lumière du jour, toujours aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la laissai. » (i)
En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale de l'Allemagne. (2) La Révolution avait
(1) A Wegeler, 29 juin 1S01. (S'ohl. XIV)
rji II y avait déjà fait un court \o\age, au printemps de 17i Il y \it alors Mozart, qui semble avoir fait peu attention à lui.
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éclaté; elle commençait à submerger l'Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les poésies belliqueuses de Friedberg : un Chant du Départ et un chœur patriotique: Nous sommes un grand peuple allemand (Ein grosses deutsches Volk sind wir). Mais en vain il veut chanter les ennemis de la Révolution : la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798, malgré la tension des rapports entre l'Autriche et la France, Beethoven entre en rapports intimes avec les Français, avec l'ambassade, avec le général Bernadotte qui venait d'arriver à Vienne. Dans ces entretiens commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit le puissant développement dans la suite de sa vie.
Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien l'image de ce qu'il était alors. C'est, aux portraits suivants de Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre ligure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de Napoléon. Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu'il vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet : «Courage! Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera... Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai... Il faut que cette année même, l'homme se révèle tout entier. » Madame de Bernhard cl Gelinck disent qu'il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu'il parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls, connaissent l'exquise bonté qu'il cache sous cette gaucherie orgueilleuse.
Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui lui vient à l'esprit est celle-ci : « Par exemple, je vois un ami dans le besoin : si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je n'ai qu'à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l'ai tiré d'affaire... Tu vois comme c'est charmant. » (i) Et un peu plus loin, il dit: « Mon art doit se consacrer au bien des pauvres. » (Dann soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen.)
La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s'était installée en lui, pour n'en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses ravages. (2) Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné par des douleurs dentrailles. Son ouïe s'affaiblissait progressivement. Pendant plusieurs années, il ne l'avoua à personne, même à ses plus chers amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas remarquée ; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais en 1801, il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses amis : le docteur Wegeler et le pasteur Amenda :
« Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te souhaite auprès de moi! ton
(1) A Wegeler, 29 juin 1801. ,\'ohl XIV)
(2) Dans le Testament de 1802, Beethoven dit qu'il y a six ans que le mal a commence'. — soit, par conséquent, en 1796. — Remarquons en passant que, dans le catalogue de ses œuvres, l'op. 1 seul (trois trios) est antérieur à 1796. L'op. 2, les trois premières sonates pour piano, paraissent en mars 1796. On peut donc dire que l'œuvre entière de Beethoven est de Beethoven sourd. — (Sur la maladie de Beethoven, voir : Nohl : Eine stille Liebe zu Beethoven; — C. G. Kunn : Wiener medizinischc Woehenschrift, février-mars 1892; — Nagel : Die Musik, lô mars 1902.) — On voit au musée Beethoven de Bonn les instruments acoustiques que fabriqua pour Beethoven, vers 1814, le mécanicien Maelzel.
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Beethoven est profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà, à l'époque où nous étions ensemble, j'éprouvais des symptômes du mal, et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis... Guérirai-je? Je l'espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus incurables. Gomme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j'aime et tout ce qui m'est cher, et cela dans un monde si misérable, si égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il possible?... » (i) Et à Wegeler : «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j'évite toutes les sociétés, parce qu'il ne m'est pas possible de causer avec les gens : je suis sourd. Si j'avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans le mien, c'est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n'est pas petit!... Au théâtre, je dois me mettre tout près de l'orchestre, pour comprendre l'acteur. Je n'entends pas les sons élevés des instruments et des voix, si je me place un peu loin... Quand on parle doucement, j'entends à peine, ...et d'autre part, quand on crie, cela m'est intolérable... Bien souvent, j'ai maudit mon existence... Plutarque m'a conduit à la résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable créature de Dieu... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c'est le seul qui me reste ! » (2)
(1) Nohl : Lettres de Beethoven, XIII.
(2) Nohl : Lettres de Beethoven, XIV. (Voir les textes.)
