‹ Bel-Abbès et son arrondissement; histoire, divisions administratives, travaux publics, services publics, statistique, topographie, agriculture, commerce et industrie depuis leur création jusqu'a nos jours. Avec cartes, plans, tableaux synoptiques et chronologiquesChapitre 77 sur 82 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Au moment de fermer ce livre et de nous séparer de ces notes qui nous ont permis de passer de longues heures d'étude recueillie et sympathique, nous ne pouvons nous dispenser d'avouer, pour rendre hommage à la vérité, que souvent nous avons été pris d'un profond découragement en écrivant ces pages, sentiment, nous allons le voir, qui donne plus de force encore au mobile auquel nous avons cédé en prenant la plume pour chercher à établir que la colonisation peut être entreprise avec succès par la nation française.

Et, en effet, à peine avions-nous tracé le plan d'une notice historique sur Bel-Abbès, destinée à l'Exposition universelle de 1878, à peine avions-nous, dans ce but, fait appel au bon vouloir et aux connaissances précieuses de quelques intéressés, que, de tous côtés nous sont arrivés des documents nombreux

et intéressants, nous montrant par cela môme combien l'idée que nous poursuivions était féconde, et nous forçant à élargir le cadre que nous avions primitivement adopté pour laisser dans l'ombre le moins d'arg-uments possibles.

Mais, depuis la })rçmière ligne de cet ouvrage jusqu'à la dernière que nous retraçons en ce moment, quelles n'ont pas été nos angoisses et nos défaillances, en voyant l'impossibilité de décrire un état de choses quelconque concernant la colonisation algérienne, avec l'assurance de n'être pas quelque temps après bien loin de la réalité, par suite de la marche naturelle des événements sur cette terre où les pas de l'homme sont des pas de géant !

Notre pays ne sait pas coloniser, dit-on, et nous ne pouvions revoir l'un de nos chapitres, écrit quelques mois plus tôt, sans constater que la réalité l'avait déjà modifié et qu'il ne reproduisait plus fidèlement les faits qui l'avaient inspiré. Cette qualité fait défaut à nos nationaux, entend-on répéter par certains esprits chagrins ou prévenus, et lorsque nous cherchions à revoir quelques ligues consacrées à la topographie, nous retrouvions à l'endroit où l'année précédente n'existaient que la solitude et une végétation naturelle, nous retrouvions des fermes, des défrichements, des cultures entreprises avec grand soin par une forte population européenne. Notre élément national ne saurait obtenir de résultats sérieux sur cette terre, justement appelée autrefois le grenier de Rome, se plait-on encore à redire, et lorsqu'il s'est agi pour nous de livrer ces pages à rini])ression, il nous a fallu refaire en partie notre travail pour tenir compte des coranumes dédoublées, des villages créés, des situations économiques transformées dans l'espace de quelques années.

Singulière ignorance de la science ap])iiquée à la colonisation et des moyens propres à tirer parti d'un pays nouveau que celle qui place l'auteur d'un ouvrage descriptif en face de tnmsformations successives et rapides dont il peut à peine saisir la forme sans qu'elle ne .se soit aussitôt modifiée, comme le spectateur attentif et étonné d'une féerie, voit se dérouler devant

lui et se succéder les tableaux les plus nouveaux et les plus variés.

Mais tout en étant un puissant argument en faveur de notre thèse, cette rapidité dans la succession des faits de colonisation de ce territoire, ne nous laissait pas moins cette crainte de produire une étude, dont le peu d'intérêt, qu'elle pouvait avant tout tirer de son actualité, aurait disparu, l'ouvrage ayant pour ainsi dire vieilli avant de voir le jour.

Bien que nous n'en soyons plus au système d'induction, utilisé avec beaucoup de sagacité par Vauban, Arthur Young, Lavoisier et Chaptal, la statistique actuelle, l)asée sur les renseignements, l'expérience et la déduction, donne encore lieu à quelques erreurs, qui disparaîtront en grande partie lorsque le pays sera entièrement cadastré, sans qu'il soit possible de méconnaître son utilité réelle, surtout lorsqu'appliquée à une contrée, elle résume son histoire pour aborder un grand nombre de sujets qui l'intéressent et pour faire la description de son état actuel sous les aspects les plus variés, en négligeant le moins possible les faits économiques qui ont concouru à rétablissement de sa prospérité.

Dans ces conditions , la statistique n'a besoin pour être réellement utile que de recevoir une grande publicité obtenue à l'aide des publications périodiques utilisant largement et sans entrave les résultats de semblables travaux.

