III
Romain Rolland
basse qu'il se présente d'abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu, la Joie s'empare de l'être. C'est une conquête, une guerre contre la douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où l'on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa respiration et de ses cris inspirés, tandis qu'il parcourait les champs, en composant son œuvre, transporté d'une fureur démoniaque, comme un vieux roi Lear au milieu de l'orage. A la joie guerrière succède l'extase religieuse ; puis une orgie sacrée, un délire d'amour. Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des clameurs puissantes, s'élance vers la Joie, et l'étreint sur son cœur.
L'œuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique . La frivolité de Vienne en fut un instant ébranlée ; elle était toute à Rossini, et aux opéras italiens . Beethoven, humilié et attristé, allait s'établir à Londres, et pensait y faire exécuter la Neuvième Symphonie. Une seconde fois, comme en 1809, quelques nobles amis lui portèrent une supplique, pour qu'il ne quittât pas la patrie . « Nous savons, disaientils, que vous avez écrit une nouvelle composition de musique sacrée, (1) où vous avez exprimé les sentiments que vous inspire votre foi profonde. La lumière surnaturelle qui pénètre votre grande âme l'illumine. Nous savons d'autre part que la couronne de vos grandes symphonies s'est augmentée d'une fleur immortelle... Votre absence pendant ces dernières
(1) La Messe en ri-, op. 123.
années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux tournés vers vous, (i) Tous pensaient avec tristesse que l'homme de génie, placé si haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu'un genre de musique étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre, faisant tomber dans l'oubli les productions de l'art allemand... De vous seul la nation attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un nouveau règne du vrai et du beau, en dépit de la mode du jour... Donnez-nous l'espoir de voir bientôt nos désirs satisfaits... Et puisse le printemps qui vient, refleurir doublement, grâce à vos dons pour nous et pour le monde ! » (2) Cette généreuse adresse montre quelle était la puissance non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven jouissait sur l'élite de l'Allemagne. Le premier mot qui s'offre à ses admirateurs pour louer son génie n'est pas celui de science, ni d'art : c'est celui de foi.
Beethoven fut profondément ému par ces paroles Il resta. Le 7 mai 1824, eut lieu à Vienne la première audition de la Messe en ré et de la Neuvième Symphonie. Le succès fut triomphal, et prit même un caractère presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli par cinq salves d'applaudissements ; la coutume, dans ce pays de l'étiquette, était de n'en faire que trois pour l'entrée de la famille impériale. La police
(1) Beethoven, harasse par les tracas domestiques, la misère, les soucis de tout genre, n'écrivit en cinq ans, de 1816 à 1821, que trois ouvris pour piano (op. 101. 102, 106). Ses ennemis le disaient épuisé. Il se remit au travail en 1821.
<2) Février 1824. Signèrent : prince C. Lichnowski, comte Maurice Lichnowski, comte Mourice de Frics, comte M. de Dietrichstein. comte F. de Falfy. comte Czernin. Ignace Edler de Mosel, Charles < /erny, ;ihhe St.idler. A. Diahelli, Artaria et C, Steiner et C, A. Streicher, Zmeskall, Kiescwetter, etc.
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dut mettre fin aux manifestations. La symphonie souleva un enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient. Beethoven s'évanouit d'émotion après le concert; on le porta chez Schindler; il y resta assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute la nuit et le matin suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat pratique en fut nul pour Beethoven. Le concert ne lui rapporta rien. La gêne matérielle de sa vie n'en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade, solitaire, — mais vainqueur : (i) — vainqueur de la médiocrité des hommes — vainqueur de son propre destin, vainqueur de sa souffrance. — « Sacrifie, sacrifie toujours les niaiseries de la vie à ton art ! Dieu par dessus tout ! » (O Gott ueber ailes!)
