‹ Beire-le-Chatel et ses anciens fiefsChapitre 83 sur 174 · XLVI. — Claude Le Belin · texte numérisé non relu

XLVI. — Claude Le Belin

Voici son acte de baptême, que nous avons trouvé dans la cote renfermant sa liquidation avec mademoiselle Suzanne Le Belin, sa sœur : « Le seize juin mil sept cent soixante-quatre, a été baptisé Claude, fils de messire Le Belin, écuyer, chevalier de l'ordre mihtaire de Saint-Louis , et de madame Bernarde Prieur, né en ce jour, de légitime mariage. 11 a eu pour parrain messire Claude Prieur, maître ordinaire en la Cour des comptes et Cour des aides de Dôle, son aïeul maternel, représenté par Claude Roze, domestique duditM. Le Belin; et pour marraine madame Jeanne Le Belin, rehcte de messire de La Loge, écuyer, seigneur de Chàtellenot, sa grand'tante paternelle, représentée par mademoiselle Marguerite Lépine, fdle majeure en cette ville.

(1) Arfhivps fin cliAteau.

Sitïnû : Le Belin, chevalier de Saint-Louis, Claude Roze, Marguerite Lépine et (llienevet, vicaire do Notre-Dame de Dijon. »

M. Claude Le Belin suivit les traditions de sa famille et il devint, comme ses ancêtres, conseiller au Parlement de Bourgogne. — Il avait environ vingthuit ans quand éclata la Révolution, et il se vit ohligé, pour rester lidèle à sa foi politique et religieuse, d'aller chercher la sécurité sur la terre étrangère : c'est à cause de cela, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, que les biens de son père furent loués au profit de la nation.

Il adopta mademoiselle Amélie de Lémon Le Belin qui devint, en 1832, l'épouse de M. Louis-Edouard de Salvaing de Boissieu. Et c'est ainsi que l'ancienne seigneurie de Beire est devenue la propriété de cette dernière famille, dont nous allons maintenant parler. — M. Claude Le Belin, qui résidait principalement à Paris, y mourut des suites du choléra, le IG avril 1832, âgé d'environ soixante-huit ans.

Xl.VI. — Louis Edouard de Solraing de Bois<ien M 832).

Nous l'avons connu officier de la Légion d'honneur et conseiller à la Cour d'appel de Paris. — Il naquit à Lorient, le 1" août 1802, de Jean-Joseph de Salvaing, baron de Boissieu, inspecteur de la marine , chevaUer de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, — et de Suzanne Iloml)erg.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, M. Edouard de lîoissiou épousa Mademoiselle Amélie de Lémon Le Belin, lille adoptive de M. Claude Le Belin. 11

oui le malheur de la perdre, le 11 février 181d, alors qu'elle n'avait pas trente ans ! « Dieu, dit la Gazelle de France, dans son numéro du 13 mars 1870, la lui ayant reprise avant sa trentième année commencée, jamais il n'avait voulu èlre consolé depuis qu'elle n'était plus, et, fidèle môme après la mort, il avait su préserver sa douleur, toujours vivace, de l'atteinte de l'oubli et du temps. » — C'est pour elle qu'il avait l'ait consli'uire, avec tant de goût et do soin, la gracieuse chapelle du cliàteau; qu'il l'avait décorée de ses mains. Hélas ! une mort prématurée les y a trop tôt réunis !

De cette alliance si vite brisée naquirent deux

enfants : Alexandre- Arthur, dont nous parlerons

à l'article qui va suivre , et mademoiselle Angèle-

Henriette, née au château doBeire, épouse actuelle

de M. Charles Espivent de la Ville-Boisnet.

Le baron de Boissieu appartenait à la haute magistrature qu'il honorait par son jugement sûr et son grand talent. — Il s'était fait un nom au Palais, et ce fut lui qui présida d'une façon si remarquable, en 1864, les assises de la Seine, où fut condamné à mort le célèbre médecin La Pommerais. Chacun de ses collègues s'attendait alors à le voir promu au fauteuil d'une des présidences, distinction qu'il avait si bien méritée ; et sur ce point l'opinion publique était conforme à celle de tous les membres de sa compagnie. Mais l'intègre magistrat, fidèle à ses principes, et resté incorruptible au miUeu des plus regrettables abaissements, ne reçut que ce qu'il n'était pas possible de lui refuser: la croix d'officier de la Légion d'honneur. Tl mérit;>il mieux.

