LETTRE AU PASTEUR AMENDA
l'amitié. Je le regarde, lui et..., comme de purs instruments, dont je joue, quand il me plaît : mais ils ne peuvent être jamais de nobles témoins de mon activité, pas plus qu'ils ne peuvent vraiment participer à ma vie ; je les taxe seulement d'après les services qu'ils me rendent. Oh ! comme je serais heureux, si j'avais tout l'usage de mon ouïe î Je courrais alors vers toi. Mais je dois rester à l'écart de tout ; mes plus belles années s'écouleront sans que j'aie accompli tout ce que mon talent et ma force m'auraient commandé. — Triste résignation, où je dois me réfugier ! Sans doute, je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux ; mais comment cela me sera-t-il possible? Oui, Amenda, si dans six mois mon mal n'est pas guéri, j'exige de toi que tu laisses tout, et que tu viennes auprès de moi ; alors je voyagerai (mon jeu et ma composition souffrent encore très peu de mon infirmité ; c'est seulement dans la société qu'elle est le plus sensible) ; tu seras mon compagnon ; je suis convaincu que le bonheur ne me manquera pas ; avec quoi ne pourrais-je pas me mesurer maintenant ! Depuis que tu es parti, j'ai écrit de tout, jusqu'à des opéras et de la musique d'église. Oui, tu ne me refuseras pas ; tu aideras ton ami à porter son mal, ses soucis. J'ai aussi beaucoup perfectionné mon jeu de pianiste, et j'espère que ce voyage pourra aussi te faire
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plaisir. Après, tu resteras éternellement auprès de moi. — J'ai reçu exactement toutes tes lettres ; si peu que j'y aie répondu, tu m'as toujours été présent, et mon cœur bat pour toi avec la même tendresse. — Ce que je t'ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder comme un grand secret, et de ne le confier à personne, quel qu'il soit. — Ecris-moi très souvent. Tes lettres, même quand elles sont si courtes, me consolent et me font du bien. J'en attends bientôt une autre de toi, mon bien cher. — Je ne t'ai pas envoyé ton quatuor, (i) parce que je l'ai tout à fait remanié, depuis que je commence à savoir écrire convenablement des quatuors : ce que tu verras, quand tu les recevras. — Maintenant, adieu, cher bon ! Si tu crois que je puisse faire pour toi quelque chose qui te soit agréable, il va de soi que tu dois le dire à ton fidèle L. v. Beethoven, qui t'aime sincèrement.
Au docteur Franz Gerhard Wegeler
Vienne, 29 juin (1801)
Mon bon cher Wegeler, combien je te remercie de ton souvenir ! Je l'ai si peu mérité, si peu cher-
ci) Op. 18 numéro 1.
LETTRE A WEGELER
ché à le mériter ; et pourtant tu es si bon, tu ne te laisses rebuter par rien, même par mon impardonnable négligence ; tu restes toujours le fidèle, bon, loyal ami. — Que je puisse t'oublier, vous oublier, vous tous qui m'avez été si chers et si précieux, non, ne le crois pas! Il y a des moments où je soupire après vous, où je voudrais passer quelque temps auprès de vous. — Ma patrie, la belle contrée où je vis la lumière du monde, m'est toujours aussi clairement et nettement présente que lorsque je vous ai quittés. Ce sera un des plus heureux instants de ma vie, que celui où je pourrai vous revoir et saluer notre père le Rhin. — Quand cela sera, je ne puis encore te le dire avec exactitude. — Du moins, je veux vous dire que vous me retrouverez plus grand : je ne parle pas de l'artiste, mais aussi de l'homme, qui vous semblera meilleur, plus accompli ; et si le bienêtre n'a pas un peu augmenté dans notre patrie, mon art doit se consacrer à l'amélioration du sort des pauvres...
Tu veux savoir quelque chose de ma situation : eh bien, cela ne va pas trop mal. Depuis l'an passé, Liehnowski, qui (si incroyable que cela puisse te paraître, même quand je te le dis) a toujours été et est resté mon ami le plus chaud, — (il y a bien eu de petites mésintelligences entre nous ;
Beethoçen
mais elles ont affermi notre amitié,) — Lichnowski m'a versé une pension de 600 florins, que je dois loucher, aussi longtemps que je ne trouverai pas de position qui me convienne. Mes compositions me rapportent beaucoup, et je puis dire que j'ai plus de commandes que je ne puis y satisfaire. Pour chaque chose, j'ai six, sept éditeurs, et encore plus, si je veux m'en donner la peine. On ne discute plus avec moi : je ûxe un prix, et on le paie. Tu vois comme c'est charmant. Par exemple, je vois un ami dans le besoin, et ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide: je n'ai qu'à me mettre à ma table de travail ; et, en peu de temps, je l'ai tiré d'affaire. — Je suis aussi plus économe qu'autrefois...
