Beethoven, ses critiques et ses glossateurs
\jix ans s'étaient écoulés depuis la publication de ma Biographie de Mozart. L'accueil généralement favorable que Ton avait fait à cet ouvrage, semblait dès lors lui assurer la prescription. J'avais , depuis dix ans , quitté la plume de critique musical pour me livrer à des travaux littéraires d'un autre genre, plus faciles et moins ingrats et qui se rapportant uniquement à mon pays, n'exigeaient point l'emploi d'une langue étrangère. J'aimais toujours la musique , mais je ne m'en occupais plus que comme exécutant et encore comme Amphytrion obligé et prôneur en titre des virtuoses, que leur bonne ou leur mauvaise étoile conduisait àNijni, mon séjour habituel.
Quelque charme que l'on trouve à la vie de campagne pendant l'été et quelqu' aguerri que l'on soit au séjour d'une ville de province pendant l'hiver, l'on éprouve toujours, de temps à autre, le besoin de respirer le grand air de la civilisation. J'allai donc à S-Pétersbourg à la fin de I80I , pour expérimenter le chemin de fer, pour admirer les merveilles dont notre capitale s'était embellie depuis que je ne l'avais vue, et surtout pour
entendre Vopéra italien, qui réunissait alors Grisi, Persiani, Tamburini, Mario et Formés.
Arrivé, je fis bientôt la connaissance de M. Damcke, professeur de composition, critique distingué et correspondant de plusieurs feuilles musicales. Un jour, la conversation suivante s'eno-aeea entre nous :
— Le succès de votre Biographie de Mozart , me dit M. Damcke, a éveillé Témulation d'un de nos amateurs qui vient d'écrire un livre sur Beethoven. Cet amateur est M. de Lenz, et son livre qui est maintenant sous presse, paraîtra dans quelques mois.
— J'en suis vraiment charmé, et je souhaite à M. de Lenz tout le succès possible. La Russie, voyez- vous, est un pays de justice et d'hospitalité pour tout le monde. Beethoven, d'ailleurs, est le plus grand musicien de notre siècle.
— Sans doutée, mais il y a là quelque chose qui vous regarde personnellement.
— Quoi donc, s'il vous plaît?
— M. de Lenz vous attaque sur plusieurs points, que moimême je lui ai indiqués comme attaquables.
— Je vous en suis bien reconnaissant.
— Pardon, je suis critique de mon métier. Il va sans dire que vous répondrez à M. de Lenz; promettez -le moi.
— C'est-à-dire, dis-je en riant, que c'est à vous que je dois répondre. Eh bien, soit; je répondrai, je vous en donne ma parole d'honneur. — La franchise de M. Damcke me plut infiniment et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.
vu
De l'etoui' dans ma proN-iiicL'. j'y reçus (juel(|ues nuns après, le livre de M. de Lenz qui a pour titre: Beethoven et ses trois styles. Analyse des sonates de piano, suicie de fessai d'un catalogue critique, chronoloyique et anecdotique de l'œuvre de Beethoven. — Pour devise: Deus nabis haoc otia fecit ; et tout d'abord, sur la première page , une espèce d'annonce ou de réclame par laquelle le public est averti que le livre de M. de Lenz est un livre de haute critique, M. Berlioz lui ayant fait Thonneur de l'appeler ainsi. Je passai à l'introduction, divisée en six parties, et qui commence pai* la voltige transcendante du piano. Je fus naturellement très cm'ieux de savoir ce qu'était la \oltige transcendante du piano et je lus:
«Aujourd'hui, on ne joue plus du piano, on le monte
«on monte le piano sellé et non sellé. Le non sellé, c'est la «fantaisie; le sellé la transcription, la romance sans paroles, le «plus souvent sans rien du tout, ou la paraphrase de n'importe
« quelle marche peu turque assurément du sultan Dans
«un temps où l'asphalte, le cautchouc, les chemins de fer et la « vapeur changent le sol , les redingotes et les distances , la griffe « du sultan figurera convenablement sur l'intitulé de la para- « phrase: on y lira volontiers quelques versets arabes, entourés «des flem'ons de Tarchitecture mauresque.» —
