LE BIEN CONNU
Je me souviens cravoir visité en Allemagne, un hôpital d'aliénés, que dirigeait un médecin célèbre. Tous les genres de folie ou à peu près, se trouvaient représentés dans la population, de ce vaste établissement. Il y avait là des fous qui niaient Dieu, et d'autres qui se croyaient dieux eux-mêmes: un peintre qui se vantait d'avoir communiqué la parole aux personnages de ses toiles, et voulait qu'on écoutât ses tableaux, au lieu de les regarder ; il y avait un musicien , composant des sonates, à l'usage de ceux qui apprennent la géographie et l'histoire; puis, un danseur émérite qui déployait dans un rondde -jambe, tout un système de philosophie, un cosmos d'idées convergeantes à rame de ses pirouettes. D'autres fous se jetaient sur votre montre ou votre tabatière, en vous reprochant de les leur avoir volées; et quand vous leur objectiez que ces objets étaient votre propriété légitime, ils vous regardaient comme convaincu par vos propres aveux, car, disaient -ils, la propriété c'est le vol, au lieu de dire avec tant d'honnêtes gens, que c'est le vol qui est ou devient la propriété. Dans une salle voisine, se tenait un groupe de fous réunis en parlement ou conseil d'état et livrés à de graves discussions. Les uns figuraient des souverains, d'autres des ministres, d'autres des
généraux ou peut-être des amiraux. Je m'approchai pour écouter. Il s'agissait, pour le moment, de défendre les intérêts du genre humain, menacés par je ne sais quels événements qui mettaient en péril la strangulation, la polygamie, le pal et la peste. Apris cela, on devait appliquer Tanthropophagie à la civilisation moderne, non pas précisément, en introduisant l'usage de la chair humaine, comme nourriture, mais en la transformant en marchandise négociable sur tous les marchés de l'ancien et du nouveau mondes, et de plus, en empruntant aux cannibales, leva' jus helli et leurs méthodes stratégiques. On me fit parcourir ensuite les loges des fous furieux et enchaînés, où j'entendis un chœur chanté, dans tous les tons imaginables, sur un seul et même texte, composé de plaintes, de griefs, d'injures et de vociférations contre les préposés et le directeur de l'établissement. Ces malheureux montraient leurs dents aisues, secouaient leiu-s menottes avec fureur, et demandaient justice à tous ceux qui venaient les visiter. Ils demandaient, au nom des droits de l'honnne, qu'il leur fût permis de mettre le feu à la maison, d'égorger les officiers de santé et les gardes, après quoi, disaient- ils, tous seront guéris à l'instant, et l'hôpital, admirablement administré par eux-mêmes, deviendra un paradis terrestre. Ces catégories d'aliénés, si nombreuses et si différentes l'une de l'autre, par le caractère de leur folie, pouvaient être ramenées néanmoins à deux classes générales : les fous pratiques, ceux qui agissaient ou croyaient agir, et les fous spéculatifs, ceux qui composaient des théories, pour fonder en droit chaque genre de démence, et lui garantir les moyens d'action les plus convenables. Parmi ces derniers, quelques uns déployaient une érudition si vaste et tant d'éloquence, ils s'enfon- ' çaient dans les abstractions et les formules de la philosophie hégélienne (lisez héguélienne) à une telle profondeur, que ne les
entendant plus du tout, on aurait pu les prendre pour des professeurs d'université, pour de grands luminaires académiques, n'eut été l'uniforme de la maison qu'ils portaient. Du reste, chacun des notables de l'endroit, circonscrit et comme incrusté dans son idée fixe, prenait en pitié tous ceux dont la spécialité était différente. L'insensé qui niait Dieu, se moquait fort spirituellement de l'insensé qui se croyait dieu; le peintre des ta- ^ bleaux parlants, tournait en ridicule le compositeur des sonates historiques et géographiques, et vice versa. De leur côté, les fous politiques ou parlementaires, les plus méchants mais aussi les plus lâches de tous , non seulement blâmaient les fous hostiles à la propriété et les fous qui parlaient de mettre le feu à la maison, mais ils en avaient encore une peur horrible. Ils comprenaient dans leurs moments lucides, me fut -il assuré, que leurs actes (ils croyaient agir) donnaient une apparence de raison ou tout au moins une excuse, aux idées des maniaques furieux et destructifs.