270 lE CHATEAU DE liEIRE

Pendant plus do quinze ans, nous avons eu Thonneur do le connaîti'e, de vivre dans son intimité, et nous ne craignons point d'affirmer qu'il fut toujours aussi fidèle et indulgent ami, qu'il était au Palais magistrat consciencieux et distingué. Ajoutons que ses sentiments éminemment chrétiens donnaient un nouveau lustre à toutes ses qualités si pleines de cliarme et de délicatesse.

H est mort à Paris, le l" mars 1870, emporté par une fluxion de poitrine qui dérouta les plus célèbres médecins de la capitale. — Sa mort fut un deuil universel pour sa famille, ses collègues et ses amis. Ses funérailles furent célébrées d'abord au milieu d'un immense concours, en l'église de la Madeleine, sa paroisse. Huit jours après son corps fut ramené au château de Beire, où toute la commune éplorée vint apporter à l'homme de bien qu'elle venait de perdre ses prières, ses larmes et ses regrets. Vu long article nécrologique fut consacré dans la Gazette de France à redire, en cette triste circonstance,nos vifs et profonds chagrins. Et ce qui ajoute encore aujourd'hui à notre douleur, c'est que la plume élégante qui l'a produit est à tout jamais brisée ! — Cet article est trop long pour trouver place ici , mais on pourra le lire dans la Gazette du i?> avril 1870.

Le conseiller de Boissieu aimait passionnément les arts, et à Paris, où il avait su collectionner avec tant dj goût, son cabinet excitait l'admiration des amateurs qui le visitaient. — A Beire, où chaque vacance nous le ramenait presque à lieure fixe, il partageait ses loisirs entre radministration de sa for-

l.dcBoiBsieu.del.el :

ClIA'ri'AlI UK BEIRE f eut actuel j

tnno, les plaisirs de la chasse, les rapports de société auxquels il était resté fidèle et la visite des pauvres et des malades qui riatéressèreiit toujours vivement. — Il fut, dans la rigoureuse acception du mot, essentiellement homme de bien. Pour tous il hit un modèle, et dans sa vie privée, et dans ce que nous avons connu de sa vie puljlique. Il a passé dans notre paroisse en y faisant le liien, traimil hrne- [aciendo. Espérons qu'au ciel, où la foi nous le montre, Dieu l'en aura récompensé!...

XF.VII. — Afrxanrhc-ArtJnir ih^Snlvainfi de Bo>ss>cn (1R70}.

Le 4*'" novembre -1874, nous lui avons consacré, dans le journal la Cùte-d'Or, la notice qui suit et à kKiuelle M. Armand de Pontmartin a bien voulu faire allusion, en des termes par trop flatteurs , dans la préface des Dernières lettres d'un Passant :

« Alexandre- Arthur de Salvaing, baron de Boissieu, enlevé si prématurément à sa famille, à ses amis et aux lettres, naquit à Paris le 11 février 1833. Son père fut Louis-Edouard^ conseiller à la Cour d'appel de la même ville, officier de la Légion d'honneur, qui lui transmit, avec un nom honorablement connu dans la magistrature, l'armée et les arts, les fortes traditions de sa famille, se résumant dans ces trois mots: Dieu, la Patrie, le Roi!... 11 eut la douleur de le perdre, le 1' ' niars 4870, alors qu'il était encore plein de sève, et que rien ne faisait prévoir sa mort, qui devait affecter si vivement son fds. — Il eut pour mère madame Amélie de Lémoti Le P.elin,

qui mourut le jour même où sonnait la dernière heure de son huitième printemps. Ce premier grand deuil le frappait le 11 février 1841. Il eut donc à peine le temps de la connaître, mais il en avait néanmoins gardé un si religieux souvenir qu'il n'en. parlait jamais que les yeux pleins de larmes. Ce fut, au reste, son pieux attachement à sa mémoire qui lui inspira ces beaux vers , dont l'éloge était naguère sur les lèvres de tous à l'occasion de son propre décès. — On a de lui une seconde pièce de vers non moins délicatement sentis, qu'il composa le jour même où son unique sœur, avec laquelle il avait vécu jusque-là, épousant M. Espivent de la Yille-Boisnet, venait de quitter la maison du conseiller de Boissieu. — Aux grandes qualités que Dieu lui avait données, Arthur de Boissieu joignait une vive affection pour tous les siens, vivants et morts. Et jamais, lors même qu'il avait plus de trente ans sonnés, nous ne l'avons vu, l'heure du repos étant venue, se séparer de son père sans qu'il n'eût auparavant déposé sur son front un temlre et respectueux baiser.