Cette tristesse tragique s'exprime dans quelques œuvres de cette époque, dans la Sonate pathétique, op. l3 (1799), surtout dans le largo de la troisième Sonate pour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu'elle ne soit pas partout empreinte, que tant d'oeuvres encore : le riant Septuor (1800), la limpide Première Symphonie (en ut majeur, i8oo),reflètent une insouciance juvénile. C'est sans doute qu'il faut du temps à l'âme pour s'accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de la joie que, quand elle ne l'a pas, il faut qu'elle la crée. Quand le présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui furent ne s'effacent pas d'un coup; leur rayonnement persiste longtemps encore après qu'ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d'alors en est tout imprégnée. Le thème de Vandante à variations du Septuor est un Lied rhénan. La Symphonie en ut majeur est aussi une œuvre du Rhin, un poème d'adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie, langoureuse; on y sent le désir et l'espérance de plaire. Mais dans certains passages, dans l'introduction, dans le clair-obscur de quelques sombres basses, dans le scherzo fantasque, on aperçoit, avec quelle émotion ! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les yeux du Bambino de Botticelli dans ses Saintes familles, ces yeux de petit enfant où l'on croit lire déjà la tragédie prochaine.
A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d'un autre ordre. Wegeler dit qu'il ne connut jamais Beethoven sans une passion portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d'une grande pureté. Il n'y a aucun rapport entre la passion et le
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plaisir. La confusion qu'on établit de notre temps entre l'une et l'autre ne prouve que l'ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l'âme; les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il avait sur la sainteté de l'amour des idées intransigeantes. On dit qu'il ne pardonnait pas à Mozart d'avoir profané son génie à écrire un Don Juan. Schindler,qui fut son ami intime, assure qu' « il traversa la vie avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une faiblesse ». Un tel homme était fait pour être dupe et victime de l'amour. Il le fut. Sans cesse il s'éprenait furieusement, sans cesse il rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères. C'est dans ces alternatives d'amour et de douleur passionnée, de confiance juvénile et de révolte orgueilleuse, qu'il faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven, jusqu'à l'âge où la fougue de sa nature s'apaise dans une résignation mélancolique.
En 1801, l'objet de sa passion était, à ce qu'il semble, Giulietta Guicciardi, qu'il immortalisa par la dédicace de sa fameuse Sonate dite du Clair de lune, op. 27 (1802). « Je vis d'une façon plus douce, écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes... Ce changement, le charme d'une chère fille l'a accompli ; elle m'aime, et je l'aime. Ce sont les premiers moments heureux que j'aie depuis deux ans. » (1) Il les paya durement. D'abord cet amour lui fit sentir davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa vie, qui
(1) A Wegeler, 16 novembre 1801. (Xohl, XVIII)
lui rendaient impossible d'épouser celle qu'il aimait. Puis Giulietta était coquette, enfantine, égoïste ; elle fit cruellement soufïrir Beethoven, et en novembre i8o3, elle épousa le comte Gallenberg. (i) — De telles passions dévastent l'âme ; quand l'àme est déjà affaiblie par la maladie, comme l'était celle de Beethoven, elles risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise désespérée, qu'une lettre nous fait connaître : le Testament cUHeiligenstadt, à ses frères. Cari et Johann, avec cette indication : a Pour lire et exécuter après ma mort. » (2) C'est un cri de révolte et de douleur déchirante. On ne peut l'entendre sans être pénétré de pitié. Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible sentiment moral l'arrêta. (3) Ses dernières espérances de guérison disparurent. « Même le haut courage qui me soutenait s'est évanoui. O Providence, fais-moi apparaître une fois un seul pur jour de joie ! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m'est étran-
(1) Elle ne craignit pas, dans la suite, d'exploiter l'ancien amour de Beethoven, en faveur de son mari. Beethoven secourut Gallenberg. 1 II était mon ennemi : c'était justement la raison pour que je lui fisse tout le bien possible », dit-il à Schindler, dans un de ses cahiers de conversation de 1821. Mais il l'en méprisa davantage. 1 Arrivée à Vienne, écrit-il en français, elle cherchait moi, pleurant, mais je la méprisais. »
(2) 6 octobre 1802. (Nohl, XXVI) Voir aux textes.