Ayant lu cela, je regrettai beaucoup de mètre engagé envers M. Damcke: mais il n'y avait pas à re^'enir sur une parole donnée. Il fallait répondre aux critiques de M. de Lenz qui me concernaient et qui commencent dès la seconde page du Uvre. M. de Lenz me reproche: I) de n'avoir pas reproduit la correspondance de famille, publiée par M. de Nissen et d'où j'avais tiré, en par-
tie, la matière de mon premier volume. C'était me reprocher tout simplement d'avoir écrit une nouvelle biogi'aphie de Mozart. 2) Il me demande pourquoi je n'ai pas annexé à mon ouvrage, un catalogue critique, chronologique et anecdotique de l'œuvre de Mozart, comme celui par exemple que lui, M. de Lenz, avait composé pour l'œuvre de Beethoven. C'était me rendre responsable, non de ce que j'avais fait, mais de ce que je n'avais pas fait ni voulu faire , un genre de responsabilité dont nul auteur , je pense , ne voudra se charger. 3) M. de Lenz témoigne son étonnement de ce que moi, biographe de Mozart, j'aie pu m'accorder avec M. Fétis, sur une fausse relation qui se trouve dans un quatuor de Mozart et que M. Fétis a condamnée. C'était me faire un crime d'avoir , dans une controverse entre musiciens savants, embrassé l'opinion du plus savant de tous, opinion qu'avait d'ailleurs devancée le jugement de mon oreille, depuis que je joue du Aiolon. 4) M. de Lenz trouve une autre preuve de mon ignorance en harmonie , dans le fait que j'avais reconnu l'accord fa dièse, la dièse, ut dièse, 7m — pour un accord de septième sur la dominante. «Il nv a ici de septième, « dit -il. quun-e apparence facile à pénétrer.» C'était soutenir, en d'autres mots, que 7 n'est pas 7, mais que seulement , il y ressemble un peu.
La réponse sur chacun de ces points que je devais à M. de Lenz ou plutôt à M. Damcke, n'exigeait, comme on voit, ni grands frais de logique ni une excessive dépense d'érudition musicale. Elle parut dans un de nos journaux russes: U Abeille du Nord.
Cependant, au dessus des griefs pom- rire qu'on vient de
voir, planait une inculpation sérieuse. On m'accusait d'avoir été injuste et partial envers Beethoven, par suite de mon enthousiasme fanatique pour Mozart ; d'avoir oublié le précepte de Justinien : neminem laedi., et de m'être laissé aveugler par une fausse théorie de la musique instrumentale, jusqu'à prononcer t indignité des symphonies de Beethoven, hormis la première. Il y avait là deux chefs d'accusation : l'enthousiasme pour Mozart, et le dénigrement à l'endroit des symphonies de Beethoven. Pour ce qui est de l'enthousiasme, j'avoue quil m'eût été très difficile de m'en passer en écrivant la biographie de Mozart, qui m'a coûté dix années de ma vie et beaucoup d'argent. L'enthousiasme dans les arts, en musique surtout, c'est la compréhension, bien entendu lorsqu'il n'exclut pas la faculté de raisonner, qu'il ne dégénère point en fanatisme et en pure extravagance. Ai-je été fanatique; je ne le crois pas, puisqu'en examinant les œuvres de Mozart, j"ai mêlé l'improbation à l'éloge et que j'ai trouvé à reprendre jusques dans Don Juan et le Requiem. Ai-je été extravagant? je ne sais, mais du moins me suis -je souvenu que l'extravagance était un des écueils dont il fallait se garder en écrivant, et c'est déjà quelque chose. Pour ce qui est enfin d'avoir proclamé «l'indignité des sym- «phonies de Beethoven, hormis la première», j'aurais encouru l'interdiction depuis bien des années, si j'avais proclamé cela. M. de Lenz qui est légiste doit le savoir , et il voudra bien , en échange de son dicton latin, neminem laedi^ accepter le dicton français, qu'il ne faut abuser de rien, — pas même d'une brillante imagination.