Quand ma ronde fut achevée, le chef de l'établissement me fit prier de passer chez lui. Après tout ce que j'avais vu et entendu dans les lieux assez peu agréables et en partie infects, que je venais de traverser, j'éprouvai une véritable sensation de bonheur, en entrant dans un cabinet meublé avec une élégante simplicité, rempli de livres, d'oiseaux et de plantes exotiques, et où je fus reçu par un homme entre deux âges, à la figure spirituelle et prévenante, aux manières polies et distinguées. Le docteur me parla de ses malades, des traitements pharmaceutiques, hygiéniques et psychologiques qu'il avait imaginés pour eux, des résultats quïl avait déjà obtenus et de ceux plus heureux et plus décisifs encore, qu'il espérait. Ses idées étaient celles d'un savant praticien; son langage était celui d'un homme du monde. Après un entretien de plusieurs heures,
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je pris congé de ce médecin, rationnel autant qu'aimable, charmé et édifié de tout ce qu'il avait bien voulu me dire.
Le bon docteur, ses pensionnaires, son cabinet si agréablement arrangé et si comfortable, sa conversation intéressante et instructive me revinrent vivement en mémoire, lorsqu'après avoir parcouru des volumes de fatras et d'extravagances dégoûtantes, ayant la musique pour texte ou pour prétexte, je passai à la lecture d'un ouvrage publié à Leipzig en 1852 et ayant pour titre : Musikalische Briefe. Wahrheit iiher Tonkumt und Tonkilnstler von einem Wohlbekannten. (Lettres musicales. La vérité sur la musique et les musiciens par un bien connu.) Tout ce que j'ai dit du médecin des fous, s'applique avec une incroyable justesse à l'auteur de ce livre, dont le contenu atteste une puissante réaction du bon sens, dans le domaine de la critique musicale. Aussi , a-t-il été accueilli avec une faveur et une reconnaissance bien méritées par les musiciens allemands, que les hommes de l'avenir fatiguaient déjà de leurs écrits, tout juste aussi utiles et aussi instructifs pour eux, qu'aurait pu l'être une entomologie spéciale des hannetons. Les lettres musicales et les Feuilles volantes (Fliegende Blâtter fur Musik) qui les suivirent périodiquement, forment, au contraire, un ouvrage éminemment pratique où le bien connu examine en savant compositeur et en homme d'esprit et de goût, une multitude de questions auxquelles l'état actuel de la musique a donné lieu, en Allemagne surtout. Il apprécie les hommes de l'avenir à leur juste valeur et combat les énergumènes, en leur opposant partout les principes fondés sur l'expérience des siècles et sur la nature même de l'art ; et, s'il est obligé de rap23eler souvent des vérités trop connues, ces vérités semblent neuves et pourront même sembler paradoxales à beaucoup de monde, aujourd'hui qu'elles ont été hautement niées ou méconnues, et que M. de La Palisse lui-même risquerait de
passer pour un sophiste. Le style de Tanonyme surprend et charme les lecteurs, par la même raison que ses idées. Il est parfaitement clair et naturel, et de plus élégant. L'auteur fait si bien comprendre tout ce dont il parle, il se renferme avec une telle sobriété de paroles dans le sujet annoncé par chaque lettre, il dit tant de choses en peu de mots, et des choses si évidentes, qu'on croit lire de Fexcellent français, traduit en allemand excellent, à l'opposé de certains livres français, qui ressemblent à de l'allemand mal traduit. Je ne connais pas d'ouvrage ayant trait à la nmsique, qui offre une lecture plus agréable aux dilettanti et, ce qui est plus important, une lecture plus profitable aux musiciens de profession. Il est certain que l'auteur justifie l'épithète sous laquelle il se cache. Ce ne peut être, en effet, qu'iui compositeur distingué et bien connu de toute l'Allemagne. Il a été l'ami de Weber et de Mendelssohn et il paraît lié avec M. Hector Berlioz. J'ai fait des démarches pour apprendre son nom, mais elles ont été inutiles. On peut supposer sinon deviner, les raisons qui obligent un écrivain de ce mérite et un homme aussi honorable, à se cacher avec tant de soin. Peut-être le fantôme sanglant de Kotzeboue est- il là, qui avertit le bien connu de se tenir en garde contre les fanatiques, contre les S and de nouvelle espèce qui, confondant aujourd'hui les opinions musicales avec les professions de foi politiques, croient voir un traître dans tout musicien qui n'a pas renoncé au témoignage de ses oreilles. Quoiqu'il en puisse être, l'incognito du bien connu m'afflige beaucoup, mais ne diminue en rien la reconnaissance que je lui dois, non pas autant pour les louanges sans doute exagérées dont il me comble, que pour les enseignements précieux que j'ai puisés dans ses écrits. En attendant que ce petit livre si plein d'intérêt pour les musiciens et les amateurs de musique, soit traduit dans toutes
les laiî'i'ues, comme cela lui revient de droit, je vais en traduire les passages qui se rapportent directement à mon sujet. Le chapitre d"où ils sont pris, est tout ce que la critique allemande et française renferme de plus judicieusement pensé et de plus franchement énoncé, sur la production de Beethoven.