Malheureusement, un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à la traverse. Depuis trois ans, mon ouïe est toujours devenue plus faible. Cela doit avoir été causé par mon affection du ventre, dont je souffrais déjà autrefois, comme tu sais, mais qui a beaucoup empiré ; car je suis continuellement affligé de diarrhée, et par suite d'une extraordinaire faiblesse. Frank voulait me tonifier avec des reconstituants, et traiter mon ouïe par l'huile d'amandes. Mais prosit ! cela n'a servi à rien ; mon ouïe a toujours été plus mal, et mon ventre est resté dans le même état. Gela a duré ainsi jusqu'à l'automne der-
LETTRE A WEGELER
nier, où j'ai été souvent au désespoir. Un âne de médecin me conseilla des bains froids ; un autre, plus avisé, des bains tièdes du Danube: cela fit merveille ; mon ventre s'améliora, mais mon ouïe resta de même, ou devint encore plus malade. Cet hiver, mon état fut vraiment déplorable : j'avais d'effroyables coliques et je fis une rechute complète. Je restai ainsi jusqu'au mois dernier, où j'allai voir Yering ; car je pensai que mon mal réclamait plutôt un chirurgien, et du reste, j'ai toujours eu confiance en lui. Il réussit à couper presque complètement cette violente diarrhée; il m'ordonna des bains tièdes du Danube, dans lesquels il me faisait verser une fiole de liqueurs fortifiantes ; il ne me donna aucune médecine, sauf, depuis quatre jours environ, des pilules pour l'estomac et une sorte de thé pour les oreilles. Je m'en trouve mieux et plus fort ; il n'y a que mes oreilles qui bruissent et mugissent (sausen und brausen) nuit et jour. Je puis dire que je mène une vie misérable. Depuis presque deux ans, j'évite toute société, parce que je ne puis pas dire aux gens : « Je suis sourd. » Si j'avais quelque autre métier, cela serait encore possible ; mais dans mon métier, c'est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n'est pas petit î
Pour te donner une idée de cette étrange surdité,
je te dirai qu'au théâtre je dois me mettre tout près de l'orchestre pour comprendre les acteurs. Je n'entends pas les sons élevés des instruments et des voix, si je me place un peu loin. Dans la conversation, il est surprenant qu'il y ait des gens qui ne l'aient jamais remarqué. Comme j'ai beaucoup de distractions, on met tout sur leur compte. Quand on parle doucement, j'entends à peine ; oui, j'entends bien les sons, mais pas les mots ; et d'autre part, quand on crie, cela m'est intolérable. Ce qui en adviendra, le ciel le sait. Vering dit que cela s'améliorera certainement, si cela ne guérit pas tout à fait. — Bien souvent, j'ai maudit mon existence et le Créateur, (i) Plutarque m'a conduit à la résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon destin ; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable créature de Dieu. — Je te supplie de ne rien dire de mon état à personne, même pas une fois à Lorchen ; (2) je te le confie sous le sceau du secret. Il me serait agréable que tu écrivisses à ce sujet à Vering. Si mon état doit durer, je viendrai, le printemps prochain, auprès de toi ; tu me loueras, dans quelque
(1) Nohl, dans son édition des Lettres de Beethoven, a supprimé les mots : und den Schoepfer (et le Créateur), probablement comme blasphématoires.
(2) Éléonore.
LETTRE A WEGELER
beau pays, une maison de campagne, et je yeux me refaire paysan pour six mois. Peut-être cela me fera-t-il du bien. Résignation ! quel triste refuge ! et pourtant, c'est le seul qui me reste ! — Tu me pardonnes de t'apporter encore ce souci d'amitié au milieu de tous tes ennuis.
Steffen Breuning est maintenant ici, et nous sommes presque tous les jours ensemble. Gela me fait tant de bien d'évoquer les sentiments passés. Il est devenu vraiment un bon et excellent jeune homme, qui sait quelque chose, et qui a (comme nous tous plus ou moins) le cœur à la bonne place...