Les économistes, qui ont jugé favorablement les études statistiques et qui en ont démontré l'importance, ont parfaitement établi, en même temps, que la description de l'état naturel d'une contrée reste vraie en toutes circonstances, mais que tout ce qui peut être modifié par l'homme exig'e des études de comparaison à certains intervalles, sans que l'intérêt qui s'attache à la première œuvre puisse en rien être amoindri,

La statistique est évidemment le meilleur moyen de constater l'état réel d'un pays à un moment donné, et cet examen peut, assurément, servir de leçon en dégageant de faits qui auraient pu passer inaperçus un enseignement sur la meilleure voie à Suivre dans l'avenir, en comparant les efforts produits en tel

endroit avec ceux tentés sur un autre point semblable, il est vrai, au premier, mais où ils ont été mieux dirig-és, en déduisant enfin de cas particuliers et heureux ce que doit être le travail appliqué, dans des conditions identiques, à tout un territoire.

Mais si ces études offrent des avantag-es immédiats que personne ne conteste, et si on se borne à demander le renouvellement à certaines époques pour rester à la hauteur du progrès et pour donner des conseils profitables dans une mesure appréciable, large et sérieuse, pourra-t-on nier que la statistique mt^me ancienne n'ait, elle aussi, une importance bien marquée, et n'offre encore de réels avantages? Ces matériaux, si anciens qu'ils soient, ne sont-ils pas, en effet, indispensables pour établir sans trop de perte de temps la situation comparée de l'état de choses actuel avec leur ancien état? Ne sont-ils \ms également précieux par les termes de comparaison précis qu'ils offrent à tous ceux qui veulent un jour mesurer l'espace parcouru en jetant un regard en arrrière ?

L'homme qui se priverait de semblables renseignements pourrait être comparé à l'imprudent qui, désireux de produire une amélioration relevant d'une science quelconque, chercherait, avant tout, à reconstituer par lui-môme tous les éléments de cette science qui ont demandé dans le passé les })atientes recherches de plusieurs de ses semblables et quelquefois même d'existences entières.

Ces considérations nous ayant conduit à ne rien négliger pour poursuivre notre tâche jusqu'au bout, il nous reste à examiner quelles ont été les causes générales et lociiles du succès indiscutable de la colonisation dans la plaine de Bel-Abbès, en utilisant, à cet effet, les jalons que nous avons à diverses reprises placés dans le cours de cette étude.

Aux premières se rattachent les institutions mêmes qui ont été successivement appliquées par la France dans le nord de l'Afrique, car si souvent les faits n'ont pas réi)(>ndu à l'attente fiévreuse de personnes im[)atientes d'atteindre le but, on ne peut s'empêcher de reconnaître, lorsque l'on juge à distance et

que la course est à moitié parcourue, que, malgré bien des hésitations, malgré quelques erreurs et en dépit d'essais longs et parfois coûteux, l'ensemble de ces institutions n'en a pas moins produit les résultats voulus, puisque la colonie n'a pas cessé d'aller en avant.

En signalant comme étapes : la conquête longue, patiente, mais glorieuse, les indécisions à la suite des maladies et des difficultés du début, l'administration d'exception, commandée par les circonstances, et qui a permis aujourd'hui au droit commun et à l'administration civile, de prendre possession de tout le Tell, il est possible de constater quelques moments d'arrêt, mais jamais un mouvement de recul.

C'est g-râce à cet état de choses , en définitive , il faut bien le répéter à cette place, qu'après cinquante années d'occupation, nous retrouvons ici une population européenne de 590,685 individus, ayant planté 8,497,558 arbres, qui récolte dans une seule année 2.627,307 quintaux de céréales, et possède 11 ,258,905 francs d'instruments agricoles; c'est g'râce à lui qu'ont été créés ou agrandis dans notre colonie 419 centres, en général très-prospères, que notre commerce, en 1879, a été portéà 424,044,-523 francs, dont 151,918,421 francs à l'exportation, et le mouvement de la navigation à 4,046 navires jaugeant ensemble 1,354,883 tonneaux, que le salaire des ouvriers et le prix de toutes les denrées ont été élevés ; c'est grâce à lui aussi qu'ont été implantés sur cette terre tous les bienfaits d'une civilisation jadis ig'norée même dans ses plus simples éléments, ce qui constitue, dansTen-semble, une situation que tous les pays d'Europe, plus peut-être encore que le nôtre, estiment à sa réelle importance, c'est-à-dire bien haut.

