‹ BeethovenChapitre 3 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

Romain Rolland

portrait à Beethoven, avec la dédicace : « Au rare génie, au grand artiste, à l'homme bon. T. B. ». (i) Dans la dernière année de sa vie, un ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et parlant tout haut suivant son habitude : « Tu étais si belle, si grande, pareille aux anges ! » L'ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva au piano, et lui dit : « Aujourd'hui, mon vieil ami, il n'y a rien de diabolique sur votre visage. » Beethoven répondit : « C'est que mon bon ange m'a visité. » — La blessure fut profonde. « Pauvre Beethoven, dit-il lui-même, il n'est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les régions de l'idéal seulement, tu peux trouver la paix et le bonheur. »

Il écrit dans ses notes : « Soumission, soumission profonde à ton destin : tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres ; pour toi, il n'y a plus de bonheur qu'en ton art. O Dieu, donne-moi la force de me vaincre ! »

Il est donc abandonné par l'amour. En 1810, il se retrouve seul ; mais la gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. 11 est dans la force de l'âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se soucier de rien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements des autres. Qu'a-t-il à craindre ou à ménager?

(1) Ce portrait se trouve encore aujourd'hui dans la maison de Beethoven, à Bonn. Il est reproduit dans la Vie de lïcethouen par Frimmel, page 29, et dans le Musical Times du 15 décembre 1892.

Plus d'amour et plus d'ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le besoin d'en user, presque d'en abuser. « La force, voilà la morale des hommes qui se distinguent du commun des hommes. » Il est retombé dans la négligence de sa mise ; et sa liberté de manières est devenue bien plus hardie qu'autrefois. Il sait qu'il a le droit de tout dire, même aux plus grands. « Je ne reconnais pas d'autre signe de supériorité que la bonté », écrit-il le i; juillet 1812. Bettina Brentano, qui le vit alors, dit qu' « aucun empereur, aucun roi n'avait une telle conscience de sa force ». Elle fut fascinée par sa puissance : « Lorsque je is pour la première fois, écrit-elle à Goethe, l'unitout entier disparut pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Goethe... Je ne crois j a- me tromper, en assurant que cet homme est de loin en avance sur la civilisation moderne. » Goethe chercha à connaître Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Toeplitz, en 1812, et s'entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de Goethe ; (1) mais son caractère était trop libre et trop violent pour s'accommoder de celui

(1) Il est à remarquer combien, maigre son éducation négligée, le goût littéraire de Beethoven était sûr. En dehors de Goethe, dont il a dit qu'il lui semblait t grand, majestueux, toujours en ré majeur », et au-dessus de Goethe, il aimait trois hommes : Homère, Plutarque et Shakespeare. D'Homère, il préférait l'Odyssée. Il lisait continuellement Shakespeare dans la traduction allemande, et l'on sait avec quelle grandeur tragique il a traduit en musique Coriolan et la Tempête. Quant à IMutarque.il s'en nourrissait, comme les hommes de la Révolution. Brutus était son héros, ainsi qu'il fut celui de Michel An^; il avait sa statuette dans sa chambre. Il aimait Platon, <t rêvait d'établir sa République dans le monde entier. « Socrate et Jésus <>nt été mes modèles », a-t-il dit quelque part. (Conversations de 1819-20)

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de Goethe, et pour ne pas le blesser. Il a raconté lui-même une promenade qu'ils firent ensemble, où l'orgueilleux républicain qu'il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique du grand-duc de Weiniar, qui ne le lui pardonna point.

« Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des conseillers secrets ; ils peuvent les combler de titres et de décorations ; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des esprits qui s'élèvent au-dessus de la liente du monde; ... et quand deux hommes sont ensemble, tels que moi et Goethe, ces messieurs doivent sentir la distance qu'il y a d'eux à nous. — Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes venir de loin. Goethe se détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J'eus beau lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de plus. J'enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma redingote, et je jouai des coudes au milieu des groupes les plus épais. — Princes et courtisans ont fait la haie; le duc Rodolphe m'a ôté son chapeau ; madame l'impératrice m'a salué la première. — Les grands me connaissent. — Pour mon divertissement, je vis la procession défiler devant Goethe. Il se tenait sur le bord de la route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la tête après, je ne lui ai fait grâce de rien... » (i) Goethe n'oublia pas non plus. (2)

(1) A Bettina von Arnim. (Nohl, XCI)

(2) « Beethoven, disait Goethe à Zelter, est malheureusement une personnalité tout à fait indomptée ; il n'a sans doute pas tort de trouver le monde détestable ; mais ce n'est pas le moyen de le

De cette date sont les Septième et Huitième Symphonies, écrites en quelques mois, à Toeplitz, en 1812 : l'Orgie du Rythme, et la Symphonie humoristique, les œuvres où il s'est montré peut-être le plus au naturel, et comme il disait, le plus « déboutonné » (aufgeknoepft), avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui plongeaient Goethe et Zelter dans l'effroi, (1) et faisaient dire de la Symphonie en la, dans l'Allemagne du Nord, que c'était l'œuvre d'un ivrogne. — D'un homme ivre, en effet, mais de force et de génie. « Je suis, a-t-il dit lui-même, je

rendre agréable pour lui et pour les autres. Il faut l'excuser et le plaindre, car il est sourd. » — Il ne fit rien dans la suite contre Beethoven, mais il ne fit rien pour lui : silence complet sur son œuvre, et jusque sur son nom.— Au fond, il admirait, mais redoutait sa musique : elle le troublait; il craignait qu'elle ne lui fit perdre le calme de lame, qu'il avait conquis au prix de tant de peines, et qui, contre l'opinion courante, ne lui était rien moins que naturel. Il ne l'avouait pas aux autres, ni peut-être à soi-même. — Une lettre du jeune Félix Mendelssohn, qui passa par Weimar en 1830, fait pénétrer innocemment dans les profondeurs de cette àme trouble et passionnée tleidenschaftlicher Sturm und Werworrenheit, comme Goethe disait lui-même), qu'une intelligence puissante maîtrisait.

• ...D'abord, écrit Mendelssohn, il ne voulait pas entendre parler de Beethoven; mais il lui fallut en passer par là, et écouter le premier morceau de la Symphonie en ut mineur, qui le remua étrangement. Il n'en voulut rien laisser paraître, et se contenta de me dire : « Cela ne touche point, cela ne fait qu'étonner. 1 Au bout d'un certain temps, il reprit : 1 C'est grandiose, insensé; on dirait que la maison va s'écrouler. » Survint le dîner, pendant lequel il demeura tout pensif, jusqu'au moment où, retombant de nouveau sur Beethoven, il se mit à m'interroger, à m'examiner. Je vis bien que l'effet était produit... j

(Sur les rapports de Goethe et de Beethoven, voir divers articles de Frimmel.)

(1) Lettre de Goethe à Zelter, 2 septembre 1812. — Zelter à Goethe. 14 septembre 1812 : Aueh ich bewundere ihn mit Schrecken » « Moi aussi, je l'admire avec effroi . — Zelter écrit en 1819 a Goethe: * On dit qu'il est fou.

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suis le Bacchus qui broie le délicieux nectar pour l'humanité. C'est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de l'esprit. » Je ne sais si, comme l'a écrit Wagner, il a voulu peindre dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque, (i) Je reconnais surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays de la discipline et dé l'obéissance. Nulle part plus de franchise et de libre puissance que dans la Symphonie en la. C'est une dépense folle d'énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve qui déborde et submerge. Dans la Huitième Symphonie, la force est moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique de l'homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des jeux et des caprices d'enfant. (2)

1814 marque l'apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne, il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux fêtes. Les princes lui rendaient hommage ; et il se laissait fièrement faire la cour par eux, comme il s'en vantait à Schindler.

