CHAPITRE VI
effacer ni même atténuer cette impression universelle. Il paraît que Van Dyck avait composé un autre tableau à Saventhem , une Sainte-Famille; mais il fut détruit, dans une des nombreuses guerres dont le Brabant fut le théâtre , par des fourrageurs qui , dit-on , en firent des sacs à grains.
Tertmeren, village fondé par saint Hubert, justifie cette pieuse et illustre origine par un parc peuplé de chevreuils et de daims , parmi lesquels Tœil cherche involontairement ce fameux cerf-crucifix, qui ramena à des pratiques plus paisibles ce grand chasseur devant le Seigneur. Tout auprès de ce parc, et dans de beaux jardins, s'élève un pavillon royal^ offert par les deux peuples réunis, la Belgique et la Hollande, sous la défunte monarchie des Pays-Bas , au prince d'Orange. Ce fut le Chambord de la maison de Nassau. Ces sortes de présents ne portent pas bonheur. On aurait tout au moins tort d*y voir un gage de stabilité illimitée. Ce pavillon est un château fort luxueux ; un haras en dépend ; le parc est entouré d'une muraille construite sous l'infante Isabelle. La chapelle de Saint-Hubert a été restaurée parle feu prince d'Orange , depuis roi de Hollande ; elle s'élève dans un bois sacré inextricable qu'avoisine le lac des Cygnes ^ belle pièce d'eau qu'habitent l'amoureux de Léda et toute cette heureuse volière d'amphibies qui fendent les ondes et les airs.
WespelacTy entre Malines et Louvain , possède également un parc mi-anglais, mi-français, que Delille, poète descriptif, mais trop calomnié par la nouvelle école qui l'imite, a célébré dans son poème des Jardins. On nous permettra d'omettre ici, comme ailleurs, le détail des bosquets, grottes , statues , kiosques , chinoiseries qui ornent ce séjour de délices. Il existe sur les lieux mêmes des livrets circonstandës qui expliquent par le menu aux voyageurs ce qu'ils doivent admirer. Notre opinion en bloc, en pareille matière, est que tout est admirable.
86 LA BELGlftUE.
t. is'/LUUmje de Vllllera.
Non loin de Waterloo, à sept lieues de Bruxelles et au delà de Genappes, s'élèvent les ruines romantiques de la fameuse ahbayede Villiers. Je n'ai pas vu cette abbaye, je le confesse ; mais un spirituel touriste belge (M. £. Landois) en a fait avec infiniment de charme la description qu'on va lire ;
« Au détour d'un bois, en descendant dans le vallon , on se trouve tout d'un coup vis-à-vis l'abbaye. C'est un tableau saisissant. On s'arrête étonné devant ces ruines immenses, d'un style sévère, bien situées dans un paysage beau et triste à la fois. C'est un vallon rocheux, boisé, profond et fermé de toutes parts. Les ruines en occupent tout le fond* Il n'est fermé qu'aux yeux , car la Dyle le traverse et y fait tourner le moulin de l'abbaye. Ce moulin est une construction massive du xiii' siècle , très*curieuse à examiner. C'est laque logent les étrangers qui viennent visiter Villiers. L'effet que produit à l'arrivée le premier coup d'œil jeté sur la ruine ne peut se traduire. J'avais pour compagnon de voyage un maître d'hôtel de Bruxelles, venu là avec ses enfants. C'est un homme qui a accompagné des Anglais en voyage , qui a pratiqué toutes les merveilles du monde, et qui n'est pas facile à l'admiration. Je l'ai vu , à l'aspect de Villers , frappé de surprise et muet. Les enfants, très-bruyants auparavant, se mirent à marcher doucement et à parler bas , comme on le fait dans une église ou au travers d'un cimetière.
'i Le silence de ces lieux est si profond et si imposant , qu'on n'ose d'abord le troubler. En s' approchant tout à fait, on entend le tic tac du moulin qui rassure, en témoignant d'un peu de vie dans cette grande solitude. La ruine a sa vie aussi , mais qui ne suffît pas à en voiler les terreurs. Des fleurs , des fraises et de la verdure partout ; le croassement des corbeaux autour des corniches ; des vols d'oiseaux sous les voûtes; un gazouillis perpétuel. Mais aussi des bruits
CBAPITRE \U 87
vagues de murs qui se disjoignent, d* arceaux qui s* affaissent sous le poids des siècles, de pierres descellées par les racines qui poussent dans les fentes. A minuit, je suis allé affronter la ruine et interroger ses mystères. A cette heure , elle était muette : elle ne vit qu*au soleil. Mais j'entendais les battements précipités de mon cœur. J'avais peur; de quoi? je n'en sais rien. Nulle part Dieu n'est plus présent à l'homme que dans les grandes ruines, nulle part on n'est plus écrasé de son éternité....
« Il faut passer par le moulin pour aller à l'abbaye. Autrefois, le moulin appartenait à l'abbaye; aujourd'hui, c'est l'abbaye qui appartient au moulin. Ainsi va le monde. Le meunier est fermier de la ruine et la fait valoir. C'est sa chose , son bien ; il n'en abuse pas et n'est point exigeant.
« L'histoire de Tabbaye de Villiersne laisse rien à raconter. L'édifice, construit par les moines, a poussé pierre à pierre; le rocher voisin en a fourni les matériaux. On ne l'a pas saccagé, on l'a démoli. Pendant la Révolution, il a été vendu à un nommé Terrade ou La Terrade (cela sent Saint-Flour d'une lieue), qui en a fait du vieux fer et des pierres neuves. Pourtant, il a démoli en artiste. Les moines avaient rhabillé leur église à la mode du xviii* siècle; le spéculateur a remis à nu le vaisseau gothique, qui est une merveille. Un duc de Brabant, Henri II, repose encore sous les décombres du chœur. M. La Terrade n*en avait que faire. J'ai vu qu'un des abbés de Villers s'appelait le seigneur Gupis de Camargo. »
Laeken et Vilvorde devant se retrouver dans notre itinéraire de Bruxelles k Anvers, nous en ajournons à ce voyage prochain toute description. Un pèlerinage d'un intérêt douloureux nous réclame; ce sera l'objet du chapitre qui va suivre.