(3) oc Recommandez à vos enfants la vertu; elle seule peut rendre heureux, non l'argent. Je parle par expérience. C'est elle qui m'a soutenu clans ma misère; c'est à elle que je dois, ainsi qu'à mon art, de n'avoir pas termine ma vie par le suicide. 1 Et dans une autre lettre, du 2 mai 1810, à Wegeler : « Si je n'avais pas lu quelque part que l'homme ne doit pas se séparer volontairement de la vie, aussi longtemps qu'il peut encore accomplir une bonne action, depuis longtemps je ne serais plus, — et sans doute par mon propre fait. »
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ger. Quand, oh ! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer encore ?... Jamais ? — Non, ce serait trop cruel ! — »
Gela semble une plainte d'agonie; et pourtant, Beethoven vivra vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à succomber sous l'épreuve. « Ma force physique croît plus que jamais avec ma force intellectuelle... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer. Chaque jour me rapproche du but que j'entrevois sans pouvoir le définir... Oh! si j'étais délivré de ce mal, j'embrasserais le monde!... Point de repos ! — Je n'en connais pas d'autre que le sommeil ; et je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu'autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal : et alors... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait. — Oh ! cela est si beau, de vivre la vie mille fois ! » (i)
Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives d'accablement et d'orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans les grandes œuvres écrites en 1802 : la Sonate avec marche funèbre, op. 26, la Sonate quasi una fantasia, et la Sonate dite du Clair de lune, op. 27, la Deuxième Sonate op. 3i, avec ses récitatifs dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé ; la Sonate en ut mineur pour violon, op. 3o, dédiée à l'empereur Alexandre; la Sonate à Kreutzer, op. 47 ; les six héroïques et poignantes mélodies religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48- La Seconde Symphonie, qui est de i8o3, reflète davantage son
(1) A Wcgeler. (Nohl, XVIII)
juvénile amour; et l'on sent que sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève le finale. Beethoven veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune irrémédiable : il veut la guérison, il veut l'amour; il déborde d'espoir, (i)
Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l'énergie et l'insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout sensible dans Y allegro et le finale de la Seconde Symphonie, et plus encore dans le premier morceau, superbement héroïque, de la Sonate à V empereur Alexandre. Un caractère guerrier, spécial à cette musique, rappelle l'époque d'où elle est sortie. La Révolution arrivait à Vienne. Beethoven était emporté par elle. « Il se prononçait volontiers, dans l'intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les événements politiques, qu'il jugeait avec une rare intelligence, d'un coup d'œil clair et net. » Toutes ses sympathies l'entraînaient vers les idées révolutionnaires. « Il aimait les principes républicains », dit Schindler, l'ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa vie. « Il était partisan de la liberté illimitée et de l'indépendance nationale... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de l'État... Il vou-
(1) La miniature de Ilornemann. qui est de 1802, montre Beethoven mis à la mode de L'époque, avec des favoris, les cheveux à la Titus, l'air fatal d'un héros hyronien, mais avec cette tension de volonté napoléonienne, qui ne désarme jamais. \
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lait pour la France le suffrage universel, et il espérait que Bonaparte l'établirait, et jetterait ainsi les bases du bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque, il rêvait d'une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire : le premier Consul ; et coup sur coup, il forge la Symphonie héroïque : Bonaparte (1804), (i) l'Iliade de l'Empire, et le finale de la Symphonie en ut mineur (i8o5-i8o8), l'épopée de la Gloire. Première musique vraiment révolutionnaire : l'âme du temps y revit avec l'intensité et la pureté qu'ont les grands événements dans les grandes âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le contact de la réalité. La figure de Beethoven s'y montre colorée des reflets de ces guerres épiques. Partout elles s'expriment, peut-être à son insu, dans les œuvres de cette période : dans YOu-