Il s'était enflammé pour la guerre d'indépendance. En i8i3, il écrivit une symphonie de la Victoire de Wellington, et, au commencement de 1814, un

(1) C'est, en tout cas, un sujet auquel Beethoven a pensé : car nous le trouvons dans ses notes, et, particulièrement, dans ses projets d'une Dixième Symphonie.

(2) Contemporaine, et peut-être inspiratrice, parfois, de ces œuvres est son intimité très tendre avec Amalie Sebald.

chœur guerrier : Renaissance de V Allemagne (Germanias Wiedergeburt). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un public de rois, une cantate patriotique : Le glorieux moment (Der glorreiche Augenblick), et il composa pour la prise de Paris, en i8i5, un chœur : Tout est consommé! (Es ist vollbracht!) Ces œuvres de circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa musique. La gravure de Blasius Hoefel, d'après un dessin du Français Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en 1812, donnent l'image vivante de Beethoven au temps du Congrès de Vienne. (1) Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées, aux plis colères et douloureux, est la volonté, — une volonté napoléonienne. On reconnaît l'homme, qui disait de Napoléon, après Iéna : « Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique ! je le battrais ! » — Mais son royaume n'était pas de ce monde. « Mon empire est dans l'air », comme il l'écrit à François de Brunswick. (Mein Reich ist in der Luft.) (2)

A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus misérable.

(1) C'est ce masque que nous avons reproduit dans les deux mille exemplaires de notre première édition et dans les quatre cents exemplaires de cette seconde édition que nous avons réservés pour nos collections complètes.

(2) « Je ne vous dis rien de nos monarques et de leurs monarchies », écrit-il à Kanka pendant le Congrès de Vienne. « Pour moi, l'empire de L'esprit est Le plus cher de tous : c'est le premier de tous les royaumes temporels et spirituels». (Mir ist das geistige Reich dus Uebstc, ami der Oberstc aller geistlichen und weltlichen Monarchicn.J

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Vienne n'avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice, d'esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son mépris, (i) Il ne perdait aucune occasion de s'en éloigner : et vers 1808, il avait songé sérieusement à quitter l'Autriche, pour venir à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. (2) Mais Vienne était abondante en ressources musicales ; et il faut lui rendre cette justice, qu'il s'y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En 1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne : l'archiduc Rodolphe, élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s'étaient engagés à lui servir annuellement une pension de 4-ooo florins, sous la seule condition qu'il resterait en Autriche : « Comme il est démontré, disaient-ils, que l'homme ne peut entièrement se vouer à son art, qu'à la condition d'être libre de tout souci matériel, et que ce n'est qu'alors qu'il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de l'art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van

(1) « Vienne, n'est-ce point tout dire ? — Toute trace du protestantisme allemand effacée; même l'accent national, perdu, italianisé. L'esprit allemand, les manières et les mœurs allemandes, expliquées par des manuels de provenance italienne et espagnole... Le pays d'une histoire falsifiée, d'une science falsifiée, d'une religion falsifiée... Un scepticisme frivole, qui devait ruiner et ensevelir l'amour de la vérité, et de l'honneur, et de l'indépendance !... » (Wagner : Beethoven, 1870)

(2) Le roi Jérôme avait offert à Beethoven un traitement de six cents ducats d'or, sa vie durant, et une indemnité de voyage de cent cinquante ducats d'argent, contre l'unique engagement de jouer quelquefois devant lui, et de diriger ses concerts de musique de chambre, qui ne devaient être ni longs, ni fréquents. (Nohl.XLÏX) Beethoven lut tout près de partir.

Beethoven à l'abri du besoin, et d'écarter ainsi les obstacles misérables qui pourraient s'opposer à l'essor de son génie. »

Malheureusement l'effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut toujours fort inexactement payée ; bientôt elle cessa tout à l'ait de l'être. Vienne avait d'ailleurs changé de caractère après le Congrès de 1814. La société était distraite de l'art par la politique, le goût musical gâté par l'italianisme, et la mode, toute à Rossini, traitait Beethoven de pédant. (1)

Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent : le prince Kinsky en 1S12, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816. Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 09, donna son dernier concert en février 1810. En i8i5, Beethoven se brouille avec Stephan von Breuning. son ami d'enfance, le frère d'Éléonore. 11 est désormais seul : « Je n'ai point d'amis et je suis seul au monde », écrit-il dans ses notes de 1816.