A ces causes générales du succès de la colonisation de Bel- Abbès, se rattachent les aptitudes individuelles de nos nationaux, puissamment aidés, nous le reconnaissons volontiers, par l'élément européen, aptitudes qui ont pei-mis de créer ce que chacun admire sur ce territoire, et, en particulier : l'introduction d'une population européenne de 17,800 personnes; l'installation de trente centres au nombre desquels compte une des plus

gTandes villes de la colonie ; une culture européenne qui possède 10,709,280 fr. de constructions rurales, 96,2i-7 arbres plantés, 23,004 animaux, 7G7,o02 fr. d'instruments agricoles, et qui produit par année 7)\ 1 .DH quintaux de céréales ; un commerce annuel de plus de 1 00,000 tonnes exportées ou importées ; un chemin de fer, de nombreuses routes, de beaux ponts ; une instruction primaire très-répandue et une certaine aisance ; et tout cela dans un endroit où il y a 33 ans n'existait pas un seul Européen, où les seules demeures étaient la tente et le gourbi, la seule culture, la vie pastorale rappelant les premiers âges de l'humanité, où le commerce ne comprenait que quelques échanges intérieurs, où Ton ne trouvait ni route, ni pont, où l'ignorance enfin et une existence malheureuse régnaient en maîtresses absolues.

Les causes accidentelles et purement locales de cet état de choses prospère ont été le choix heureux d'un emplacement bien situé au milieu de la province, et presque à égale distance de toutes les localités importantes du département ; la bonne qualité des terres, placées dans une vallée arrosée ; la comjiosition du sol qui a permis de tout temps la culture du blé, production demandée, et surtout de la tuzelle, production recherchée, ce qui a grandement facilité les débuts en mettant à la portée des colons une culture exi^i-eant peu de frais, et s'appliquant à un produit facile h placer. Alors est venu le commerce d'alfa qui a trouvé la prospérité de ce territoire établie, mais qui l'a consolidée et accrue, car notre contrée étant de toutes les régions à alfa de la colonie la plus rapprochée de la mer, c'est ici qu'on est venu tout d'abord entreprendre cette exploitation sur une vaste échelle.

L'alfa a attiré des bras dans notre arrondissement, y a créé des industries annexes et a contribué à sa richesse, notamment en rendant possible et même avantageuse la création de nos chemins de fer, dont l'installation a d'ailleurs été des plus faciles au milieu de notre vallée qui descend, avec de douces ])entes, des Hauts-Plateaux h la mer en suivant une direction perpendiculaire au grand central qu'elle coupe à un moment donné.

Que l'alfa vienne à disparaître, ce qui est malheureusement à craindre, il n'en aura pas moins été le principal élément de succès de nos voies ferrées, qui, à leur tour, aideront notre colonisation par la création de nombreux villages sur leur parcours, le relèvement de notre industrie, l'accroissement de ;iotre commerce.

Si nous ajoutons les acquisitions de terrains Indigènes, qui n'ont pas cessé d'être des plus étendues dans cette contrée depuis l'année 18G4, nous aurons résumé les causes générales et particulières qui ont provoqué l'état de choses heureux que nous avons constaté dans cet endroit, et dont l'importance est telle que depuis quelques années l'initiative des colons de cet arrondissement les force à se répandre sur les territoires voisins d'Aïn-Temouchen, de Lamoricière et de Mascara, comme un torrent que rien ne peut arrêter, parce qu'au lieu de la désolation, il porte avec lui, cette fois, le travail et l'épargne.

Et maintenant quel est l'avenir réservé à ce coin de terre qui offre un si beau passé ? A cette question nous répondrons par cette autre : qui peut dire ce que produira le grain de blé du laboureur semé même dans d'excellentes conditions pendant une longue série d'années ?

Toutefois, sans pouvoir assigner une limite précise à l'accroissement de la prospérité de cette contrée, on peut cependant avancer qu'elle grandira tant que son sol ne sera pas entièrement cultivé et aussi tant qu'il n'y aura pas un rapport normal entre la valeur de la terre et la rente qu'elle produit, la proportion actuelle étant bien différente de celle des pa^'s d'Europe.

A ce moment, Bel-Abbès et son territoire, alors même qu'aucune industrie nouvelle ne viendrait, comme l'alfa Ta fait dans le passé, augmenter leur état prospère,' seront déjà une grande ville et un pays riche.

Dans de semblables conditions ne sommes-nous pas en droit d'affirmer que la colonisation de la vallée de la Mekerra est une belle œuvre à l'honneur de la France?

(AKTK IIISTOKIOrK.TOPOGHAIMIIOl K Kï SIATIS riOlK DK |;AKU()M)1SSI':\IK>T I)K I'>KI.-AI'>I'>KS KT I,KS KNMKONS

(li-cssco par J.FrBEUZELIN,(H()in(li(. mai.

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