‹ Bel-amiChapitre 49 sur 77 · DUROY, M">« WALTER · texte numérisé non relu

DUROY, M">« WALTER

{Duroy ouvre vite quelques livres et se met à écrire fiévreusement.)

Duroy. — Je vous demande pardon, chère madame.

M"»« Walter. — Je vous dérange ?...

Duroy. — J'ai un travail considérable... J'avais défendu ma porte... Mais cet ordre ne pouvait être pour vous.

Mme Walter. — Merci !

Duroy. — Vous permettez que j'achève ma phrase?

Mme Walter. — Je vous en prie.

{Elle s'assied.)

Duroy. — Là... c'est fini... Je suis tout à vous... {Se levant.) Vous désiriez voir Madeleine?

M "6 Walter. — Elle m'avait donné rendezvous pour notre œuvre des Colonies de vacances.

Duroy. — Mais elle aurait dû aller chez vous... Je ne comprends vraiment pas...

M™« Walter. — Je devais venir aujourd'hui dans votre quartier... Elle est très occupée...

Duroy. — Vous êtes trop aimable ; je ne m'explique pas qu'elle ne vous ait pas attendue : elle est si exacte... Voyons... voici son carnet... cMardi...cinq heures, M ""«^ Walter...» Il y a une erreur, chère Madame, vous voyez; elle avait marqué cinq heures ; il est quatre heures à peine... C'est une erreur...

Mme Walter. — Non, je savais... je savais... Mais je voulais vous voii-... J'ai attendu devant votre porte qu'elle fût sortie... J'étais en face... dans une Ijoutique... J'avais l'air de m'intéresser à des dentelles, et je guettais... Moi !... moi !... j'en suis arrivée là !

Duroy. — Madame.

Mme W'alter. — Ne me parle pas ainsi !... Cette froideur, ce respect après des heures que je ne peux oublier, c'est trop méchant.

Duroy. — Il avait été convenu que rien ne s'était passé.

M™" Walter. — Je ne peux pas oublier...

Duroy. — Il le faut, cependant... vous l'avez reconnu vous même.

Mme Walter. — Oh ! quand je suis près de toi, je fais ce que tu veux... Tu me demandes de ne plus t'aimer ; je te le promets... Tu me demanderais de me tuer, je me tuerais...

Duroy. — Voyons !

Mme Walter. — Pourquoi ni'as-tu suppliée d'être à toi, si tu devais me rejeter si vite?

Duroy. — Nous avons eu cette explication il y a huit jours...

Mme Walter. — L^ne semaine... une semaine seulement !... Il me semble qu'il y a des années... J'ai vieilli !

Duroy. — Vous êtes très belle ; ce chapeau vous va tout à fait Inen.

Mme W'alter. — Tu trouves?

Duroy. — - Vous n'êtes pas raisonnable.

Mme W'alter. — Tu m'as rendue folle... Il t'a suffi de vouloir... Rien ne m'a défendue : ni ma vie passée, ni mes grandes filles, ni la religion... Quand je ne suis pas auprès de toi, je me demande comment j'ai pu... Et quand tu es là, je n'ai plus de remords ; je regrette que tu ne veuilles plus... Dis, ce n'est pas vrai?... tu m'aimeras encore...

Duroy. — J'ai pour vous la plus tendre affection, et c'est pourquoi, je vous défends contre moi-même... Je suis fort pour nous deux.

Mme Walter. — Ah ! pourquoi n'as-tu pas eu cette force plus tôt?... Pourquoi m'as-tu entraînée.

Duroy. — J'ai été fou.

Mme Walter. — Sois-le encore.

Duroy. — Non !... non !... vous souffririez trop... Je me rappelle votre jalousie... De qui n'étiez-vous pa& jalouse?... De ma pauvre Madeleine, de la petite Bémol, de toutes les femmes.

Mme Walter. — Tu oublies M™» de Marelle. Duroy. — De toutes les femmes, je vous dis... Je me souviens aussi de vos remords. Vous alliez vous jeter aux genoux d'un prêtre ; vous n'osiez plus lever les yeux devant vos filles, devant votre mari ; vous pleuriez dans mes bras. Mme Walter. — Oh ! comme tu te rappelles toutes mes douleurs !... Il semble que tu en sois fier, que tu ne m'aies prise que pour me faire souffrir... Duroy. — Oh !