Aucun de nos journaux russes n'avait éventé jusques -là.
dans ma biograj^liie de Mozart, les blasphèmes énormes contre Beethoven qu'elle renfermait. Le livre de M. de Lenz vint donner réveil à leur attention, en défaut ou en retard depuis dix ans. Ce fut alors à qui prendrait fait et cause pour le grand homme outragé. Il y eut quelqu'un, cependant, qui se chargea de me défendre dans un article très spirituel et très gai, que publia le Journal de S'-Pétersbourg et où il était observé, en tr autres, que je savais le français et la musique, deux choses qu'il n'est peut-être pas inutile de savoir, quand on analyse en français, les «œuvres d'un musicien.
M. de Lenz trouva aussi des échos en Allemagne , où certains critiques très bienveillants pour moi d'ailleurs, m'adressèrent les mêmes reproches. Voilà qui devenait sérieux. Ce n'était plus la haute mais la vraie critique, qui après m'avoir reconnu quelque intelligence musicale, m'accusait de ne pas comprendre et de ne pas aimer Beethoven, le plus compréhensible et le plus sympathique des compositeurs, les œuvres de troisième manière exceptées. Que devais -je faire? devais -je protester publiquement de mon admiration et de mon respect pour Beethoven , un homme dont le caractère moral fut aussi grand que le génie ; devais -je raconter comme quoi la musique de Beethoven m'était familière dès l'enfance; comme quoi de 1805 à 1812, j'avais, en Allemagne, entendu et admiré de toutes les forces d'une âme juvénile et d'une organisation ardente, les ouV4*ages de Beethoven, à mesure qu'ils paraissaient; comment, affilié plus tard aux réunions des amateurs de Pétersbourg , je dus le meilleur de mes petits succès comme violiniste, aux trios, quatuors, quintettes et au septuor de Beethoven : et comment enfin , en dernier lieu.
ayant rencontré dans la maison des comtes W. , M. de Lenz qui n'avait pas encore publié son livre, je lui dis: «Monsieur, j'adore «Beethoven, et je puis vous assurer que chez moi à Nijni, on «joue Beethoven plus que toute autre musique.» Mais des protestations de ce genre ne m'auraient mené à rien ; on n'aurait pas ordonné une enquête pour vérifier mes moyens de justification, et le public les eut déclinés d'ailleurs, comme n'étant pas de son ressort.
Je finis par comprendre qu'au lieu d'un nouvel article de journal que le vent eût emporté , c'est tout un livre que j'aurais à écrire, mais quelle espèce de livre? Devenu économe de mon temps, comme tous ceux à qui il n'en reste plus beaucoup, suivant le calcul des probabilités, je ne songeai d'abord qu'à trouver un cadre, proportionné ou borné aux besoins de ma défense. Il fallait, avant tout, me remettre au courant de la littérature musicale , que d'autres occupations littéraires m'avaient fait négliger depuis plusieurs années. Je fis venir toutes les publications nouvelles qui avaient un rapport direct ou indirect à Beethoven, et l'année 1853 se passa pour moi, toute entière, en études et en lectures, sans que j'eusse arrêté le plan de Touvrage. Ces lectures et études qui, d'un côté, embrassaient les œuvres de Beethoven, de l'autre, les productions les plus marquantes de la critique musicale, allemande et française, me firent peu à peu oublier entièrement le but dans lequel je m'étais proposé de prendre la plume.
Il me sembla que beaucoup, peut-être même Tessentiel, restait encore à dire sur Beethoven, malgré la quantité de choses composées à son intention et à sa dévotion : biographies complètes
et abrégées, articles de dictionnaires, articles de journaux, laudatifs et polémiques, recueils anecdotiques , portraits, dissertations au point de vue de l'histoire, enfin la poésie de la critique : les dithyrambes en prose, les divagations extatiques, rilluminisme et l'amphigouri; productions dont la masse est telle, qu'elle forme aujourd'hui en Allemagne, une branche spéciale de la littérature, sous le nom de Beethoven- Litteratur.