« Le 28 mai 1808, cà l'église Saint-Thomas-d'Aquin, en présence d'une foule immense composée de magistrats, de généraux, do députés, d'avocats et d'écrivains, l'élite de la société parisienne, il avait la bonne fortune d'épouser la hlle d'un de nos plus honorables représentants à l'Assemblée nationale, mademoiselle Louise-Marie-Caroline-Isabelle d'Aboville, si parfaite à tous éganls et si digne de lui !. . De cette union, qui ne laissait rien à désirer, naquirent trois enfants charmants : Madeleine, Guy

i:r SES ANCIENS SEIGiNEUHS 'ilo

et Marie deSalvaing de Boissieu (1). — Ils étaient le plus précieux trésor de cet heureux ménage, et Dieu sait combien tendrement Arthur de Boissieu les aimait ! Mais brusquement enlevé aux douces joies de lu famille, il les quitta le 29 mars 187o, il y a dix -huit mois à peine, emporté par une iluxiou de poitrine aussi rapidement que l'avait été son père. En se mettant au lit le lundi soir, il s'était écrié : « Ce mois est fatal aux miens, je n'en relèverai pas ! y) Hélas ! il disait vrai, et le samedi, à dix heures du matin, après avoir reçu les secours delà religion avec les sentiments de la foi la plus vive, il rendait sa belle àme à Dieu, expirant dans les bras de sa vertueuse et héroïque épouse, près du berceau de ses enfants !...

(( Sous la ferme et sage direction de son père, Arthur de Boissieu fit les plus brillantes études. Les auteurs grecs et latins lui étaient familieis, à ce point qu'il en citait, volontiers et à tout propos, de nombreux passages dont il faisait toujours la plus heureuse application. — Pendant le cours de ses études, il se fit sur les bancs du collège un groupe d'amis privilégiés qui lui restèrent toujours fidèles : MM. Guillaume Guizot, le comte Zamoïski, Hue, Gervais, Deudon, etc., pouvaient à peine s'en séparer, tant il les tenait sous le charme de sa verve spirituelle et entraînante. — Avec le premier il entretint, dès sa plus tendre jeunesse, de nombreuses correspondances littéraires,

(1) iMûile tie[iuid.

^21\ \a: ciiAiEAi; de uvaue

uii cliacLiu (IV'Lix, laiilùL uiailre taiiLùt disciple, cuiii-

niLiiiiquait à l'autre seà observations sur l'ait d'écrire.

c( Le conseiller de Eoissieu avait voulu que sou lils entrât un jour dans la magistrature, et ses premiers débuts furent naturellement pour le barreau. Il s'y fit remarquer, comme autrefois sur les bancs du collège, et tout, dans cette carrière, lui présageait les plus heureux succès. — Un jour, il nous en souvient, plaidant de circonstance et comme par hasard, devant les Assises de Dijon, il y obtint aux grands applaudissements de la foule, avec l'acquittement de sa cliente les suffrages du jury, et les éloges du président Boissard. Arthur de Boissieu était tout jeune alors. Mais là n'était pas son élément vrai, et on le vit bientôt quitter la toge de l'avocat plein d'avenir pour la plume du brillant écrivain que nous avons tous connu.

c( H collabora dans plusieurs journaux et revues, sous plusieurs pseudonymes, s'appelant tantôtLouis de Vaudrey, tantôt Golombine. Puis, lorsque son talent se fut hautement aflirmé, sur l'autorisation du conseiller de Boissieu, il fit, à visage bien découvert, son entrée dans les bureaux de la Gazette de France. — C'est là, au rez-de-chaus,sée du journal légitimiste et littéraire, qu'il écrivit, pendant plusieurs années, ces lettres si spirituelles d'un Passant qui faisaient, chaque samedi, les délices de^s fins gourmets de la capitale et dont le dernier volume va incessamment paraître.

« Chacun sait qu'il n'y épargnait personne, ni l'empereur, ni ses ministres, et que tous y étaient soumis au contrôle de ses fines et mordantes sa-

liT SES AiNCIL-NS ^EKJiNEL'US t>7o

tires. Or, il advint qu'un jour un de sespvol'esseurs d'autrefois, devenu grand-maître de l'Université, ayant essuyé le feu de ses charges vigoureuses, essaya de calmer l'ardeur de son ancien élève : l'invitant à sa table, il fit briller à ses yeux un de ces hochets qui troublent même le cerveau des sages; il venait lui offrir, en style académique sans doute, mais en termes non équivoques, la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Arthur de Boissieu, incorruptible autant que l'avait été son père dans les rangs de la haute magistrature, ne voulut accepter du ministre que son déjeuner, et il rentra chez lui aussi libre qu'il l'était avant d'en sortir : la liberté était une des conditions de son fort tempérament et de son noble caractère, sans elle il eût préféré mille fois mourir, — potins riiort quam fœdari !...