Il s'est donc emparé de l'objet de toute sa vie. Il a saisi la Joie. — Saura-t-il rester à ce sommet de l'âme, qui domine les tempêtes? — Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d'ombres étranges. Pourtant il semble que la victoire de la Neuvième Symphonie ait laissé en lui sa glorieuse marque. Les projets qu'il
(1) La Neuvième Symphonie lut exécutée pour la première fois, en Allemagne, à Franclort, le premier avril 1825 ; à Londres, dés le 25 mars 1825 : à Paris, au Conservatoire, le 27 mars 1831 . Mendelssohn , âgé de dix-sept ans, en donna une audition sur le piano, à la Jaegerhalle de Berlin, le 13 novembre 1826. Wagner, étudiant à Leipzig, la recopia tout entière de sa main; et, dans une lettre du 6 octobre 1830 à L'éditeur Schott, il lui offre une réduction de la symphonie, pour piano à deux mains. On peut dire que la Neuvième Symphonie décida de la vie de Wagner.
a pour l'avenir : la Dixième Symphonie, (i) VOuverture sur le nom de Bach, la musique pour la Mélusine de Grillparzer (a) et le Faust de Goethe, (3) l'oratorio biblique sur Saill et David, montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux maîtres allemands : de Bach et de Haendel, — et, plus encore, vers la lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu'il rêvait de parcourir. (4)
Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue joyeuse et joviale. La même année, quand
(1) Beethoven écrit à Moscheles. le 18 mars 1827 : i Une Symphonie entièrement esquissée est dans mon pupitre, avec une nouvelle ouverture. » Cette esquisse n'a jamais été retrouvée. — On lit seulement dans ses notes :
i Adagio cantique. — Chant religieux pour une symphonie dans les anciens modes (Herr Golt dich loben wir. — AllelujaK soit d'une façon indépendante, soit comme introduction à une fugue. Cette symphonie pourrait être caractérisée par l'entrée des voix, soit dans le finale, soit dès l'adagio. Les violons de l'orchestre, etc., décuplés pour les derniers mouvements. Faire entrer les voix une à une ; ou répéter en quelque sorte l'adagio, dans les derniers mouvements. Pour texte de l'adagio, un mythe grec, fou] un cantique ecclésiastique. Dans l'allégro, fête à Bacchus. » (1818)
Comme on voit, la conclusion chorale était alors réservée pour la Dixième et non pour la Neuvième Symphonie.
Plus tard, il dit qu'il veut accomplir dans sa Dixième Symphonie « la réconciliation du monde moderne avec le monde antique, ce que Goethe avait tenté dans son Second Faust ».
(2) Le sujet est la légende d'un chevalier, qui est amoureux et captif d'une fée, et qui souffre de la nostalgie de la liberté. Il y a des analogies entre le poème et celui de Tannhaeuser. Beethoven y travailla de 1823 à 182G. (Voir A. Fhrhard : Franz Grillparzer, 1900).
(3) Beethoven avait, depuis 1808, le dessein d'écrire la musique de Faust. (La première partie du Faust venait de paraître, sous le titre de Tragédie, en automne 1807.) C'était là son projet le plus cher. (« Was mir und der Kunsi das Hoechste ist. »)
(4) «i Le Sud de la France ! c'est là ! c'est là ! » (Suedliches FranUreich, dahin ! dahin!) (carnet de la bibliothèque de Berlin). — i ... Partir d'ici. A cette seule condition, tu pourras de nouveau t'élever dans les hautes régions de ton art... Une symphonie, puis partir, partir, partir... L'été, travailler pour le voyage... Parcourir l'Italie, la Sicile avec quelque autre artiste, i (Id.)
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Grillparzer lui parle pour la dernière fois, c'est Beethoven qui rend de l'énergie au poète accablé : « Ah! dit celui-ci, si j'avais la millième partie de votre force et de votre fermeté ! » Les temps sont durs ; la réaction monarchique opprime les esprits. « La censure m'a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour l'Amérique du Nord, si l'on veut parler, penser librement. » Mais nul pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. « Les mots sont enchaînés ; mais les sons par bonheur sont encore libres », lui écrit le poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir qui lui était imposé d'agir, au moyen de son art, a pour la pauvre humanité », pour « l'humanité avenir » (der kuenftigen Menschheit), de lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de flageller sa lâcheté. « Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d'âmes humaines. » Le docteur Mueller dit, en 182;, que « Beethoven s'exprimait toujours librement sur le gouvernement, sur la police, sur l'aristocratie, môme en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses satires comme des rêveries inoffensives ; et elle laissait en repos l'homme dont le génie avait un extraordinaire éclat ». (1)
Ainsi rien n'était capable de plier cette force indomptable. Elle semble se faire un jeu maintenant de la dou-
(1) Beethoven attaquait hardiment les préjugés et les vices de son gouvernement. Il lui reprochait, entre autres choses : l'organisation de la justice, arbitraire et servile, entravée par une longue procédure ; — la police, qui tendait constamment à outrepasser ses attributions; - la bureaucratie baroque et incite, qui tuait toute initiative individuelle et paralysait l'action ; — les privi-
leur. La musique écrite dans ces dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut composée, (i) a souvent un caractère tout nouveau d'ironie, de mépris héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu'il termine, en novembre 1826, le nouveau finale au quatuor op. i3o, est très gai. A la vérité, cette gaîté n'est pas celle de tout le monde. Tantôt c'est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles ; tantùt le sourire émouvant, fait de tant de soull'rances vaincues. N'importe, il est vainqueur. Il ne croit pas à la mort.
