CHAPITRE V
Ancien presbytère. — Ses dépendances.
Après avoir enregistré tout ce qu'il nous a été possible de découvrir relativement à l'ancienne église de Beire, aux chapelles et aux croix disséminées sur le sol de cette commune, il convient, pour épuiser notre sujet, de dire un mot de l'ancien presbytère et de ses dépendances.
L'ancien presbytère de Beire, maison Jacotot actuelle, attenait de temps immémorial au cimetière. La paroisse devait le posséder depuis des siècles, peut-être depuis la construction de son église. En tout cas il en est probablement question, dès le mois d'octobre 1257, dans un accord passé pardevant Ouy, évêque de Langres, entre les moines de Bèze et Barthélemi, curé de Beire, alors en discussion relativement à une maison située dans ce dernier lieu, près de l'église. « don discordia verteretur super domo sita apud Beram , prope ecclesiam ejusdem loci » (1).
Le 5 nivôse an vi de la République française,
(l) Archives da la Côle-d'Or, Recueil des anciens titres de Vabb(vje de Bèze, vol. I, p. 123.
malgré les réclamations des habitants de Beire, qui voulaient le conserver pour y loger leur instituteur, car ils n'avaient pas alors de maison commune, il fut vendu, comme propriété nationale, au prix de 1,500 francs, à François Brillât, substitut du commissaire du Directoire exécutif près les tribunaux civils et correctionnels du département de la Côted'Or. François Brillât était le beau-frère de Nicolas Larclié, Cette parenté nous est révélée par Antoine- Athanase Couquaux et Simon Bollot, experts désignés pour procéder à la visite et à l'estimation dudit presbytère, lesquels on voit se présenter à cet effet chez Nicolas Larché, le i" nivôse an vi de la B.épublique. — Ce dernier, nous le regrettons pour lui, crut devoir se neutraliser dans cette affaire, parce qu'il était le beau-frère de François Brillât. — S'il se fût énergiquement prononcé en faveur des habitants de Beire, ainsi qu'il devait le faire, il eut singulièrement contrarié les desseins de son parent, et c'est peut-être cette considération qui l'aura retenu : on voit, dans une lettre conservée aux archives départementales (1), que le démocrate Brillât, écrivant aux citoyens administrateurs de la Côte-d'Or, pour maintenir ses droits à Vacquisition de la maison curiale de Beire, allait jusqu'à insinuer que ce village, selon sa manière de voir, n'était pas dans les conditions voulues pour avoir une école primaire qui eût été mieux placée à Arceau, point central entre Beire et Arcelot! C'est à ne pas
(1) Procès-verbaux deo biens natiouaux vendus sur Beire.
y croire. Mais nous ne rapportons que ce qu'il nous a été donné de lire de nos yeux (4).
Brillât devait tenir à se former un domaine sur la commune de Beire : le 22 messidor an iv il avait déjà acheté, moyennant le prix de 6,306 fr. 50, provenant de l'émigrée Pierrette Lamarre — unepauvre femme, — trente-neuf journaux de terres labourables et six soitures de prés. — Nous ne comprenons pas, d'ailleurs, comment Nicolas Larché aurait osé lui résister ; est-ce qu'on ne le vit pas, lui-même, suivre la pente fatale, etle 21 messidor an IV, la veille del' acquisition Brillât (vente des biens de Pierrette Lamarre), se rendre adjudicataire, pour le prix de 4,752 fr., du pré de Tréchàteau, confisqué sur Gharles-Maurice- Casimir de Saulx-Tavannes, alors émigré? (2)
Il est certain que la cure et la fabrique de Beire possédaient quelques propriétés sur le territoire de cette commune : des terres, des prés et une maison, qui n'était pas le presbytère. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur le terrier de 1723. Au surplus, un des registres restitués par l'honorable conseiller M. Benoist en contenait un inventaire assez détaillé : en dernier lieu, c'est-à-dire avant la Révolution , la fabrique louait sur Beire et sur Viévigne des terres pour 225 livres par an. — Le terrier précité et ses plans indiquent plusieurs immeubles comme appartenant alors à la cure, notamment une pièce de terre de quatre journaux, partant de la maison presbytériale et aboutissant à l'ancien chemin d'Arc-sur-Tille, connu aujourd'hui
(1) Arch. diî'part., vente des bieus uatiouaux sur Beire.
(2) Arcbivea départ., id.
SOUS le nom de chemin de l'Etrée. Elle était en possession de ce dernier immeuble bien avant la confection dudit terrier : il en est positivement fait mention dans une information ou enquête faite , le 4 octobre 4588, sous le règne d'Henri III, par André Tornu, greffier en la justice de Beire, à l'occasion d'une rixe qui avait eu lieu devant ce champ, entre les frères Nicolas et Martin Picquet, dont la famille avait jadis une certaine importance dans la commune de Beire. — La pièce de terre où est bâtie la ferme Bichot, entre la rivière et la route, partant de l'ancienne ruelle Sauxotte, pour aboutir sur le parc du château , appartenait à la fabrique ainsi qu'une maison et un journal de terre situés devant ladite ferme, au levant de la route.