<( De sa deuxième manière , Beethoven passa à une troisième «transformation de style, de l'époque de sa splendeur à celle («de sa décadence, que l'on reconnaît et que l'on déplore dans « quelques unes de ses dernières œuvres. »
«Quoique aient pu dire les admirateurs aveugles du grand «artiste, quelques moyens d'interprétation quils aient imaginés «à la louange et la gloire des dites œuvres, enfin nonobstant «les éclairs de génie que Ton y voit briller encore, elles ne lais- « sent jamais dans leur ensemble, une impression entièrement « satisfaisante à l'auditeur. »
«Quelques hommes, chez nous en Allemagne, ont bégayé « une opinion dans ce sens , plutôt qu'ils ne Font exprimée d'une « manière formelle ; mais on les a frappés aussitôt de récusation « et déclarés inhabiles à pénétrer les sublimes profondeurs de «l'esprit de Beethoven. Dernièrement, un article relatif à la «s}Tnphonie avec chœurs et digne d'être remarqué, nous est «venu de Paris, où Beethoven est en grande vénération, comme «on sait, et où Ton exécute ses œuvres avec toute la perfection « imaginable. Voici un passage de cet article auquel je me joins, « sans méconnaître toutefois ce qu'il peut y avoir d'exagéré. »
««On ne trouve dans cette création étrange d'un esprit fatigué, ni les mélodies pleines de charme, ni le style élevé, ni les idées si belles et si gi'andioses qui avaient fait de Beethoven le premier et le plus grand des compositeurs. Son goût naguères irréprochable, n'est plus que la pédanterie ténébreuse d'un contrapontiste sans talent : le feu qui jaillissait en éclairs
dans ses allegro et (jui du scherzo un finale, se répandait en harmonies magnifiques, telles qu'une lave en ébullition, ce ïc\i disparait dans une suite de dissonances bizarres et inintelligibles; les thèmes ordinairement si originaux et si gracieux de ses menuets, (scherzo) se changent en bonds capricieux et en cadences inexécutables, où Ton ne saurait voir qu'inie tentative impuissante de produire en musique des effets nouveaux. » »
Après avoir rapporté ce fragment, que j'ai dû retraduire en français. Fauteur ajoute :
«Les erreurs oi!i Beethoven est tombé, et plus encore le lance gage des fanatiques qui préconisent ces aberrations comme «des découvertes sublimes, ont été cause que Beethoven a influé « d'une manière plutôt défavorable que favorable sur Favenir. «De même que Fart s'étend et progresse par les travaux des «grands maîtres, de même nous le voyons faire fausse route «ou marcher à reculons, par Finfluence des esprits supérieurs « qui se sont égarés. Tous ceux qui se détachent de la foule, « qui se distinguent de manière ou d'autre, soit en bien, soit en «mal, traînent toujours après eux un troupeau d'imitateurs, « lesquels malheureusement ne sont jamais plus nombreux que « lorsqu'il s'agit d'imiter quelque chose de défectueux ou de «bizarre, par la raison très simple que Fimitatjon en ce sens « est incomparablement plus facile que l'imitation de ce qui est « excellent et parfait. »
«Ainsi, il est très -difficile, impossible peut-être, d'atteindre «aux beautés et aux grandeurs réelles de Beethoven; mais rien « n'est plus aisé que de donner à un ouvrage la longueur exces- «sive de la neuvième symphonie, par exemple, de trouver des « idées musicales sans charme mélodique ; de faire parler beau- «coup de voix simultanément et diversement, dussent-elles «rester inintelligibles pour l'auditeur; de bâtir des périodes
^ « compliquées et enchevêtrées les unes dans les autres, cVexhiber « des curiosités harmoniques et de produire des effets d'instru- « mentation baroques , sans s'inquiéter des résultats euphoniques «ou blessants, que toutes ces choses auront pour l'oreille.»