Elle venait cependant. A la lin de novembre 1826, il prit un refroidissement pleurétique ; il tomba malade à Vienne, au retour d'un voyage entrepris en hiver pour assurer i'avenir de son neveu. Ses amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le misérable oublia la commission, ne s'en souvint que deux jours après. Le médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 182;, il institua son bien aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers amis du Rhin ; il écrivit encore à Wegeler : « ... Combien je voudrais te parler ! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t'embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen. » La misère eût assombri ses derniers instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu très doux et très patient. Sur son lit
léges d'une aristocratie dégénérée, tenace à s'arroger exclusivement les plus hautes chargea île L'État ; -- limpuissance du souverain à pourvoir au bien-être des citoyens. — Ses sympathies politiques semblaient être aiors pour l'Angleterre.
(1) Le suicide de son neveu.
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d'agonie, le 17 février 1827, après trois opérations, attendant la quatrième, il écrit avec sérénité : a Je prends patience et je pense : Tout mal amène avec lui quelque bien. »
Le bien fut la délivrance, « la lin de la comédie », comme il dit en mourant, — disons : de la tragédie de sa vie.
Il mourut pendant un orage, — une tempête de neige, — dans un éclat de tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux (1) (26 mars 1827).
Cher Beethoven! Assez d'autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la plus héroïque de l'art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme ih venait s'asseoir au piano d'une mère en deuil, et, sans une parole, consolait sa peine au chant de sa plainte résignée. Et quand la fatigue nous prend de l'éternel combat inutilement livré contre la médiocrité des vices et des vertus, c'est un bien indicible de se retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une contagion de vaillance, un bonheur de la lutte, (2) l'ivresse d'une conscience
( 1 ) Le jeune musicien Anselm Huettenbrenner.
« Dieu soit loué ! », écrit Breuning. a Remercions-le d'avoir mis fin .1 ce long et douloureux martyre. »
(2) « Je suis heureux toutes les fois que je surmonte quelque chose. (Lettre a l'Immortelle Aimée) — «Je voudrais vivre mille l'ois la vie... Je ne suis pas fait pour une vie tranquille. » (A Wegeler, 16 novembre L801)
qui sent en elle an Dieu. Il semble que dans sa communion de tous les instants avec la nature, (i) il ait fini par s'en assimiler les énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte de crainte, dit de lui : « Il alla jusqu'au point redoutable, où lart se fond avec les éléments sauvages et capricieux. » Schurnann écrit de même de la Symphonie en ut mineur : « Si souvent qu'on l'entende, elle exerce sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature, qui, si fréquemment qu'ils se reproduisent, nous remplissent toujours de crainte et d'étonnement. » Et Schindler, son confident : « Il s'empara de l'esprit de la nature. » — Cela est vrai : Beethoven est une force de la nature ; et c'est un spectacle d'une grandeur homérique, que ce combat d'une puissance élémentaire contre le reste de la nature.
Toute sa vie est pareille à une journée d'orage. — Au commencement, un jeune matin limpide. A peine quelques souilles de langueur. Mais déjà, dans l'air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment. Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de Y Héroïque et de Y Ut mineur. Cependant la pureté du jour n'en est pas encore atteinte. La joie reste la joie ; la tristesse garde toujours un espoir. Mais, après 1810, l'équilibre de l'âme se rompt. La lumière devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit connue des vapeurs
1 1 | 1 Beethoven m'enseigna la science de la nature, et me dirigea dans cette étude comme dans celle de la musique. Ce n'étaient pas les lois de la nature, mais sa puissance élémentaire qui l'enchantait. 1 (Schindler)
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monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le cœur de leur trouble mélancolique et capricieux ; souvent l'idée musicale semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois émergé de la brume ; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments, (i) L'orage s'amasse, à mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées d'éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la Neuvième. — Soudain, au plus fort de l'ouragan, les ténèbres se déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue par un acte de volonté.
Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil d'Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette victoire, la plus éclatante qu'ait jamais remportée l'Esprit : un malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il la forge avec sa misère, comme il l'a dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque :
a La Joie par la Souffrance ».
Durch Leiden Freude.
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(\) « Oh! si belle est la vie; mais la mienne est pour toujours empoisonnée. » (vcnjiftel) (Lettre du 2 mai 1810, à Wegeler)
textes
TESTAMENT D'HEILIGENSTADT (i)
Pour 7?ies frères Cari et (Johann) (2) Beethoven
O vous, hommes, qui me regardez ou me faites passer pour haineux, fou, ou misanthrope, combien vous êtes injustes pour moi ! Vous ne savez pas la raison secrète de ce qui vous parait ainsi! Mon cœur et mon esprit étaient enclins, depuis l'enfance, au doux: sentiment de la bonté. Même à accomplir de grandes actions, j'ai toujours été disposé. Mais songez seulement, depuis six ans, quel est mon état affreux, aggravé par des médecins sans jugement, trompé d'année en année, dans l'espérance d'une amélioration, enfin contraint à la perspective d'un mal durable — dont la guérison demande peut-être des années, si elle n'est pas tout à fait impossible. Né avec un tempérament ardent et actif, accessible
(1) Heiligenstadt est un faubourg de Vienne, Beethoven y était en séjour.
(2) Le nom a été oublié sur le manuscrit.
.V /;. — Les mots en italiques sont soulignés dans le texte.
même aux distractions de la société, je devais de bonne heure me séparer des hommes, passer ma vie solitaire. Si je voulais parfois surmonter tout cela, oh ! combien durement je me heurtais à la triste expérience renouvelée de mon infirmité ! Et pourtant, il ne m'était pas possible de dire aux hommes : « Parlez plus haut, criez; car je suis sourd ! » Ah! comment me serait-il possible d'aller révéler la faiblesse d'un sens, qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, un sens que j'ai autrefois possédé dans la plus grande perfection, dans une perfection, comme certainement peu de gens de mon métier l'ont jamais eu! — Oh ! cela, je ne le peux pas! — Pardonnez-moi donc, si vous me voyez vivre à l'écart, quand je voudrais me mêler à votre compagnie. Mon malheur m'est doublement pénible, puisque je lui dois d'être méconnu. Il m'est interdit de trouver un délassement dans la société des hommes, dans les conversations délicates, dans les épanchements mutuels. Seul, tout à fait seul. Je ne puis me risquer dans le monde , qu'autant qu'une impérieuse nécessité l'exige. Je dois vivre comme un proscrit. Si je m'approche d'une société, je suis saisi d'une dévorante angoisse, par peur d'être exposé à ce qu'on remarque mon état.
De là ces six mois que je viens de passer à la campagne. Mon savant médecin m'engagea à
TESTAMENT D IIEILIGENSTADT
ménager mon ouïe autant que possible ; il vint au devant de mes intentions propres. Et pourtant, maintes fois ressaisi par mon penchant pour la société, je m'y suis laissé entraîner. Mais quelle humiliation, quand il y avait quelqu'un près de moi, et qu'il entendait au loin une flûte, et que je n'entendais rien, ou qu'il entendait le patine chanter et que je n'entendais toujours rien! (i)De telles expériences me jetèrent bien près du désespoir : et peu s'en fallut que moi-même je ne misse fin à ma vie. — C'est l'Art, c'est lui seul, qui m'a retenu. Ah! il me semblait impossible de quitter ce monde, avant d'avoir accompli tout ce dont je me sentais chargé. Et ainsi je prolongeai cette misérable vie, — vraiment misérable, — un corps si irritable, que le moindre changement peutmejeter de l'état le meilleur dans le pire ! — Patience! — Ainsi dit-on; c'est elle que je dois maintenant choisir pour guide. Je l'ai. — Durable,
(1) Je voudrais, à propos de cette douloureuse plainte, exprimer une remarque, qui, je crois, n'a jamais été faite. — On sait qu'à la lin du second morceau de la Symphonie pastorale, l'orchestre fait entendre le chant du rossignol, du coucou, et de la caille ; et on peut dire d'ailleurs que la Symphonie presque tout entière est tissée de chants et de murmures de la Nature. Les esthéticiens ont beaucoup disserté à ce sujet sur la question de savoir si l'on devait ou non approuver ces essais de musique imitative. Aucun n'a remarqué ipie Beethoven n'imitait rien, puisqu'il n'entendait rien : il recréait dans son esprit un monde qui était mort pour lui. C'est ce qui rend si touchante cette évocation des oiseaux. Le seul moyen qui lui restât de les entendre, était de les faire chanter en lui.