En second lieu, quelques unes de ces lectures me firent entrer dans un monde d'idées qu'on pourrait appeler justement des idées de l'autre monde, et dont la plupart de nos compatriotes ni des étrangers, à l'exception des Allemands, n'ont, je crois, aucune idée.
Il y avait certainement dans tout cela, la matière d'un livre intéressant et curieux, lequel, à la vérité, ne devait plus ressembler en rien à celui que j'avais voulu faire ; mais déjà les attaques dirigées contre ma Biographie de Mozart^ avaient perdu toute importance à mes yeux. Le nouveau livre s'appela en conséquence: Beethoven et ses glossateurs, titre auquel il devint indispensable d'ajouter un substantif, pour ne pas confondre les vrais critiques avec les derniers. S'il est quelque chose de particulièrement difficile dans notre métier, ce sont les analyses de la musique instrumentale pure, lorsqu'on tient à les faire vraies, autant que possible, et avec cela non par trop assommantes pour le lecteur. Je désirais éviter ce redoutable écueil , et j'espérais y réussir. Malheureusement pour moi, le génie de Beethoven embrasse une si prodigieuse variété de formes, de caractères et d'expressions, et ses trois manières le mettent dans une opposition si diamétrale avec lui-même, qne je reconnus bientôt Tim-
possibilité de caractériser ce Prothée de la musique en traits généraux : les œuvres de la même époque souvent n'ayant pas plus de ressemblance entre elles, que les œuvres appartenant à des époques différentes. Et cependant, je m'étais donné parole que l'homme et l'artiste seraient représentés dans le livre, aussi fidèlement que mes faibles moyens le permettraient. Les nécessités de mon travail l'emportèrent sur les suggestions de la paresse; bon gré, mal gré, il fallut me résoudre à faire des analyses. Seulement, je ne me suis pas imposé la tâche d'examiner tous les chefs-d'œuvre de Beethoven; à Dieu ne plaise! le temps probable qui me reste à vivre n'y aurait pas suffi, et je déclare d'ailleurs que les remarques de détail sur la musique de Beethoven ne font point l'objet de mon livre. Elles n'y sont entrées qu'à titre de moyens subsidiaires, sans lesquels il m'eut été difficile et même impossible de remplir le but principal. Je n'ai donc examiné , séparément , qu'un très petit nombre d'ouvrages, choisis parmi ceux qui plaisent le plus généralement, et oh les plus hautes facultés de Beethoven me paraissent s'être révélées avec le plus d'évidence.
Qui lit, doit savoir que les auteurs d'ouvrages sérieux et ceux d'une multitude d'autres qui ne le sont pas, aiment la vérité par dessus tout et qu'aucun d'eux ne prend jamais la plume, que pour assurer le triomphe de la vérité ou pour y concourir. Pourquoi n'userais-je pas comme les autres, d'une formule invariable, en déclarant au bout de cette préface, que l'amour seul de la vérité m'a dicté le présent livre, comme autrefois ce même amour est venu me prendre dix années de ma vie et le meilleur de mes forces intellectuelles, pour écrire
l'histoire de l'homnie qui, en musique, représente la vérité clans toute son étendue et toute sa splendeur. Aujourd'hui, comme alors, les mêmes principes m'ont amené aux mêmes conclusions. Si donc je me suis abusé, le lecteur voudra bien reconnaître au moins que j'ai été sincère, c'est-à-dire vrai par rapporta moi-même. Lorsqu'on a mon âge. que l'on vit dans la solitude, qu'on se trouve au dessus de tout ce qui se nomme nécessité ou convenance de position, qu'on n'a pas besoin de courir après la renommée et la fortune, et qu'on n'est plus assez ingambe hélas pour courir après autre chose, que voulez- vous donc que l'on aime et que l'on cherche encore, sinon la vérité ! —
Loukino le 28 Août 1855.