LE MONDE ILLUSTRE

M"* Walter. — Ecoute !... je t'ai ennuyé... Désoimais, je ne t'apporterai que de la joie... Tu verras !

DXJROY. — C'est impossible !

IHme Walter. — Ne dis pas cela !... Je n'ai pas su te garder ; j'ai été maladroite... Mon chéri, il faut être indulgent ; si j'avais eu des amants, un grand nombre d'amants, tu ne m'aurais pas répudiée tout de suite... j'aurais su... Et puis, le souvenir de mes aventures t'aurait attaché à moi... Les femmes qui ont vécu ainsi ont autour d'elles une odeur d'amour ; mais moi... moi... Oh ! je me sens ridicule... ridicule.

DxmoY. — Et vous m'aviez promis d'être sage !

Mme Walter. — Je ne troublerai pas votre tranquillité... Mais laissez-moi venir parfois. \

DUROY. — Vous êtes chez vous.

]yime W'alter. — Pas ici... Là-bas... chez toi.

DUKOY. — Nous recommencerions aussitôt les mêmes folies !

T^me Walter. — Je pourrai te regarder, te dire que je t'aime... ne rien de dire... Tu m'embrasserais doucement, sur le front, sur mes cheveux blancs, comme la première fois ; tu te rappelles?... Tu me consolerais... Il ne faut pas être cruel avec moi... je n'ai pas mérité !

DUROY. — Je vous en prie, il faut être calme... Songez qu'on va rentrer... Vous avez les yeux rouges.

]\lmc Walter. — Je peux pleurer, va !... Tu n'auras pas de scène ! Une femme ne reproche pas à un homme de faire pleurer une autre femme : elle l'en félicite... Où est Madeleine?

(Elle s^ arrange la figure.)

DuROY. — Elle est allée jusqu'à la Chambre... Laroche- Mathieu doit lui donner une nouvelle.

j^me W'alter. — Il a déjeuné à la maison... il a eu une conversation grave avec Walter. Ils ont décidé de ne pas te mettre au courant.

DuROY, tendrement. — Tu sais de quoi il s'agit?

yime Walter. — Ah !... tu ne me dis plus vous... Tu es gentil... .

DuROY. — Alors, ma chérie ?

T^me Walter. — Il paraît que, demain, Laroche-Mathieu sortira un document qu'il tient de Schram... et le ministère sautera... Walter répétait : « Quelle dégringolade à la Bourse... « 11 a donné aussitôt des ordres au petit Meyer.

DuROY, iendrcment. — C'est tout ce que tu sais?

\tme Walter, ù ses pieds. — Oui.

DuROY. lui caressant les cheveux. — Essaie de te rapi^e- 1er... voyons.

]y[me Walter. — C'est tout... Ils ont seulement dit que le journal n'en dirait pas un mot demain... Ils ont bien insisté... Pas un mot, pas une allusion !... Tu m'aimes?...

DuROY. — Mais oui, je t'aime... Ah ! ils sont forts !... ils vont ramasser une jolie somme I

\lme W'alter. — Fais comme eux.

DuROY. — Tu en parles à ton aise... Je n'ai pas de crédit.

M"" Walter. — Moi aussi je voudrais bien en profiter... Si tu étais gentil, tu me dirais exactement comment il faut procéder... Nous ferions cette affaire ensemble.

DqBOY. — Tu es folle !

jyjme Walter. — Ah ! ne me refuse pas ! ça m'amuse tant ; et puis, sans ton aide, je ne peux rien gagner... Je ne sais pas, moi... Et puis, Walter et Laroche-Mathieu auraient vraiment pu t'associer à l'opération.

DuROY. — Ça, c'est vrai.

M"« Walteb. — Alors, dis, tu vas me donner toutes les explications?

DtJROY. — Si tu veux... (Il se lève pour s'asseoir devant son bureau et écrire). Mais qu'y a-t-il?... tu as tes cheveux accrochés...

M™* Walter. — Ce n'est rien : j'étais trop près de toi.

DuROY. — Tu pourras donner les ordres ce soir même, pour qu'on les exécute demain à l'ouverture de la Bourse.

M""= Walter. — C'est bon !... Il me semble que je travaille avec toi, que je suis ta femme... Mais, dis-moi, mon chéri, je ne vais pas charger de cette opération Meyer, qui est aux ordres de W'alter.

DuROY. — • Naturellement 1... Ne va pas chez Meyer 1... Va chez Salomon,

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