(( Voilà l'homme que nous avons eu Textrême douleur de perdre et qui va heureusement revivre dans la prochaine édition de ses dernières lettres. -^ A Paris, il remportait la palme aux concours httéraires; il se faisait hre avec un entraînement fiévreux , il présidait la conférence Mole ; et bien qu'il se dît hautement royahste et catholique, la Société des gens de lettres lui offrait le fauteuil de la présidence. A sa mort, la presse de la capitale et les journaux de la province, sans distinction d'opinions ni de nuances, quelques-uns même de l'étranger, ont rendu hommage à son rare et grand talent. 11 eut en outre le boidieur, plus rare encore, ne se livrant à personne et ne sacrifiant rien de ses opinions, de ne rencontrer aucun ennemi, même parmi

270 i.H (.11 VI EAU m>: vA'Awk

ses plus larouches coiiti'udicleurs. Deux coiiLs ;u'- Licles (le journaux, groupés eu uu recueil que nous appellerons, si ou le veut bien, le Livre d'or de ses entanls, sont là pour attester que nous nous tenons dans les limites les plus scrupuleuses du vrai.

« Beire, ce beau et cher village de la Côte-d'Or qu'il aimait tant, fut, pour le Passant de la Gazelle, le fidèle écho de la capitale, et nous lui avions également donné, sans le lui marchander, tout ce qui était en notre pouvoir : trois fois, à la presque unanimité de nos suffrages, nous avions voulu qu'il allât siéger au Conseil départemental dont il eût été une des plus vives lumières, — trois fois aussi nous lui avons offert un siège au sein de notre modeste édilité, — il avait bien voulu consentir à accepter la présidence d'honneur de notre Société de fanfare, — fidèle à ses convictions chrétiennes, il se faisait un devoir, en sa qualité de président du conseil de Fabrique de sa paroisse, de veiller à la décoration de notre belle église, — enfin, Beire a eu assez de tact et de clairvoyance pour le juger aussi favorablement que Paris. — Ici, on le pleure ; à Paris, on va le rehre et se rattacher à sa mémoire...

« Son âme s'est envolée vers des régions plus pures, mais son tombeau, dont nous sommes les lionorés gardiens, nous reste. Ses cendres reposent dans cette gracieuse chapelle où il ensevelissait naguère, avec tant de respect, son honorable père, et où vont maintenant, chaque jour, s'agenouiller pieusement sa jeune épouse et ses trois chers petits orphelins. Elles reposent près de la vieille tour carrée de son antique manoir, non loin des grands

arbres plantés par Le Nostre, sous l'ombre desquels nous l'avons vu tant de fois rêver. Tout ici est plein de son souvenir, comment pourrions-nous jamais l'oublier?... Peut-être aussi, en ces jours où la grande voix des morts vient frapper à la porte des cœurs chrétiens, nous demande-t-il le suffrage de nos humbles prières; tous il nous honorait, tous il nous aimait : prions pour lui ! A. B. — Beire, l'^'" novembre 1874. »

« La maison de Salvaing de Boissieu, originaire de Savoie et établie en Dauphiné depuis un temps immémorial, comptait parmi ses membres Denis de Salvaing de Boissieu, président de la Chambre des comptes du Dauphiné, un des hommes les plus érudits et les plus éloquents de son siècle. Il fut chargé par le cardinal R.ichelieu d'une mission à Rome. — Il est l'auteur d'un traité des fiefs qui faisait loi au Parlement de Bourgogne. On a également do lui : des commentaires sur Vlhis d'Ovide, une harangue à Urbain VIII, et les sylves latines sur les merveilles du Dauphiné.

(( Un Salvaing de Boissieu figurait au nombre des compagnons de Bayard; on lit son nom sur le socle du monument .élevé, à Grenoble, à la mémoire du chevalier sans peur et sans reproche. — Les Salvaing étaient, d'ailleurs, alliés à la famille de ce chevaher (1). »

(I) Voyez lu descriplioa du monument. [Histoire de Grenoble et de ses environs.)

Page 1