Le 21 mars 1791 , à dix heures du matin , en la salle ordinaire des séances du directoire du district de Dijon, le petit domaine de la cure, contenant 2'2 journaux (environ 7 hectares), fut adjugé à Humbert Michel, pour le prix de 8,300 fr.
Le 19 messidor an ix , Claude-Michel Larché, président du tribunal civil du département de la Gôte-d'Or, se rendit adjudicataire de 21 journaux de terres labourables et de 4 journaux ou soitures de prés (8 hectares environ), appartenant à la fabrique, moyennant la somme de 3,990 fr., élevée ensuite à celle de. 4, 697 fr., en vertu d'une réclamation de la direction des domaines (1).
(1) Archives déparlemeulales, vente des bieus nationaux, commune de Beire.
On peut voir, en se rendant compte du résultat de la vente de ces deux petits domaines, d'une contenance à peu près égale, combien la Terreur avait déprécié la valeur des biens dont l'Etat s'était emparé et quel faible profit il dut en retirer, surtout quand on sait que, généralement, les acquéreurs de biens nationaux prirent soin de se libérer au moyen d'une monnaie dépréciée, celle des assignats.
La vente des immeubles de la cure , parfaitement licite, en raison de la transaction passée entre le pouvoir civil et l'autorité ecclésiastique, l'Etat se chargeant désormais du traitement des ministres du culte, s'était faite en d'assez bonnes conditions, pour ces temps profondément agités. Mais celle du petit domaine de l'église n'avait obtenu qu'un très médiocre résultat, parce que le pays vivait alors sous l'empire de lois révolutionnaires et spoliatrices, repoussées par la conscience de l'immense majorité des Français.
Nous venons de dire comment la cure et l'église de Beire perdirent les immeubles qu'elles tenaient de la libéralité des habitants et de plusieurs curés de cette paroisse. Gela nous a donné, en passant, l'occasion d'apprécier la valeur morale de certains hommes, relativement importants à cette époque. Nous l'avons fait, sans entraînement comme sans faiblesse : c'était notre devoir de narrateur impartial; et d'ailleurs pouvions-nous nous en dispenser, en raison des fonctions publiques qu'ils ont remplies et du rôle qu'ils ont joué au milieu de nos paisibles populations?
Il nous reste à rapporter de quelle façon l'an-
cieiine église Saint-Laurent de Beire fut dépouillée de son mobilier. Mais comme ici nous avons affaire à des hommes d'une moindre importance, sans connaissance des choses politiques et facilement entraînés , nous nous imposerons la plus grande réserve vis-à-vis de leurs personnes et ne citerons aucun de leurs noms. Toutefois nous ne saurions nous empêcher de les plaindre d'avoir reçu ou brigué les honneurs municipaux, en des temps où il était si difficile de ne pas répondre, dans une certaine mesure, d'une partie des excès de toute nature commis par le pouvoir central.
Conformément aux Lettres patentes du roi , données à Paris, le 22 avril 1790, à la suite des décrets de l'Assemblée nationale des 14 et 20 du même mois, relatifs aux biens déclarés nationaux, la municipalité de Beire se rendit à l'église , en compagnie de M. l'abbé Semetier, curé de la paroisse, pour procéder à l'inventaire des propriétés de la cure et de l'église : titres, meubles, etc. — Cette opération eut lieu le 5 octobre 1790. Comme elle se fit légitimement, nous donnons ici les noms des officiers municipaux qui y prirent part, savoir : Prudent Frontard, maire; Claude Bourguignon; Prudent Léchenet ; Antoine Sirandré ; François Clerget; Pierre Brocard et Jean Brûlé, procureursyndic. — Le procès-verbal porte également la signature de l'abbé Semetier.
Parmi les titres relatés dans cet inventaire, assez bien rédigé, plusieurs auraient pu offrir un certain mtérêt à notre travail : il y avait, en effet, des pièces très anciennes, notamment deux copies du terrier
BIBLIOTHECA )j
de l'église Saint-Laurent de Beire, qui remontait à l'an 1400. Mais ces titres, s'ils ont été déposés aux archives départementales qui ne les possèdent plus, auront été remis plus tard entre les mains des acquéreurs des deux petits domaines de l'église et de la cure.
A la date du 5 octobre 1790, le mobilier de l'église de Beire nous paraît avoir été dans un parfait état. Pour ne parler que de son argenterie , voici l'article qui lui est consacré dans l'inventaire sus-relaté, et que nous enregistrons textuellement : « Article premier. — Le vaisseau du Saint- Sacrement ou soleil, surmonté d'une couronne d'argent. Un calice, la coupe et la patène dorés. Un ciboire doré en dedans. Une croix d'argent. Un encensoir, la navette avec chaînette et petite cuillère. Un plat et deux burettes, et trois cœurs devant la sainte Vierge. Le vaisseau du baptême, le portatif chez les malades. » — Toutes ces pièces, pesant ensemble six kilogrammes, durent suivre le mouvement du fatal engrenage , et disparurent dans les conditions que nous allons raconter.
