DUROY, SUZANNE
Suzanne. — Ça ne vous ennuie pas que je reste avec vous?
DuROY. — Ça me fait plaisir.
Suzanne. — Vous n'avez rien à faire?
DuROy. — Méchante !... J'ai un tel travail que j'en suis effrayé, et que, certainement, je ne le commencerai jamais.
Suzanne. — Vous êtes paresseux, Bel- Ami?
DuROY. — Naturellement... J'étais né pour ne rien faire et pour vivre dans l'opulence. ^
Suzanne. — Ne riez pas ; c'est vrai.
DuROY. — Je suis un animal de luxe, mademoiselle.
Suzanne. — Moi aussi, monsieur.
DuROY. — Eh bien ! vous, si j'ose dire, vous êtes servie...
Suzanne. — Heureusement !... J'ai des amies qui sont très riches et qui disent qu'elles voudraient être pauvres... Moi, je suis ravie que papa ait ramassé des millions.
DuROY. - — Et ce n'est pas fini.
Suzanne. — Tant mieux !
DuROY. — Et qu'allez-vous faire de toute cette galette, seigneur?
Suzanne. — De l'élégance !
UuROY. — Et de la charité?
Suzanne. — L'élégance, le luxe, c'est mieux que la charité, ça fait travailler. Il est plus utile de construire un palais qu'un hôpital.
DUROY. — Ce n'est pas l'avis de votre maman?
Suzanne. — Moi, je tiens de papa.
DuROY. — Sans offenser M. Walter, vous êtes plus jolie.
Suzanne. — Ça ne m'étonnerait pas.
DuROY. — Et comment va votre sœur?
Suzanne. — Elle est très heureuse d'être comtesse, et son mari est très gentil.
DuROY. — Vous, vous épouserez au moins un duc.
Suzanne. — Il y en a un sur les rangs.
DuROY. — Ou un médecin... comme ce docteur Jurier dont vous parliez tout à l'heure.
Suzanne. — C'est un savant d'un grand avenir ; mais je n'ai pas l'intention d'être la femme d'un monsieur qu'on viendra déranger la nuit. Moi, je veux m'amuser avec un mari jeune, agréable, gai et... comment dirais-je... malin.
DuROY. — Quel idéal bizarre !... Un mari malin !
Suzanne. — C'est un effet de l'hérédité ; je tiens ça du père Walter... J'admire, naturellement, l'homme simple, droit, vertueux ; mais je ne l'aime pas... Savez-vous polirquoi vous me plaisez, Bel- Ami?
DuBOY. — Je ne savais pas que je vous plaisais !...
Suzanne. — Si !... si !... Ne faites pas la coquette !... Eh bien ! vous me plaisez parce que vous ne m'avez jamais parlé de votre bonne mère, et parce que vous n'adorez pas les enfants, et parce que vous ne poussez pas des cris d'admiration devant les lauréats du prix Monthyon... Vous n'avez pas l'air d'un homme sérieux, établi ; vous n'avez pas l'air marié.
DuROY. — Oh ! aujourd'hui... marié, ça ne signifie plus rien... Avec le divorce...
Suzanne. — ■ Voulez-vous vous taire?...
DuROY. — Tenez ; vous connaissez Charlier?
Suzanne. — Certainement !
DuROY. — Eh bien ! il est fiancé à une jeune fille.
Suzanne. — Mais il est marié.
DuROY. — Il est en instance de divorce.
Suzanne. — Je ne savais pas...
DuBOY. — Dès que le divorce sera prononcé, mariage !
Suzanne. — C'est très amusant.
DuROY. — Pour l'homme et pour la femme, l'existence peut recommencer sans cesse, grâce aux bienfaits de la législation et à la douceur de la morale.
Suzanne. — H y a un moment où l'on a trouvé le bonheur et où l'on s'arrête ; n'est-ce pas, Bel- Ami?
DuROY. — C'est certain... Mais le bonheur, c'est difficile ; le mariage, c'est périlleux.
Suzanne. — Moi, ça me fait trembler... Vivre avec un monsieur qu'on ne connaît pas ! avoir sans cesse cet étranger dans son appartement 1 C'est effrayant.
DuROY. — Ça dépend... c'est charmant quelquefois d'être près l'un de l'autre, de ne pas se quitter... Moi, ça ne m'effraierait pas.
Suzanne. — Bel- Ami !
DuROY. • — • Il faut savoir choisir ; voilà tout.
Suzanne. — Aidez-moi.
DuBOY. — Je veux bien.
SuzANNZ. ■ — Donnez-moi votre avis sur les maris qu'on me propose... Je vous tiendrai au courant ; ce sera notre secret : jç ne m'engagerai pas sans votre consentement.
DuBOY. — C'est sérieux?
Suzanne. — Très !
DuROY. — ■ Vous vous soucierez bien de moi, le jour où l'un de ces imbéciles vous plaira.
Suzanne. — Pourquoi voulez-vous qu'un imbécile me plaise?
DuROY. — Je vous demande pardon ; mais ils m'irritent, tous ces élégants qui tournent autour de vous...
Suzanne. — • Ah !... c'est sérieux?
DuROY. — Très... Je n'aurais pas dû vous dire... Ça vous fâche ?
Suzanne. — Non !
DuBOY. — Vous n'allez plus avoir confiance en moi... vous n'oserez plus me demander des conseils.
Suzanne. ■ — ■ Si !... si !... j'ai confiance !... Mais, en effet, je ne vous demanderai plus de conseils... C'est inutile, maintenant. . . je crois que je sais... Je m'en vais... je vais rejoindre maman et votre... enfin... je vais rejoindre maman... (Elle sort.)