‹ Bel-amiChapitre 60 sur 77 · LE PATRON DE L'HOTEL · texte numérisé non relu

LE PATRON DE L'HOTEL

Donnez-vous la peine d'entrer !... Il n'y

Excusez-moi, Madame... on J'espère que vous ne m'enlè-

vous pouvez vous retirer.

Madeleine. — a plus personne?

Le Patron de l'hôtel. est obligé d'obéir à la police, verez pas votre clientèle.

Le Commissaire. — Assez !, Et vous aussi, le serrurier.

Le Serrurier. ■ — Tant pis ! c'était rigolo, on se rinçait l'œil !

(Il sort avec le 'patron.)

Le Commissaire. — Je suis le commissaire de police du quartier... voici mon écharpe... J'agis à la requête de M. Duroy, votre mari.

Madeleine. — Bonjour, Georges ! quelle aimable surprise !

Duroy. — .Te vous conseille de ne pas m'irriter... J'ai assez do peine à me contenir.

Madeleine. — Mais non !... mais non !...

Le Sectétaire. ■ — Vous n'avez pas d'armes sur vous, n'est-ce pas. Monsieur?

Le Commissaire. — Monsieur Duroy, vous reconnaissez votre épouse?

Duroy. — Oui, Monsieur.

Le Commisaire. — Et vous. Madame, vous reconnaissez votre mari ?

Madeleine. ^ Oh ! c'est bien lui !

Le Commissaire. — Pouvez-vous expliquer votre présence dans cette maison meublée?

Madeleine. ■ — Oui, Monsieur.

Duroy. — Je serais curieux de savoir...

Le Commissaire. — Nous vous trouvons dans un déshabillé qui ne laisse aucun doute...

Madeleine. — J'avais chaud.

■ Duroy. — Son complice doit être dans la pièce voisine...

Le Commissaire. — Rassurez-vous, Monsieur... il n'y a pas d'issue... il ne nous échappera pas.

(Il fasse dans la pièce voisine. Madeleine prend son étui à cigarettes.)

Madeleine. — L^ne cigarette, mon petit Georges?... Non, ce que ça doit te fatiguer, de garder cet air digne! {Elle allume une cigarette.)

Le Commissaire, revenant. ■ — Il n'est pas là !

Duroy. — C'est qu'il s'est caché sous le lit.

Le Commissaire. — Il n'y a pas de place pour un homme.

Duroy. — Alors il est resté dans le lit. (Il soulève d'un geste brusque les couvertures.) Le voilà !... Vous n'avez pas honte de vous cacher, misérable !

Laroche. — Laissez-moi ! voyons ! laissez-moi !... Vous voyez bien que je ne suis pas habillé.

Duroy. — Vous vous êtes déshabillé devant ma femme, vous pouvez bien vous habiller devant moi.

{Laroche s'habille derrière le lit. Il passe rapidement son caleçon et son pantalon.)

Le Commissaire. — Je pense, Madame, que vous n'avez plus l'intention de nier ?

Madeleine. — Je n'ai jamais eu cette intention, monsieur : bien qu'avec la police toutes les surprises soient possibles, je pensais bien que vous songeriez à regarder dans le lit.

Le Commissaire. — Donc, Monsieur est votre amant?

Madeleine. — Ça se voit.

Le Commissaire. — Vous êtes prêt, monsieur?

Laroche. — Du moins, je suis décent.

Le Commissaire. — Je vous prie de me donner votre nom?

Laroche. — Non, monsieur... dispensez-moi...

Le Commissaire. — Pardon, je n'ai pas de temps à perdre... Si vous ne voulez pas répondre, je vous mets en état d'arrestation.

Laroche. — Ne me touchez pas, je suis inviolable.

Le Commissaire. ^ — Bah !

Duroy. — Finissons-en !... Cet individu se nomme Laroche-Mathieu, et il est Ministre des Affaires étrangères.

Laroche. — Pour une fois, ce misérable n'a pas menti.

Le Commissaire. — Je vous demande pardon, monsieur

le Ministre, je ne vous avais pas reconnu... Je m'attendais si peu... et puis, ce costume.

