‹ Bel-amiChapitre 59 sur 77 · LAROCHE-MATHIEU, MADELEINE · texte numérisé non relu

LAROCHE-MATHIEU, MADELEINE

Laroche-Mathieu. — Reviens près de moi, ma chérie-

Madeleine. — Une minute !

Laroche-Mathieu. — Qu'est-ce que tu fais?

Madeleine. — .Te me retape ; je répare ma figure.

Laroche. — Inutile... je vais détruire ton ouvrage.

Madeleine. — - Encore?... Tu te vantes !... Tu ne représentes pas cependant une circonscription du Midi.

Laroche. — Non ! sérieusement ! il me semble que j'ai vingt ans !

Madeleine. — Depuis que tu es ministre ?

Laroche. — L'exercice du pouvoir !... Ça entraîne... Allons, viens, ma chérie.

Madeleine. — Je t'en prie... Un peu de bleu sur les yeux, un peu de blanc, un peu de rouge !

Laroche, se soulevant. — Vive la République !

Madeleine, s' asseyant sur le lit. — Si on te voyait !... si on t'entendait !

Laroche. — Je serais très populaire ! Les Français ont toujours aimé les maîtres qui s'amusent.

Madeleine. — Les maîtres?... Pourquoi pas les seigneurs !... Et c'est radical-socialiste !...

Laroche. — C'est une étiquette. Au fond, je suis un aristocrate, moi... Tu n'as qu'à lire les journaux des unifiés ; tu verras comme ils m'apprécient.

Madeleine. — Ça te flatte, hein? ces attaques-là...

Laroche. — Il y en a un qui m'a comiparé à Barras.

Madeleine. — C'est qu'il est mal renseigné sur Barras.

Laroche. — Méchante. !.. Ça ne fait rien... il aura de l'avancement.

Madeleine. — C'est un fonctionnaire qui t'empoigne?

Laroche. — Naturellement.

Madeleine. — De ton ministère?...

Laroche. — Non !... il est chez Charles...

Madeleine. — Charles ?

Laroche. — Oui, Charles Lefebvre, aux Finances.

Madeleine. — Tu l'appelles Charles, maintenant?

Laroche. — QVjus les ministres se tutoient, ma chérie. Tu comprends, faire partie d'un Cabinet ensemble, ça crée des relations encore plus intimes que se rencontrer chaque jour au café à l'heure de l'apéritif et de la manille.

Madeleine. — Oui, Barras !

Laroche. — Tu te moques de moi ?

Madeleine. — Mais non ; tu es très gentil.

Laroche. — Oh ! je sens bien tout ce qui me manque. îl y a mille choses que j'ignore... je n'ai pas eu cette éducation brillante...

Madeleine. — Tu me dictes ta biographie, mon chéri?... Attends !... mon stylo est dans mon sac ; je vais le prendre.

Laroche. — Je ne suis pas l'arbitre des élégances...

Madeleine. — A quoi ça te servirait-il?

Laroche. — Mais depuis que je suis auprès de toi, j'ai fait des progrès, hein?

Madeleine. — Certainement !... Tu n'as plus de miettes de tabac dans les poches de ton veston ; tu as un meilleur tailleur...

Laroche. — On ne saura jamais assez ce que les maîtresses des hommes politiques font pour la gloire de la France.

Madeleine. — On devrait nous élever un monument collectif.

Laroche. — Si nous faisons figure auprès des ambassadeurs étrangers et même auprès des souverains, c'est à vous que nous le devons, o Parisiennes !

Madeleine. — C'est en vers?

Laroche. — Vous nous enseignez la politesse traditionnelle...

Madeleine. — Et les grâces du répertoire... J'ai froid aux pieds ; tu permets que je me recouche?

Laroche. — Avec plaisir.

Madeleine. — Dis, mon chéri, on peut parler sérieusement, maintenant?

Laroche. — Je le crois.

LK MONDE ILLUSTKi:

Madei>e1ne. — Quand tu arrives, il n'y a pas moyen de j)lncer un mot. Mais maintenant, vrai? on peut parler?

Laroche. — Oui... oui... Je le regrette... mais je dois avouer... Enfin, on peut parler.

Madeleine. — • Eh bien !... que veux-tu que le journal liublie demain?

Laroche. — Toujours la même chose : il n'y a pas lieu de s'effrayer ; les intérêts de la France sont en bonnes mains...

Madeleine. — Je ne demande pas mieux... ça me fait plaisir de chanter tes louanges tous les jours...

Laroche. — Je suis sûr que Duroy en est enchanté aussi... Ah ! ces maris !

Madeleine. — Tu es d'un tact charmant !

Laroche. — Ma chérie !

Madeleine. — Oui, BaiTas !