Le 10 septembre 1792, alors que Danton était président du conseil exécutif provisoire, l'Assemblée nationale, « considérant que les meubles, effets et ustensiles, en or et en argent, employés au service du culte dans les égUses réservées, sont des objets de pure ostentation, qui no peuvent convenir à la simplicité qui doit accompagner le service », déclara qu'ils appartenaient à la Nation. En conséquence, elle enjoignit aux municipalités d'en dresser l'inventaire, dans les vingt-quatre heures qui
ANCIEN PRESBYTÈRE — SES DÉPENDANCES lOl
suivraient la publication de son décret, et de les envoyer, le jour suivant, sous leur responsabilité, aux directoires de leurs districts respectifs. — On voit qu'en 1792, le renard de 1789 avait cessé de montrer patte blanche : il était devenu loup en attendant qu'il devînt tigre sanguinaire, sous la Convention.
Ce fut en vertu de la loi du 10 septembre 1792 que la municipalité de Beire se rendit à la maison curiale de ce lieu, le 2 novembre suivant, heure de midi, c'était le jour des Morts! afin de procéder à un second inventaire du mobilier de l'église Saint- Laurent. — L'argenterie, portée à Dijon le lendemain par le maire et le fabricien receveur alors en exercice, comprenait les pièces suivantes : « Un encensoir d'argent, pesant deux livres trois quarts et une demi-once; une croix d'argent, pesant une livre et demie et une once et demie ; une navette avec sa cuillère, chaînette d'argent, avec deux burettes aussi d'argent, pesant dix-sept onces deux gros. » — La loi du 10 septembre 1792 exceptait de la confiscation qu'elle venait de décréter : « les soleils, ciboires, calices et autres vases sacrés seulement », jugés nécessaires à la célébration du culte. Mais l'engrenage ne cessait de tourner et bientôt, la Convention aidant, il devait emporter le reste.
Enfin, nous voici arrivés à l'époque sinistre, et nous n'avons pas lu, sans un violent serrement de cœur, une pièce portant en tête ces tristes et lugubres mots : « Extraitdu iwocès-verhale de L enlèvement des vases sacré, cuivre argenté et autre metteaut de V église de la commune de Beire. » —
102 ANCIEN PllESBYTÈllE — SES DÉPENDANCES
— Cette opération eut lieu le 30 nivôse, an ii de la République française (18 janvier 1794), par les soins de la municipalité de Beire, agissant en vertu d'un décret de la Convention du 13 brumaire de la même année, déclarant propriété nationale tout l'actif affecté aux fabriques des églises. — L'enlèvement prescrit par le décret de la Convention, sans doute parce qu'on craignait le soulèvement des populations, devait se faire sous la direction de comités dirigés eux-mêmes par le conseil général du département, en présence de deux officiers municipaux de chaque localité. — A Beire, nous ne savons pour quels motifs, il se fit par la municipalité entière, probablement pour que la responsabilité fût collective, et que deux de ses membres seulement ne fussent pas chargés de l'odieux de cette triste besogne. — Elle fit donc disparaître de l'église en deuil et veuve de son pasteur : « le vaisseau du Saint-Sacrement ou soleil, surmonté d'une couronne d'argent; un calice et sa patène d'argent, la coupe et la patène dorées; un ciboire d'argent, doré endedans ; le vaisseau de baptême pour onctions ; le portatif chez les malades, d'argent. Tous les cinq objets expliqués cy-dessus pesant six livres un quart d'once d'argent. » — 11 fut en outre enlevé de l'église de Beire 228 livres ou 114 kilogrammes de cuivre, provenant des chandeliers, des lampes, etc. Plus une cloche du poids de 1 ,075 livres ou 537 kil. 500 grammes; une seconde resta néanmoins au clocher. Et le tout fut déposé, avec les divers ornements, chasubles, chapes, etc., entre les mains de Bazire, receveur du district de Dijon, qui en accusa
réception, ainsi qu'on le voit dans l'état de dépôt rédigé par la municipalité, en sa séance publique du 15 germinal an m de la République française, une et indivisible (1).
Après la tourmente révolutionnaire, M. l'abbé Richard, revenu de l'exil, fut nommé par l'évêque Henri Raymond à la cure de Beire, où il trouva toutes choses dans l'état que nous venons de dire. — La maison presbytériale étant restée en la possession de la famille de François Brillât, le nouveau curé habita, au début, un petit pavillon que lui offrit M. Charles de Vesvrotte, dans le voisinage le plus rapproché de la chapelle de son château. Mais le pasteur se trouvait trop éloigné de son troupeau. La commune loua donc pour lui un modeste appartement dans la maison Désert (maison Viard aciuelle), qu'il occupa jusque vers l'année 1818, époque où M. Charles de Vesvrotte, en sa qualité de maire de la commune, acheta, pour servir de presbytère, la maison Bouilly, actuellement possédée par M. Bonnamas. — Nous l'avons quittée, le 1" mars 1873, pour aller nous installer dans le délicieux presbytère, récemment bâti à côté de la nouvelle et magnifique église, dont nous allons parler dans le chapitre suivant.
'\] Arcliives départementales, veule des Mens nationaux.