La surdité était devenue complète. Depuis l'automne de i8i5, il n'a plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien cahier de conversation est de i8i(>. (2) On connaît le douloureux récit de Schindler sur la représentation de Fidelio en 1822. a Beethoven demanda à diriger la répétition générale...

(1) Le Ttincrcde de Rossini suflit à ébranler tout l'édifice de la musique allemande. Bauernfeld. cité par Ehrhard, note dans son Journal ce jugement qui circulait dans les salons de Vienne, en 1816: « Mozart et Beethoven sont de vieux pédants; la bêtise de l'époque précédente les goûtait; c'est seulement depuis Rossini, qu'on sait ce que c'est que la mélodie. Fidelio est une ordure; on ne comprend pas qu'on se donne la peine d'aller s'y ennuyer. ï>

(2) Remarquer que de cette année date, dans sa musique, un changement de style, inauguré par la sonate op. 101.

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Dès le duetto du premier acte, il fut évident qu'il n'entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Il retardait considérablement le mouvement ; et, tandis que l'orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur compte. Il s'en suivit une confusion générale. Le chef d'orchestre ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la raison ; et après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire une seconde pause. L'impossibilité de continuer sous la direction de Beethoven était évidente ; mais comment le lui faire comprendre ? Personne n'avait le cœur de lui dire : « Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux pas diriger. » Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à gauche, s'efforçait de lire dans l'expression des différentes physionomies, et de comprendre d'où venait l'obstacle : de tous côtés, le silence. Tout à coup, il m'appela d'une façon impérieuse. Quand je fus près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d'écrire. Je traçai ces mots : « Je vous supplie de ne pas continuer; je vous expliquerai à la maison pourquoi. » D'un bond, il sauta dans le parterre, me criant : « Sortons vite ! » Il courut d'un trait jusqu'à sa maison; il entra, et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage avec les deux mains; il resta ainsi jusqu'à l'heure du repas. A table, il ne fut pas possible d'en tirer une parole; il conservait l'expression de l'abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je voulus le laisser, il me retint, m'exprimant le désir de ne pas rester seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l'accompagner chez son médecin, qui avait une grande répu-

tation pour les maladies de l'oreille... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de novembre... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu'au jour de sa mort, il vécut sous l'impression de cette terrible scène. »

Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la Symphonie avec chœurs (ou plutôt, comme dit le programme, « prenant part à la direction du concert »), il n'entendait rien du fracas de toute la salle qui l'acclamait ; il ne parvenait à s'en douter, que lorsqu'une des chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté <lu public, et qu'il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et battant des mains. — In voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano, . dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence l'émotion qui ranimait, sur sa ligure et ses doigts crispés.

Muré en lui-même, (1) séparé du reste des hommes, il n'avait de consolation qu'en la nature. « Elle était sa seule confidente », dit Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut en i8i5, dit qu'il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement les fleurs, les images, la nature: il semblait en vivre. — « Personne sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven... J'aime un arbre plus qu'un homme... » — Chaque jour, à Vienne, il faisait le tour des remparts. A la campagne, de l'aurore à la nuit, il

(1) Voir les admirable! pages de Wagner sur la surdité de Beetho- U'ii. Jkcthovca, U9D) ,

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se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie. « Tout Puissant! — Dans les bois je suis heureux, — heureux dans les bois — où chaque arbre parle par toi. — Dieu, quelle splendeur ! — Dans ces forêts, sur les collines, — c'est le calme, — le calme pour te servir. »