(1) On sait que la Symphonie héroïque fut écrite pour et sur Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le titre : Buonaparte. Sur ces entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de Napoléon. Il entra en fureur : « Ce n'est donc qu'un homme ordinaire ! » cria-t-il; et dans son indignation, il déchira la dédicace, et écrivit ce titre vengeur et touchant à la fois : « Symphonie héroïque... pour célébrer le souvenir d'un grand Homme. » (Sinfonia eroica... composta per fesleggiare il sovvenire di un grand Uomo.) Schindler raconte que dans la suite, il se départit un peu de son mépris pour Napoléon; il ne vit plus en lui qu'un malheureux digne de compassion, un Icare précipité du ciel. Quand il apprit la catastrophe de Sainte-Hélène, en 1821, il dit : a II y a dix-sept ans que j'ai écrit la musique qui convient à ce triste événement. » Il se plaisait à reconnaître dans la Marche funèbre de sa Symphonie un pressentiment de la fin tragique du conquérant. — Il est donc bien probable que la Symphonie héroïque et surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une sorte de portrait de Bonaparte, très différent du modèle, sans doute, mais tel qu'il l'imaginait, et tel qu'il l'eût voulu : le génie de la Bévolution. Beethoven reprend d'ailleurs dans le finale de YHéroique une des phrases principales de la partition qu'il avait déjà écrite pour le héros révolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté : Prométhce (1801).
verture de Coriolan (180;), où soufflent des tempêtes, dans le Quatrième quatuor, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette ouverture ; dans la Sonate Appassionata, op. 5; (1804), dont Bismarck disait : « Si je l'entendais souvent, je serais toujours très vaillant» : (i) dans la partition à'Egmont; et jusque dans ses concertos pour piano, dans ce concerto en mi bémol, op. ;3 (1809), où la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées. — Comment s'en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant la Marche funèbre sur la mort d'un héros (de la sonate op. 26), que le héros le plus digne de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s'approcha du modèle de la Symphonie héroïque. Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine encore son monument funèbre, du haut d'une petite colline, entre Coblentz et Bonn, — à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent, en novembre 1800, à la première de Fidelio. C'est le général Hulin, le vainqueur de la Bastille, qui s'installe chez Lobkowitz. l'ami et le protecteur de Beethoven, celui à qui sont dédiées Y Héroïque et Y Ut mineur. Et le 10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn. Bientôt Beethoven haïra les conquérants français. Mais il n'en a pas moins senti la lièvre de leur épopée; et qui ne la sent
(1) Robert de Keudell. ancien ambassadeur d'Allemagne à Rome : Bismarck et sa famille, 1901, traduction française de E.-B. Lang.
Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano, le 30 octobre 1870, à Versailles. — Bismarck disait de la dernière phrase de l'œuvre : « Ce sont les luttes et les sanglots de toute une vie. » — 11 préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d'une fois, affirma : * Beethoven convient le mieux à mes nerfs, i
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pas comme lui, ne comprendra qu'à demi cette musique d'actions et de triomphes impériaux.
Beethoven interrompit brusquement la Symphonie en ut mineur, pour écrire d'un jet, sans ses esquisses habituelles, la Quatrième Symphonie. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait avec Thérèse de Brunswick. Elle l'aimait depuis longtemps, — depuis que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère, le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Martonvasar en Hongrie, et c'est là qu'ils s'aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s'est conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick. (1) « Un soir de dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s'assit au piano. D'abord il promena sa main aplat sur le clavier. François et moi nous connaissions cela. C'est ainsi qu'il préludait toujours. Puis il frappa quelques accords sur les notes basses ; et, lentement, avec une solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach : «Si tu veux me donner ton cœur, que ce soit d'abord en secret ; et notre pensée commune, que nul ne la puisse deviner. » Ma mère et le curé s'étaient endormis ; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude. — Le lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le
(1) Mariam Tengcr : Deethouen's unsterbl he Geliebte. Bonn, 1890.
parc. Il me dit : « J'écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n'ai été à une telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu'à présent, je ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin»... C'est au mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de mon bien aimé frère François. »
La Quatrième Symphonie, écrite cette année, est une pure fleur, qui garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement remarqué « la préoccupation de Beethoven, alors, de concilier autant que possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les formes transmises par ses prédécesseurs ». (1) Le même esprit conciliant, issu de l'amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre. Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu'il est plein d'entrain, vif, joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns, vêtu de façon recherchée ; et il leur fait illusion, au point qu'ils ne s'aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu'il est bien portant, sauf sa vue qui est faible. (2) C'est aussi l'idée que donne de lui un portrait d'une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu'il plaît. Le lion est amoureux :
■ 1 » Nohl : Vie </»• Beethoven.