Laroche. — Voyons, il ne faut pas m'en vouloir pour tuio plaisanterie innocente... d'un goût douteux, j'en conviens...

Madeleine. — Tu en conviens?... Tu es bien aimable.

Laroche. — Alors?... quoi? qu'est-ce que tu disais?

^Madeleine. — Eh bien, Walter en a assez.

Laroche. — Comment, il en a assez ?

Lv^oriTi-^NfATHiEU (M. Duquesne).

Madeleine. — Ce matin, il m'a chargée de te dire... Laroche. — Il savait donc que tu devais me voii'?... Madeleine. — Tl est probable qu'il s'en doutait... Laroche. — Est-ce qu'il soupçonnerait?... Madeleine. — Non ! Talleyrand !

Laroche. — Tu crois vraiment?...

Madeleine. — ■ Qu'est-ce que ça peut te faire?... Ce qui est certain, c'est que Walter ne veut pas compromettre son journal.

Laroche. — Compromettre est admirable !... Comme si Walter et son journal pouvaient se compromettre ! Il a fait mille saletés !

Madeleine. — Mais pas une bêtise !... Or, il estime que ce serait une bêtise de te soutenir plus longtemps.

Laroche. — Alors, il t'a chargée de me dire ça, sur l'oreiller...

Madeleine. — Sur l'oreiller ou ailleurs, ça lui est égal ! Laroche. — C'est inouï ! c'est inouï !... Dans notre lit ? Madeleine. — Veux-tu que nous nous habillions et que nous allions au Ministère, devant ton bureau historique. Laroche. — Que veut-il, ton Walter?

Madeleine. — • Mais, mon chéri, il veut la paix. Il veut que la France soit tranquille. Il veut qu'on no se lance pas dans une aventure coloniale qui pourrait être dangereuse. Laroche. — Il a donc changé sa position à la Bourse? Madeleine. — Enfin, très sérieusement, il espère que tu mettras fin à une politique de provocation. Laroche. — ■ De provocation... moi ?

Madeleine. ■ — ■ Il a reçu des lettres d'abonnés qui 1<; traitent d'homme néfaste.

Laroche. — C'est l'injure que tous les grands républicains ont suivie.

Madeleine. — ■ Tu auras ton monument un jour, c'est entendu ; et la Vie française te consacrera, le matin de l'inauguration, sa première page.

Laroche. — Mais aujourd'hui, elle me lâche. Madeleine. — LTn journal doit être d'accord avec ses lecteurs.

Laroche. — Il doit les guider ; il doit combattre les erreurs de l'heure présente; il doit prévoir l'avenir.

Madeleine. — Ça, c'est la rubrique de la météorologie. Laroche. — ■ Enfin, quoi?

Madeleine. — Enfin, arrange-toi... tu es prévenu. Laroche. — Et si je vous réservais une information sensationnelle ?

?.Iadeleine. — Sans reproche, tu nous l'as déjà fait ! Laroche. ■ — Cette fois, c'est sérieux.

Madeleine. — Mon chéri, j'en parlerai à Walter, et je te dirai demain ce qu'il en pense !

Laroche. — Ah ! c'est gai !

Madeleine. — Et maintenant je me suis acquittée de cette commission désagréable... Prends-moi dans tes bras, mon chéri.

Laroche. — Tu m'aimes?

Madeleine. — Tu le sais bien.

Laroche. — Vois-tu? ça m'est égal d'être ministre, et même député... Si je pouvais vivre avec toi, si tu étais libre, mon bonheur serait parfait.

Madeleine. — C'est vrai?

Laroche. — La vieille demeure de ma famille, les prairies, les bois, ça vaut mieux que le Palais-d'Oi-say. Madeleine. — La maison qui est au coin du quai. Laroche. — Vivre là-bas avec toi, quel rêve ! Madeleine. — La petite maison !... Tu vas chanter 3Ianon?

Laroche. — Ne blague pas... je t'adore !

(On frappe à la porte.) Laroche. — Qu'est-ce que c'est ? •

Madeleine. — C'est la femme de chambre, qui apporte le thé. (On frappe encore.)

Laroche. — Non ! non !... clic ne frappe pas comme ça...

(On frappe une troisième fois.) Une voix, au dehors. — Ouvrez 1... au nom de la loi ! Laroche. — Bon Dieu de bon Dieu I...je suis perdu. Madeleine. — Moi aussi, cher ami.

Laroche. — Ce n'est pas la même chose ! Une voix, au dehors. — Faut-il enfoncer la porte? Madeleine. — MaLs non !... Un instant !... Je vais ouvrir.

(Elle se dirige vers la porte après avoir jeté un peignoir sur elle. Laroche s'est caché dans le lit, aous les couvertures, Madeleine ouvre la porte. Entrent Duroy, le commissaire, l son secrétaire, un serrurier, le patron de l'hôtel)

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