La misère de sa vie y trouvait quelque répit. Il était harcelé par les soucis d'argent. Il écrit en 1818 : « Je suis presque réduit à la mendicité, et je suis forcé d'avoir l'air de ne pas manquer du nécessaire. » Et ailleurs : « La sonate op. 106 a été écrite dans des circonstances pressantes. C'est une dure chose de travailler pour se procurer du pain. » — Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause de ses souliers troués. — 11 avait de fortes dettes envers ses éditeurs, et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La Messe en ré, mise en souscription, recueillit sept souscripteurs, (dont pas un musicien). (1) Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, i'3o, i32, ses œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang ; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés domestiques, dans des procès sans lin, afin d'obtenir les pensions qu'on lui devait, ou de conserver la tutelle d'un neveu, le fils de son frère Charles, mort de la phtisie en i8i5.

Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble qu'une sorte

(1) Beethoven s'était adressé personnellement à Cherubini, qui était « de ses contemporains celui qu'il estimait le plus ». (Nohl : Lettres de Beethoven, CCL) Cherubini ne répondit pas.

de grâce d'État ait pris soin de renouveler sans cesse et d'accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point d'aliments. — Il lui fallut d'abord disputer le petit Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever :

« O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge ! tu lis dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j'éprouve, lorsqu'il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon Charles, mon trésor! Entends-moi, Etre que je ne sais < < miment nommer, exauce l'ardente prière de la plus malheureuse de tes créatures ! »

« O Dieu i A mon secours ! Tu me vois abandonné de

l'humanité entière, parce que je ne veux pas pactiser

l'injustice ! Exauce la prière que je te fais, au

moin> pour l'avenir, de vivre avec mon Charles !...

ri cruel, destin implacable! non, non, mon malheur

oe finira jamais ! »

Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la complaisance de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme celle de Michel Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante :

« Dois-je encore une fois être payé par l'ingratitude la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu'il le soit ! tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront... Si le pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu, — qu'il en soit selon sa volonté! — Je t'abandonne à la Providence; j'ai fait tout ce que je pouvais ; je puis paraître devant le Juge Suprême... »(i) I ïté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de

hl, CCCXLIII.

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tâcher eniin d'être simple et vrai ; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon égard, et il m'est difficile d'oublier... Dieu m'est témoin, je ne rêve que d'être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette abominable famille... — Je ne peux plus avoir confiance en toi. » Et il signe : « Malheureusement, ton père, — ou mieux, pas ton père ». (i)

Mais le pardon vient aussitôt :

« Mon cher fils ! — Pas un mot de plus, — viens dans mes bras, tu n'entendras aucune dure parole. . . Je te recevrai avec le même amour. — Ce qu'il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement. — Ma parole d'honneur, aucun reproche ! Ils ne serviraient plus à rien. Tu n'as plus à attendre de moi que la sollicitude et l'aide la plus aimante. — Viens — viens sur le cœur fidèle de ton père. — Beethoven. — Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la maison. (Et sur l'adresse, en français :) Si vous ne viendrez pas, vous me tuerez sûrement. » (2)

« Ne mens pas », supplie-t-il, « reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d'hypocrisie, comme on veut me le faire croire !... Adieu, celui qui ne t'a pas donné la vie, mais qui te l'a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton fidèle bon père. » ('3)

(1) AroM CCCXLIV.

Cl) WbhZJFCCCLXX.

(3) Nohl, CCCLXII-LXVII. Une lettre, que vient de retrouver à Berlin M. Kalischer, montre avec quelle passion Beethoven voulait l'aire de son neveu a un citoyen utile à l'État >. (premier lévrier 1819)

Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l'avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d'intelligence et qu'il voulait diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes.

