CONCLUSION
LiORSQUE je travaillais à ma Biographie de Mozart., je n'avais aucune raison pour admettre que mes futurs lecteurs dussent se partager en nationaux et en étrangers. J'écrivais simplement sur la musique qui s'était incarnée dans un homme, pour les musiciens et amateurs de tous les pays et de toutes les classes de la société. Tel n'est plus, tout à fait, le nouveau livre que je soumets aujourd'hui au jugement du public. Il s'adresse plus particulièrement à mes compatriotes, et il est en lui-même une preuve de patriotisme assez rare, je crois, parmi les écrivains, puisqu'il peut compromettre ou même neutraliser le succès assez général et assez marquant que mon premier ouvrage a obtenu.
On a dit que toutes les vérités se tiennent, à quoi il faut ajouter, et tous les mensonges. En Allemagne, par exemple, les systèmes de philosophie, de même que les révolutions en France, sont comme le premier mobile de tout le mouvement intellectuel dans les deux pays. Les idées, aussi bien que les mœurs, la littérature aussi bien que les arts, tout prend chez les Allemands, la couleur du système philosophique à la mode, chez les Français, la couleur du régime politique qui domine. Ainsi, des philosophes qui rejettent l'idée de Dieu, cette base éternelle de la raison humaine, ont conduit les musiciens à voir
dans la négation de la loi harmonique, les futurs progrès d'un art qui a Fliarmonie pour fondement. C'est encore ainsi que les révolutionnaires saisis du vertige de l'athéisme et du communisme, les zélateurs de l'impossible, ont sympathisé avec une musique impossible, et se sont reconnus dans le désordre d'une inspiration que l'âge et les souffrances avaient affaiblie, que l'oreille ne guidait plus depuis dix ans, et que d'étranges hallucinations achevèrent de viciel' dans sa source. Par conséquent, les gloses absurdes et monstrueuses que Ton a appliquées aux dernières œuvres de Beethoven et l'admiration fanatique pour ces mêmes œuvres, non justiciables de t oreille^ comme le dit Brendel, avaient et ont encore leur raison d'être en Allemagne. En ont -elles une chez nous? Non certes, et pourtant la Beethovenomanie:, beaucoup moins excusable, comme telle, que la Bacliomanie dont parle le bien connu, nous a été communiquée par nos voisins; nous avons des adeptes qui ne savent même pas pourquoi on se fait adepte; des amateurs qui s'extasient aux derniers quatuors de Beethoven, et s'abusent au point de croire qu'ils ont pénétré le sens de ce qui n'en a pas, de ma dernière citation par exemple, et de beaucoup d'autres choses tout aussi peu compréhensibles. On ne m'opposera pas ici la diversité des goûts en musique. Quelque grande qu'on la suppose, elle a nécessairement ses limites, comme toutes les diversités qui tiennent au goût individuel. Les amateurs et les connaisseurs ne s'accordent pas toujours sur la beauté des femmes, non plus que sur le mérite des morceaux de musique; mais je ne croirai jamais que l'un d'eux puisse préférer réellement à nos beautés de race caucasienne, une femme hottentotte à tablier , ou une Laponne , ou bien une femme dont la figure serait telle , qu'on n'en pourrait démêler ni l'expression ni les traits. Je ne saurais croire non plus, qu'un homme doué,
au moindre degré, de l'organisation qui fait les musiciens et les amateurs de musique, puisse jamais prendre goût aux divers sourires ou aux diverses grimaces de la chiinerc du poète. En écoutant une mélodie dessinée sur l'accord de la tonique ei accompagnée avec l'accord de dominante, tout auditeur sans prévention, sera tenté de s'écrier comme Ries: Es klingt ja infam falsch! Serait-ce à dire que les admirateurs de la chimère manquent tous de sincérité ou d'oreille? A Dieu ne plaise! Il se peut, au contraire, que le plus grand nombre d'entre eux soient de très bonne foi. Seulement, ils sont dupes d'eux-mêmes; ils confondent Tadmiration vraie, un sentiment toujours motivé et justifiable qu'il soit spontané ou réfléchi, avec un autre sentiment qui leur a été inoculé et qui se nomme Tinfatuation. Ils croient à la chimère, parce que les Allemands nos maîtres y croient; mais on oublie ou plutôt on ignore chez nous, que cette croyance des Allemands a des racines dans leur paj^s et qu'elle n'en a aucunes dans le nôtre. L'Allemagne a des vertiges qui lui sont particuliers. A force d'érudition , d'universalité et de métaphysique, à force de raisonner sur l'absolu, elle tombe parfois dans l'absurde absolu, comme je crois l'avoir montré à mes lecteurs. Il est naturel, il est inévitable même que l'Allemagne ait les défauts de ses qualités. Elle est le monde intellectuel en abrégé, la patrie du savoir humain creusé jusqu'à ses dernières profondeurs , développé sous toutes ses faces et dans ses directions les plus divergeantes. Elle est le rendez-, vous général du pour et du contre sur toutes choses, et à chaque pas, l'antidote y pousse à côté du poison. L'Allemagne a été notre institutrice, et rien n'empêche qu'elle ne le soit encore. A nous autres musiciens, elle a donné les exemples: Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven, Hummel, Weber, Mendelssohn, Meyerbeer. C'est elle aussi qui nous fournira le précepte.
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pourvu que nous sachions choisir les précepteurs. Voici, tVun côté, toute une phalange de savants et judicieux critiques, depuis Rochlitz jusqu'au bien connu, qui se déclarent sans exception contre la troisième manière de Beethoven, y compris M. Fétis, le doyen et le chef de la critique française. Voici, de Tautre côté, Richard Wagner, Brendel, Liszt '' et compagnie, les Zuhmftsm'aimer ^ qui exaltent cette troisième manière aux dépens des deux autres, aux dépens des symphonies héroïque et pastorale et de celle en ut mineur, raisin beaucoup trop vert pour ces Messieurs et bon tout au plus pour des goujats, comme dirait le renard de la fable, c'est-à-dire pour les auditeurs du présent.
Or maintenant que mes frères, les musiciens et dilettanti russes, sont renseignés sur l'avenir que promet la symphonie avec chœurs et sur les causes" du prodigieux enthousiasme qu'elle excite depuis l'an de grâce ou de disgrâce 1848, ils n'ont qu'à se ranger à l'un ou à l'autre partis : à choisir entre les œuvres composées pour Toreille, qui font l'admiration du monde, depuis un, demi -siècle, et les œuvres non justiciables de f oreille, dont le monde n'aurait jamais pris connaissance, si elles n'étaient pas sorties de la plume, que les créations antérieures de Beethoven avaient à jamais illustrée.
Habent sua fata lihelli, dit le latin. Quelques unes de ces destinées sont faciles à prévoir, et je ne m'abuse point sur celle qui attend mon livre. Dans le présent, il ne peut trouver beaucoup de sympathies, mais il est bien sûr qu'il trouvera force contradicteurs et détracteurs, parce qu'il attaque, sans ménagement, une sorte de religion établie parmi le plus grand nombre des musiciens, un culte faux de toute évidence et qui
^ C'est comme compositeur que M. Liszt est un homme de l'avenir. Pour l'exécution, comme on sait, c'est un pianiste éminemment actuel.
n'en sera défendu qu'avec plus de chaleur et d'irritation. Dans l'avenir, et je parle d'un avenir (pie je crois très prochain, mon sort sera encore plus malheureux. On dira, après m' avoir lu: il a raison; mais est-ce que tout cela valait la peine d'être prouvé?
Fin.
Imprimerie de F. A. Brockhaus v Leipzio.