I. — Grande et petite industrie
En 1846, la Belgique a publié le premier recensement industriel entrepris en Europe : ce fut une publication sensationnelle pour l'époque, et tous les pays civilisés ont successivement imité cet exemple.
En 1896, la Belgique a renouvelé son recensement, des cadres nouveaux ont été inventés, des procédés de dépouillement ont été imaginés, des méthodes d'investigation ont été créées et, au début du XX® siècle, la Belgique aura un recensement plus complet et plus scientifique qu'aucun autre pays de l'Europe.
Ce recensement nouveau, œuvre de précision et de science, se distingue de tous ceux qui ont été entrepris jusqu'ici par plusieurs caractéristiques. Seul recensement complet effectué depuis 1846, il est destiné à produire une révolution aussi complète que le précédent dans les méthodes scientifiques. Des garanties spéciales et exceptionnelles d'exactitude lui sont acquises par une révision méticuleuse et par le contrôle mutuel des questionnaires Â, remplis par ou pour le patron et des questionnaires B, remplis par ou pour les ouvriers. La publication des résultats se fait par commune pour les 26U() communes belges, et des répertoires par commune permettent le groupement par industrie. Aucun recensement n'a une nomenclature aussi vaste comprenant 800 rubriques. Une distinction rigoureuse est faite entre le travail chez le patron et le travail à domicile, avec isolement pour celui-ci des trois éh'nients organiques : le fabricant, l'intermé-
diaire et Fouvrier. Jamais la distinction entre le travail à la main et le travail mécanique n'a été poussée aussi loin. Enfin les études monographiques sur la petite industrie ajoutent des renseignements personnels complets dans ces matières individuelles où ne peut pénétrer la lumière du chiffre statistiquement groupé.
Jusqu'ici, le premier cadre seul a été publié : il comprend la répartition des industries et des métiers par commune et compte trois gros volumes ayant ensemble plus de 2000 pagos *. Et il reste encore à publier quatorze cadres, la plupart de 50 colonnes pour la partie A (patrons), et six pour la partie B (ouvriers).
Déjà les premiers volumes publiés fournissent beaucoup do renseignements sur l'industrie belge, bien résumés dans une introduction analytique aux premiers volumes parus *.
Le 31 octobre 1896, date du recensement, il y avait en Belgique 329,964 entreprises privées d'industrie ou de métier : 10,499 d'entre elles chômaient et 87,821 appartenaient à des ouvriers ou ouvrières travaillant à domicile pour le compte de patrons, faisant fabriquer hors de chez eux.
Les industries recensées occupaient 1,101,269 personnes, patrons et ouvi'iers, dont 836,476 hommes et 264,784 femmes. C'est plus du quart (28.2 p. c.) de l'ensemble de la population belge âgée de plus de 12 ans, soit 42.7 p. c. des hommes et 13.6 p. c. des femmes.
Rangée à part, la population ouvrière comprend 822,976 personnes, dont 629,937 hommes et 193,039 femmes : 688,248 hommes et 116,981 femmes travaillaient dans les usines, 41,689 ouvriers et 77,068 ouvrières étaient occupés à domicile, en emploi direct ou indirect.
Les professions où la grande industrie est surtout représentée sont les suivantes : les industries verrières, la fabrication des produits sidérurgiques, les exploitations de mines de houille, la fabrication du sucre, la fabrication des allumettes et la fabrication du papier, qui comptent en moyenne entre 443 et 1063 ouvriers par établissement. Viennent ensuite la fabrication des fils
1. Royaume de Belgique. Ministère de l'Industrie et du Travail. Office du Travail. Section de la statistique. Rccensetnent général des Industtics et Métiers, 31 octobre 1H96. Vol. I, II et III. Dénombrement A. Répartition par commune des industries et des métiers. (Bruxelles. 19<X).)
2. Idem. Analyse des volumes I et II, par M. Emile Waxweiler.
et tissus de coton, les compagnies do chemin de fer et la fabrication des fils et tissus de chanvre et de jute.
Les industries occupant le plus de Belges sont les industries textiles : 109,493 personnes occupées (dont 70,887 ouvriers à domicile et 82,842 dans les ateliers); les industries du vêtement : 137,903 (dont 45,350 ouvriers d'atelier et 13,050 à domicile); les industries des métaux 133,885 (dont 103,422 ouvriers tous d'atelier et de mines). La principale spécialité exercée par les ouvrières à domicile est la fabrication des dc^ntellos (49,158 ouvrières à domicile), par les ouvrières d'atelier la confection des vêtements (23,732 ouvrières) et la fabrication des fils et tissus de lin (13,097). La ville occupant le plus grand nombre <l' ouvriers et d'ouvrières est Gand qui en renferme 42,380.