Par un triste phénomène, plus fréquent qu'on ne croit, la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal, l'exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce terrible mot, où se montre à vif cette àme misérable : « Je suis devenu plus tt&ttvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur. » Il en arriva, dans l'été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tète. Il n'en mourut pas ; mais c'est Beethoven qui faillit en mourir, et qui ne se remit jamais de cette émotion affreuse. (1) Charles guérit : il vécut jusqu'à la lin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l'heure de la mort. — « Dieu ne m'a jamais abandonné », écrivait Beethoven à son :. quelques années avant. « Il se trouvera quelqu'un pouf me fermer les yeux. » — Ce ne devait pas être celui qu'il appelait « son lils ».

C'est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de célébrer la Joie.

ui le projet de toute sa vie. Dès 1793. il y pensait.

(1 1 Schinrller. qui h- vit alors, dit qu'il devint, subitement, comme un vieill.ml de soixante-dix ans. brise, sans force, sans volonté. 1 lit mort, si Charles t'tnit mort. — il mourut peu de mois

après,

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à Bonn, (i) Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de l'une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme exacte de l'hymne, et l'œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans sa Neuvième Symphonie, il était loin d'être décidé. Jusqu'au dernier instant, il fut sur le point de remettre Y Ode à la Joie à une dixième ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que la Neuvième n'est pas intitulée, comme on dit : Symphonie avec chœurs, mais Symphonie avec un chœur final sur VOde à la Joie. Elle pouvait, elle a failli avoir une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui donner un finale instrumental, qu'il employa ensuite dans le quatuor op. i32. Czerny et Sonnleithner assurent même qu'après l'exécution (mai 1824), Beethoven n'avait pas abandonné cette idée. »

Il y avait, à l'introduction du chœur dans une symphonie, de grandes difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre moment de l'œuvre. Dans les esquisses de la

(1) Lettre de Fischenich à Charlotte Schiller (janvier 1793). L'ode de Schiller avait été écrite en 1785. — Le thème actuel apparaît en 1808, dans la Fantaisie pour piano, orchestre et chœur, op. 80, et en 1810, dans le Lied, sur des paroles de Goethe : Kleine Blumen, kleine Blaelter. — J'ai vu dans un cahier de notes de 1812, appartenant aujourd'hui au docteur Erich Prieger, à Bonn, entre les esquisses de la Septième Symphonie et un projet d'ouverture de Macbeth, un essai d'adaptation des paroles de Schiller au thème qu'il utilisa plus tard dans l'ouverture op. 115 (NamensfeierJ . — Quelques-uns des motifs instrumentaux de la Neuvième Symphonie se montrent avant 1815. Enfin, le thème définitif de la Joie est noté en 1822, ainsi que tous les autres airs de la Symphonie, sauf le trio, qui vient peu après, puis l'andante moderato, et enfin l'adagio, qui paraît le dernier.

deuxième mélodie de Y adagio, (i) il a écrit : «Peut-être le chœur entrerait-il convenablement ici. » Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son fidèle orchestre. « Quand une idée me vient, disait-il, je l'entends dans un instrument, jamais dans les voix. » Aussi recule-t-il le plus possible le moment d'employer les voix ; et il va jusqu'à donner d'abord aux instruments, non seulement les récitatifs an finale, (2) mais le thème même de la Joie.

Mais il faut aller plus avant encore dans l'explication de ces hésitations et de ces retards : la cause en est plus profonde. Ce malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à chanter llence de la Joie ; et, d'année en année, il remettait sa tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa mélancolie. Ce n'est qu'au dernier jour qu'il y est parvenu. Mais avec quelle grandeur!

Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois, l'orchestre s'arrête brusquement ; il se fait un soudain silence : ce qui donne à l'entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est vrai : ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel, enveloppée d'un calme surnaturel : de son souffle léger elle caresse les souifrances: et la première impression qu'elle fait est si tendre, quand elle se glisse dans le cœur convalescent, qu'ainsi que cet ami de Beethoven, « on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux ». Lorsque le thème passe ensuite dans les voix, c'est à la

- 1 1 Bibliothèque de Berlin.

Cl) Aba qanz $0 al» staenden Worte darunter. (« Tout à fait comme s'il y avait des paroles dessous. »)

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