Scène X
DUROY, M"» DE MARELLE, puis le GARÇON, puis la BOUQUETIÈRE.
lyime DE Marelle, se dirigeant vers la sortie. — Ah t vous voilà.
Duroy. — Bonsoir, ma petite Clo.
^me DE Marelle. — Que VOUS est-il arrivé ? Pourquoi restez-vous ici?
Duroy. -r- Je vais t'expliquer...
]yf me DE Marelle, — Je vous prie de ne pas me tutoyer,,. Comment?.,, tu ne viens pas dîner, tu t'excuses par un coup de téléi)hone ; enfin tu arrives aux Polies et tu ne cours pas vers la loge?... Ah ! non ! tu sais !... je suis à bout de nerfs... Je m'en vais.
Duroy. — Le patron m'a retenu, et puis Saint-Pothain, et puis Norbert de Varenne.
M"" DE Marelle. — Quand tu me promets ta soirée, tu pourrais t'arranger pour être lil)re... J'avais l'air ridicule ; Madeleine et Forestier ricanaient.
Duroy. — Est-ce qu'ils soupçonneraient?...
M"* DE Marelle. — Ce sont des enfants, n'est-ce pas?... Crois-tu que Forestier n'aurait pas insisté davantage pour memettreenvoiture,s'il n'avait pas cruque tu m'attendais.
Duroy. — Je t'affirme, Clo...
M™" DE Marelle. — Au revoir !
Duroy. — Tu me fais beaucoup de peine... .Te fais un métier de chien... Depuis sept heures, je n'ai qu'une idée :
Mme DE Marelles (Mlle Dolley).
échapper au travail pour te rejoindre !... Et c'est ainsi que tu me reçois !
^me jjE Marelle. — Je ne te reçois pas, je te rencontre.
DuROY. — Rentrons dans la salle...
j£me j)E Marelle. ■ — J'aurais l'air de te ramener.
DuROY. — Qu'est-ce que ça fait?
M"»* de Marelle. — Tout, mon chéri, sauf le ridicule !
DuROY. — Alors?...
M«"= de Marelle. — Alors, mets-moi en voiture et allons souper quelque part...
DuROY. — J'ai des épreuves à corriger...
]V£me jjE Marelle. — Tu passeras un instant au journal...
DuROY. — Non, ma petite Clo, pas ce soir...
M™» DE Marelle. — Ah ! charmant !... Eh bien ! bonsoir !
DuROY. — Écoute, Clo...
M"»^ DE Marelle. — Non ! non !... à un autre jour !... quand tu daigneras.^
DuROY. — Écoute-moi... Je ne-peux pas souper avec toi, parce que...
M™e DE Marelle. — Parce que?
DuROY. — Parce que je n'ai pas un sou.
M me DE Marelle. — Quoi ?
^ Dttroy. — Si!., je mens ! j'ai dix sous!... Et je dois de l'argent à la caisse du journal, à Forestier, à Saint-Pothain à tout le monde... Tu comprends, maintenant.
M «ne DE Marelle. — Oh ! mon chéri ! (Elle s'assied à une table.)
Le Garçon, avançant. — Madame désire?
M "ne j)E Marelle. — Une chartreuse... Et moi qui te fais ime scène... Mais je ne savais pas... .le ne pouvais pas deviner. Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?...
DuROY. — Ou n'aime pas à avouer...
M""*" DE Larelle. — C'est vrai !... tu as raison !... tu aS toujours raison, mon petit Georges.
DuROY. — Voilà.
Mme DE Marelle. — Où as-tu dîné ?
DuROY. — Chez moi !
Mme DE Marelle. — Chez toi !... 11 n'y a pas de cuisine.
DuROY. — Je n'en avais pas besoin...
Mme DE Mareli^. — Tu n'as rien mangé, tandis que je me grisais ?... Ah ! Georges ! ça me fait tant de peine!
DuROY. — Ne te frappe pas ; ce n'est pas la première fois.
(Le garçon apporte la chartreuse.)
Mme DE Marelle. — Mon chéri !... mon chéri !... Mais je ne veux pas que tu t'endormes sans souper... Oh ! non ! c'est trop injuste !... Et puis, tu tomberais malade !... Je ne veux pas que tu tombes malade, moi... Que vas-tu faire?
DuROY. — Demain, j'aurai de l'argent ; le patron m'a promis une avance.
Mme de Marelle. — Alors, mon amour, écoute ; puisque tu auras demain de l'argent, tu peux bien accepter, ce soir, un prêt...
DuROY. — Assez !... n'est-ce pas ?
Mme DE Marelle. — Quoi ?... En voilà des bêtises !... Tu me rembourseras demain !... Tu as oublié ton argent. Ça arrive à tout le monde... Il faut bien payer cette liqueur... Je me regarde dans ma petite glace... je mets du rouge, de la poudre... il y a un l^illet sur la table... et tu dis au garçon : « Payez-vous ».
DiTROY. — J'ai honte!
jyjme DE Marelle. — Je Comprends qu'on soit délicat... Mais ce n'est pas de la délicatesse, c'est de la sottise... Garçon !
Le Garçon. — Madame.
DuROY. — Payez-vous !
Le Garçon. — Bien, monsieur!
(Il s'éloigne.)
Mme de Marelle. — Je t'adore, mon chéri ; je t'adore !... Et maintenant, on soupe... Tu dois mourir de faim... On va être, tous les deux, dans un salon... bien fermé... Mon amour !
La Bouquetière, entrant. — Des fleurs, madame ?
Mme DE Marelle. — Merci !
DuROY. — Je t'en prie !... Prends ces roses !
Mme DE Marelle. — Ce sout mes intérêts?
La Bouquetière. — Elles sont bien belles, madame.
Mme DE. Marelle. — Plutôt ce petit bouquet d'œillets. Ils sont très jolis ; et ça sent bon le poivre !
Le Garçon, apportant la monnaie. — Cinquante et quarante, quatre-vingt-dix... et neuf... quatre-vingt-dix-neuf.
DuROY, empochant l'argent et donnant une petite pièce an garçon. — Tenez !
Mme DE Marelle. — Ça Sent bon !... Ça sent bon !
DuROY. — Combien les œillets ?
La Bouquetière. — Cinq francs.
DuROY. — Voilà !
La Bouquetière, faisant sonner la pièce de dix francs sur la table. — Merci ! monsieur.
Mme DE Marelle. — Elle ne te rend pas la monnaie... Elle file avec tes dix francs, tu sais...
DUROY. — Il faut bien que tout le monde vive.
Mme DE Marelle. — C'est bête, de se laisser refaire ainsi... de payer deux bouquets pour un seul... On a l'air américain.
DuROY. — Je suis étourdi de fatigue... Je t'en prie, laissons cela... Tu es prête?...
Mme DE Marelle. — Aide-moi à me lever ; ce petit verre m'a achevée... Je suis tout à fait grise... Oh ! oh ! oh !... Que c'est bête, mon chéri.
LE MONDE ILLUSTRE