Depuis 1840, l'industrie belge a fait des progrès énormes. Tandis que la population augmentait de 50 p. c. et que le nombre des entreprises industrielles augmentait aussi de 50 p. c, le nombre des ouvriers employés dans ces établissements augmentait de 135 p. c. et le nombre des chevaux- vapeur décuplait. En revanche le nombre des ouvriers et ouvrières à domicile a diminué de 40 p. c. En 1840, il y avait 2 ouvriers pour 1 patron; en 18^0, 3 pour 1. L'augmentation de la population industrielle totale a été des deux tiers, tandis que l'augmentation générale de la population du pays n'était que de moitié.
La population industrielle augmente donc dans une proportion plus forte que celle de l'ensemble de la population ; mais, par une compensation assez naturelle, la population agricole s'accroît dans des proportions beaucoup moins fortes; de 1840 à 1895, elle a à peine augmenté de 18 p. c. : passant de 1,083,001 personnes à 1,204,810. De 1880 à 1895, le nombre de ceux qui nous intéressent particulièrement ici, les domestiques à gages, ouvriers journaliers permanents et employés de ferme, est même tombé de 217,195 (141,702 hommes et 75,433 femmes) à 189,011 (130,182 hommes et 58,829 femmes), soit une diminution de 15 p. c. environ.
Depuis 1895, ce mouvement n'a fait que s'accentuer, et de tous côtés on entend aujourd'hui à la campagne les plaintes les plus vives sur la difficulté qu'il y a à recruter des ouvriers agricoles et sur les prétentions de plus en plus « exorbitantes » qu'ils émettent. Cette diminution du nombre des ouvriers agricoles s'opère de trois manières principales.
D'année en année, et au fur et à mesure que la population des villes augmente, la sphère d'action de celles-ci s'étend. Chaque année, c'est de quelques centaines de mètres plus loin que la ville attire l'ouvrier campagnard, ce sont quelques nouveaux ménages qui déposent ainsi la bêche pour prendre l'outil et passer de la statistique agricole dans la statistique industrielle. Chaque année s'étendent les banlieues industrielles.
Constamment aussi et bien plus vite encore s'accroît le nombre des ouvriers qui le matin prennent le train, quittant leur village pour aller travailler en ville, et rentrent le soir chez eux. En 1897, il y avait déjà 2,700,000 de ces billets de semaine distribués tous les ans et depuis I87B le chiffre avait doublé tous les cinq ans. Le mal, si mal il y a, est si profond que les associations agricoles en sont arrivées à demander la suppression des abonnements à bon marché.
Plus vite encore augmente le nombre de ces bandes d'ouvriers agricoles qui, tous les ans, quittent la Belgique pour aller chercher en France un salaire plus élevé et qui transforment peu à peu l'agriculture en industrie. Dans certaines parties des Flandres, il n'est pas un village qui, tous les ans, ne voie partir 60 ou 100 de ces « Français *, et il est des localités qui en envoient un millier.
Ainsi d'année en année devient plus difficile le recrutement des ouvriers agricoles, tandis que jusqu'ici l'industrie trouve en général encore assez facilement son personnel.
La recherche de la condition des ouvriers, l'élaboration des budgets ouvriers a fait en Belgique l'objet de beaucoup d'études. Ici aussi notre pays a été la première des nations à faire à ce sujet des recherches systématiques et officielles. Dès 1866, M. Ed. Ducpétiaux, avec le concours de MM. Quételet et Visschers, avait réalisé son projet de Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique dans lequel figurent 199 budgets ouvriers des diverses provinces du pays, dont 86 d'habitants des villes et 104 d'habitants de la campagne. En 1891, ce travail fut recommencé par M. Morisseaux, alors directeur de l'Industrie, qui fit dresser 188 budgets ouvriers par les conseils de l'Industrie et du Travail.
Analyser les résultats de ces enquêtes n'est pas possible ici. Qu'il suffise de dire que la manière scientifique et complète dont
elles ont été conduites a fait l'admiration de tous ceux qui les ont consultées et que le grand statisticien allemand, Emst Engel, a trouvé qu'ils étaient dignes de former la matière exclusive de son travail si consciencieux sur le coût d'entretien des familles ouvrières *.
Depuis lors M. de Quéker ^ a recommencé V étude des budgets ouvriers à Bruxelles : dans une brochure éditée en 1897, il adonné la statistique de cent budgets différents en les divisant entre les ménages sans enfants (4), les ménages avec un (26 1, deux (26), trois (22), quatre (10), cinq (7), six (1), sept (2), huit(l) et neuf (1) enfants. Cette enquête est particulièrement intéressante en ce qu'elle a été faite sur des gens avec lesquels l'auteur avait été en rapport comme secrétaire de la Bourse du Travail.