je l'espère, doit être ma résolution de résister, jusqu'à ce qu'il plaise aux Parques inexorables de trancher le fil de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux, peut-être non : je suis prêt. — A vingt-huit ans, déjà, être forcé de devenir philosophe, ce n'est pas facile ; c'est plus dur encore pour l'artiste que pour tout autre.
Divinité, tu pénètres d'en haut le fond de mon cœur, tu le connais, tu sais que l'amour des hommes et le désir de faire le bien y habitent ! O hommes, si vous lisez un jour ceci, pensez que vous avez été injustes pour moi ; et que le malheureux se console, en trouvant un malheureux comme lui qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait tout ce qui était en son pouvoir, pour être admis au rang des artistes et des hommes d'élite.
Vous, mes frères Cari et (Johann), aussitôt que je serai mort, et si le professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom qu'il décrive ma maladie, et joignez à l'historique de ma maladie, la lettre que voici, afin qu'après ma mort, au moins autant qu'il est possible, le monde se réconcilie avec moi. — En même temps, je vous reconnais tous deux pour les héritiers de ma petite fortune — si on peut l'appeler ainsi. Partagez-la loyalement, soyez d'accord et aidez-vous l'un l'autre. Ce que vous m'avez fait de mal, vous le savez, je vous l'ai depuis longtemps
TESTAMENT D HEILIGEXSTADT
pardonné. Toi, frère Cari, je te remercie tout particulièrement encore pour l'attachement que tu m'as témoigné dans ces derniers temps. Mon souhait est que vous ayez une vie plus heureuse, plus exempte de soucis, que la mienne. Recommandez à vos enfants la Vertu : elle seule peut rendre heureux. non l'argent. Je parle par expérience. C'est elle qui m'a soutenu moi-même dans ma misère; c'est à elle que je dois, ainsi qu'à mon art, de n'avoir pas terminé ma vie par le suicide. — Adieu, et aimez-vous ! — Je remercie tousmes amis, en particulier le prince Lichnowski et le professeur Schmidt. — Je souhaite que les instruments du prince L. puissent être conservés chez l'un de vous. Mais qu'il ne s'élève à ce sujet aucun débat entre vous. S'ils peuvent vous être bons à quelque chose de mieux, vendez-les aussitôt. Combien je serai heureux, si je puis encore vous servir dans ma tombe! — S'il en était ainsi, avec joie je vole au devant de la mort. — Si elle vient avant que j'aie eu l'occasion de développer toutes mes facultés artistiques, malgré mon dur destin, elle vient encore trop tôt pour moi, et je souhaiterais de la retarder. — Mais même ainsi je suis content. Ne me délivre-t-elle pas d'un état de souffrance sans fin? — Viens quand tu veux, je vais courageusement au devant de toi. — Adieu, et ne m'oubliez pas tout à fait dans la mort; je mérite que
vous pensiez à moi; car j'ai souvent pensé à vous, dans ma vie, pour vous rendre heureux. Soyez-le !
Ludwig van Beethoven
Heiligenstadt, le 6 octobre 1802
Pour mes frères Cari et (Johann). A lire et à exécuter après ma mort.
Heiligenstadt, le 10 octobre 1802. — Ainsi, je prends congé de toi, — et certes tristement. — Oui, la chère espérance — que j'apportai ici, d'être guéri, au moins jusqu'à un certain point, — elle doit m'abandonner tout à fait. Comme les feuilles de l'automne tombent et sont flétries, ainsi, — ainsi elle aussi s'est desséchée pour moi. A peu près comme je suis venu, — je m'en vais. — Même le haut courage — qui me soutenait souvent dans les beaux jours d'été, — il s'est évanoui. — O Providence, — fais-moi apparaître une fois un pur jour de joie ! — Il y a si longtemps que la résonance profonde de la vraie joie m'est étrangère ! — oh ! quand — oh! quand, ô Divinité! — puis-je encore la sentir dans le Temple de la Nature et des hommes? — Jamais ? — Non ! — Oh ! ce serait trop cruel !