Ce peu de mots renferment une appréciation de la neuvième symphonie de Beethoven, à laquelle la vraie critique ne trouvera rien à objecter, par la raison qu'elle se fonde, non sur des considérations esthétiques ou sur une opinion de parti, mais sur un relevé de faits techniques, incontestables et évidents pour tout musicien instruit. Il est à remarquer que l'homme qui condamne ainsi l'abus du style polyphonique, n'est pas un maestrino à cabalettes, mais un savant compositeur allemand, capable d'écrire des fugues et de bonnes fugues, comme il le déclare lui-même dans une de ses lettres, et ce dont on ne saurait douter. Malgré cela, le bien connu désapprouve fortement la Bachomanie qui, depuis quelque temps, s'est déclarée parmi ses compatriotes. Il a parfaitement raison. Vouloir avancer à pas d'écrevisse, aller de Mozart à Bach, de la musique complète et universelle à la musique inachevée et scolastique, c'est n'être pas raisonnable; c'est faire contraste, il est vrai, mais tout à la fois pendant aux hommes de l'avenir, dont la musique a la prétention d'emjamber sur le présent et de se conformer au goût des oreilles futures. L'auteur continue :
«De nos jours, on en est venu malheureusement à considérer les plus déplorables aberrations de Beethoven, comme « l'ouverture d'une carrière que l'art n'a pas encore parcourue, «comme l'initiative d'une musique de l'avenir, bien supérieure «à la musique du présent. L'horrible tristesse, les déchirements «de cœur, les méditations sombres et poignantes auxquels les «rigueurs du sort livraient le grand homme infortuné, toutes «ces situations d'âme purement individuelles, furent comprises
«coiiiine les plaintes et les douleurs d'un monde malade, et re- « connues pour les éléments les meilleurs, les plus élevés ou «les plus profonds, sur lesquels la musique instrumentale eût « désormais à opérer. »
«Aussi longtemps que Beethoven se tint renfermé dans sa «véritable sphère qui était la musique instrumentale, qu'il « adhéra aux principes posés et développés par ses prédécesseurs «Haydn et Mozart, et qu'il n'employa d'autres procédés que « ceux qu'il maniait avec sûreté et facilité ; aussi longtemps , en «un mot, qu'il marcha dans son indépendance, libre de toute «gêne, de toutes entraves techniques, Beethoven produisit des
« chefs-d'œuvre, non encore égalés jusqu'à nos jours Lors-
« qu'au contraire, il voulut sortir de cette sphère pour entrer « dans la musique d'opéra , l'oratorio , la musique d'église et « dans le domaine encore moins accessible pour lui de la science « contrapontique et de la fugue; lorsque mettant en oubli les «principes fondamentaux de Fart, il demanda à la musique plus « qu elle ne pouvait donner et chargea chacune des voix de «l'orchestre de représenter, pour ainsi dire, une idée distincte, «alors ses compositions perdirent, chaque fois, de leur vérité «générale, de leur parfaite clarté, de leur charme captivant et «par suite de leur effet, en très grande partie. On reconnaît, «dans son Christ au mont des oliviers^ tout ce que les paroles lui « imposaient de gêne ; on remarque dans les parties fuguées de «ses œuvres, un manque d'habileté et de dextérité techniques, «le manque de cette aisance, de ce naturel et de cette grâce «dans la manière de conduire les voix, qui distinguent les com- « positions fuguées de Mozart. Enfin, l'on peut constater, en gé- «néral, l'insuffisance et la défectuosité de ceux des ouvrages «de Beethoven, où il a voulu nous raconter en détail, tout ce « qui passait dans sa tête et dans son cœur. Or, c'est ce que
«le plus grand musicien ne saurait jamais faire, comme lui- « même Fa prouvé, pas plus que les auditeurs ne sauraient com- « prendre une musique composée dans cette intention. »
Nous voyons, par ce dernier passage, combien le critique allemand est d'accord avec M. Fétis, en ce qui regarde le style fugué et la troisième manière de Beethoven. Juges compétents de la matière, et compétents l'un et l'autre au plus haut degré, M. Fétis et le bien connu durent arriver nécessairement à des conclusions identiques.
Comme moi, l'auteur s'est vu forcé de descendre à la démonstration d'une vérité qui n'a pas besoin de preuves, à savoir que la musique étant la langue du sentiment et non celle de l'intelligence, ne saurait prendre aucune couleur politique ni philosophique.
«On voudrait nous persuader, dit -il, que Beethoven a com- «posé démocratiquement. Si Messieurs les démocrates trouvent «l'idéal de la musique démocratique, dans les parties obscures, «embrouillées, incohérentes et inintelligibles des dernières œu- «vres de Beethoven, ils se font, en vérité, un très mauvais «compliment à eux-mêmes, aussi bien qu'à leur musique d'a- « venir. »
Le bien connu termine son article sur Beethoven, par l'axiome suivant que je recommande aux méditations de mes lecteurs. « Ce qui s écarte du naturel^ du beau et du vrai^ ne peut pas être en «60Î, le naturel., le beau et le vrai.))