(2) Beethoven était myope, en effet. Ignaz von Seyfried dit que sa hiblesse de vue a\ ai t été causée par la petite vérole, et qu'elle l'obligeait, tout jeune, à porter des lunettes. La myopie devait contribuer au caractère égaré de ses yeux. — Voir, sur ce sujet, les articles de Christian Kalischer : Beethooens Augcns und Augenleiden. {Die Musik, 15 mus — premier avril 1902.)
Romain Rolland
il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les fantaisies et la tendresse même de la Symphonie en si bémol, la redoutable force, l'humeur capricieuse, les boutades colériques.
Cette paix profonde ne devait pas durer ; mais l'influence bienfaisante de l'amour se prolongea jusqu'en 1810. Beethoven lui dut sans doute la maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus parfaits : cette tragédie classique, la Symphonie en ut mineur, — et ce divin rêve d'un jour d'été : la Symphonie pastorale (1808). — V Appassionata, inspirée de la Tempête de Shakespeare, (1) et qu'il regardait luimême comme la plus puissante de ses sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une lettre, sans date, et adressée à V Immortelle Aimée, exprime, non moins que V Appassionata, l'intensité de son amour :
« Mon ange, mon tout, mon moi,... j'ai le cœur gonflé du trop que j'ai à te dire... Ah ! où je suis, tu es aussi avec moi... Je pleure, quand je pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières nouvelles de moi. — Je t'aime, comme tu m'aimes, mais bien plus fort... Ah! Dieu! — Quelle vie ainsi! Sans toi ! — Si près, si loin ! — ... Mes idées se pressent vers toi, mon immortelle aimée (meine unsterbliche Geliebte), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le destin, lui demandant s'il nous exaucera. — Je ne puis vivre qu'avec toi, ou je ne vis pas... Jamais une autre n'aura mon cœur. Jamais ! — Jamais ! —
(1) Conversation avec Schindlcr.
BEETHOVEX
O Dieu ! pourquoi faut-il s'éloigner quand on s'aime ? Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de chagrins. Ton amour m*a fait à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hommes. — ... Sois paisible,... sois paisible — aime-moi! — Aujourd'hui, — hier, — quelle ardente aspiration, que de larmes vers toi ! — toi — toi — ma vie — mon tout ! — Adieu ! — oh ! continue de m'aimer, — ne méconnais jamais le cœur de ton aimé L. — Éternellement à toi — éternellement à moi — éternellement à nous. » (i)
Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui s aimaient ? — Peut-être le manque de fortune, la diirércnce de condition. Peut-être Beetho- Be révolta-t-il contre la longue attente qu'on lui imposait, et contre l'humiliation de tenir son amour indéfiniment secret. Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il souffrir sans le vouloir celle qu'il aimait, et s'en désespérait-il. — L'union fut rompue ; et pourtant ni l'un ni l'autre ne semble avoir été jamais infidèle à son amour. Jusqu'à son dernier jour (elle ne mourut qu'en 1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven. Jusqu'à son dernier jour, Beethoven aima Thérèse. « En pensant à elle, disait-il en 1816, mon cœur bat aussi fort que le jour où je la vis pour la première fois. » De cette même année sont les six mélodies à la bien-aimée lointaine (an die ferne Geliebte) op. 98, d'un caractère si touchant et si profond. Il écrit dans ses notes : « Mon cœur déborde à l'aspect de cette admirable nature, et pourtant Elle n'est pas là, près de moi ! » — Thérèse avait donné son
(1; N'ohl : Lettres de Bcethown. XV.