Laroche, à Duroy, ■ — Vous êtes une jolie canaille.

Duroy. — Eh bien ! et vous?... après tout les services que je vous ai rendus...

Le Commissaire. — Messieurs 1 messieurs...

Laroche. — Je vous les ai payés, vos services... vous avez à la boutonnière le ruban que je viens de vous donner.

Duroy, arrachant son ruban. — Voilà ce que méritent les décorations données par une fripouille de votre espèce.

Madeleine. — Monsieur le commissaire, faites respecter le Gouvernement.

Le Commissaire, à Duroy. — Je vous invite à la modération, monsieur. Le fait d'être trompé ne vous donne pas tous les droits ; ne m'obligez pas à vous le rappeler.

Duroy. — Pardon'l monsieur le Commissaire, je ne suis pas venu ici pour entendre vos leçons.

Le Commissaire. — Vous les entendrez, cependant...

Duroy. — Vous parliez autrement tout à l'heure , quand nous sommes venus... C'est que vous ignoriez que vous trouveriez ici un personnage important.

Le Commissaire. — Je ne sais pas ce que vous voulez insinuer ; je suis au-dessus de tout soupçon. Notre avancement ne dépend point de la politique ; nous ne le devons qu'à notre conduite et parfois à notre courage.

Laroche. — Très bien !

Le Commissaire. ■ — • Et je ne vovis conseille pas de m'insulter, monsieur Duroy... ça pourrait mal finir... N'oubliez pas que je suis dans l'exercice de mes fonctions.

Duroy. — Moi aussi !

Le Commissaire. — Comment

Duroy. — Je suis journaliste, monsieur le Commissaire ; je suis le rédacteur en chef de la Vie française, et je vous regarde agir.

Le Commissaire. — Ah ! vous êtes ce Duroy là... Je ne pouvais pas me douter... Pourquoi ne m'avez-vous ijas dit?...

Duroy. — Il était inutile de préciser... Si, par hasard, nous n'avions pas déniché les coupables, vous auriez pu bavarder...

Le Commissaire. — Oh ! monsieur, ma discrétion bieu connue...

Madeleine. - — Quelle situation ! monsieur le commissaire !... vous êtes pris entre le Pouvoir et la Presse.

Le Commissaire. — Je ne comprends pas, madame, ce que vous voulez dire. Bien que j'en sois tout attristé, bien que je souhaite de tout mon cœur qu'un accord puisse s'établir entre ces messieurs...

Duroy. — N'y comptez pas, monsieur le Commissaire.

Le Commissaire. — Si par hasard vous désirez avoir une conversation avec Monsieur le Ministre...

Duroy. — Je vous invite à faire le constat, à remplir votre charge...

Le Commissaire, au secrétaire. — Allons !... vous avez pris toutes les indications nécessaires?

Le Secrétaire. — Oui, Monsieur.

Le Commissaire. — Voulez-vous faire signer?

Le Secrétaire, s'inclinant. — Monsieur le Ministre.

Laroche. — Merci.

(Il signe.)

Le Secrétaire. — Madame...

(Madeleine signe.)

Le Commissaire. — Et maintenant, il ne nous reste qu'à nous retirer.

Duroy. — - Je vous prie, monsieur le commissaire, de ne faire nulle communication à la Presse.

Madeleine. — Tu veux garder l'information pour la Vie française ?

Duroy. — Passez, monsieur le Commissaire.

Le Commissaire. — Croyez bien, monsieur le Ministre, que je suis navré... S'il n'avait dépendu que de moi...

Laroche. — Je vous suis très obligé...

Le Commissaire, s' inclinant. — Madame...

Madeleine. — Vous faites souvent ce métier, monsieur ?

Le Commissaire. — Oh ! le moins souvent possible, madame ; et surtout dans ces conditions, vous ne sauriez croire combien c'est désagréable.

Duroy, dans V antichambre. — Allons ! passez, monsieur.

Le Commissaire. — Après vous, monsieur Duroy... après vous.

Duroy. — Non !... non !... Ici t je suis presque chez moi.

(Duroy, le commissaire et le secrétaire sortent.)

LE MONDE ILLUSTRE

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