Je veux écrire aussi à la bonne Lorchen. Jamais je n'ai oublié un seul de vous, chers bons, même si je ne vous donne aucun signe de vie ; mais écrire, tu le sais, n'a jamais été mon fort; mes meilleurs amis sont restés des années sans recevoir une lettre de moi. Je ne vis que dans mes notes ; à peine une œuvre est terminée, qu'une autre est déjà commencée. A la façon dont je travaille maintenant, je fais souvent trois ou quatre choses à la fois. — Écris-moi plus souvent ; je veux tâcher de trouver le temps de te répondre. Salue tout le monde de ma part...
Adieu, bon, fidèle Wegeler! Sois assuré de l'affection et de l'amitié de ton Beethoven.
A Wegeler
Vienne, i(i novembre 1801
Mon bon Wegeler ! je te remercie pour ta nouvelle marque de sollicitude, d'autant plus que je la mérite si peu. — Tu veux savoir comment je vais, et ce dont j'ai besoin. Si peu agréable qu'il me soit de m'entretenir de ce sujet, je le fais pourtant plus volontiers avec toi.
Vering me pose toujours depuis des mois des vésicatoires sur les deux bras... Ce traitement m'est extrêmement désagréable ; sans parler des douleurs, je suis constamment privé pour un ou deux jours de l'usage de mes bras... Je dois convenir que le bruissement et le bourdonnement sont un peu plus faibles qu'autrefois, surtout à l'oreille gauche, par laquelle justement ma surdité a commencé ; mais mon ouïe ne s'est certainement améliorée en rien jusqu'à présent ; je n'ose pas décider si elle n'est pas devenue encore pire. — Mon ventre va mieux; surtout quand j'use pendant quelques jours des bains tièdes, je me trouve assez bien, huit ou dix jours. De loin en loin, je prends quelque chose de fortifiant pour l'estomac; je commence aussi, d'après ton conseil, des applications d'herbes
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sur le ventre. — Vering ne veut pas entendre parler des douches. Du reste, je ne suis pas très content de lui. Il a vraiment trop peu de soins et d'attention pour une telle maladie; si je n'allais pas chez lui, — et cela m'est très difficile, — je ne le verrais jamais. — Que penses-tu de Schmidt? Je ne change pas volontiers : mais il me semble que Vering est trop praticien, pour renouveler beaucoup ses idées par la lecture. — Schmidt me semble en ceci un tout autre homme, et ne serait peut-être pas aussi négligent. — On dit merveilles du galvanisme ; qu'en penses-tu? Un médecin m'a dit qu'il avait vu un enfant sourd-muet recouvrer l'ouïe, et un homme, sourd depuis sept ans, guéri également. — Justement, j'apprends que Schmidt fait des expériences là-dessus.
Je vis de nouveau un peu plus agréablement : je me mêle davantage parmi les hommes. Tu peux à peine croire quelle vie de solitude et de tristesse j'ai menée depuis deux ans. Mon infirmité se dressait partout devant moi, comme un spectre, et je fuyais les hommes. Je devais paraître misanthrope, et je le suis pourtant si peu ! — Ce changement, une chère, charmante fille l'a accompli ; elle m'aime, et je l'aime : voici de nouveau quelques moments heureux, depuis deux ans; et c'est la première fois que je sens que le mariage pourrait donner le
bonheur. Malheureusement, elle n'est pas de ma condition; — et maintenant, — à dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier : il faut que je me remue bravement encore. N'était mon ouïe, j'aurais depuis longtemps parcouru la moitié du monde; et cela, je dois le faire. — Il n'y a pas de plus grand plaisir pour moi, que d'exercer mon art, et de le montrer. — Ne crois pas que je serais heureux chez vous. Qui pourrait me rendre heureux encore ? Même votre sollicitude me serait à charge ; je lirais à chaque instant la compassion sur votre visage, et je me trouverais encore plus misérable. — Ces beaux pays de ma patrie, qu'est-ce qui m'attirait vers eux? Rien que l'espoir d'une meilleure situation ; et j'y serais parvenu sans ce mal ! Oh ! si j'étais libre de ce mal, je voudrais embrasser le monde ! Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer; n'ai-je pas toujours été souffrant? Ma force physique croît plus que jamais, depuis quelque temps, avec ma force intellectuelle. Chaque jour, j'approche davantage du but que j'entrevois, sans pouvoir le définir. Seulement dans de telles pensées ton Beethoven peut vivre. Point de repos ! — Je n'en connais pas d'autre que le sommeil; et je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu'autrefois. Que je sois seulement à moitié délivré de mon mal, et alors, — comme un homme plus