CHAPITRE VU
dame avec flegme et sans paraître aucunement formalisée de ma sortie. C'est que tous ces messieurs anglais veulent voir cette botte que portait l'illustre comte lorsqu'il fut rap* porté du champ de bataille. La jambe était tellement enflée qu'il fallut lui couper la botte....
— Avant de lui couper la jambe ?
— Précisément.
— C'est donc chez vous qu'a eu lieu l'amputation ?
— Oui, monsieur, sur cette table même. La veille, sa seigneurie, cfui logeait chez moi, avait dîné sur cette table avec le duc de Wellington, dont le quartier-général était k l'hôtel de la Poste, àdeux pas d'ici. J'ai eu l'honneur de les servir. Le lendemain , dans la nuit , on m'a rapporté sa seigneurie avec la jambe fracassée par l'un des derniers coups de canon de la bataille. Quel dommage ! un si beau militaire ! Sa grâce , le duc de Wellington , était aussi un bien bel homme , quoique ayant le nez un peu long.
— Et l'on a enterré la jambe ?. . •
— Dans mon jardin, tout près d'ici. Vous verrez cela toijt à l'heure.
— Et sa seigneurie a-t-elle tenu la promesse de lady Uxbridge?
— Certainement. Le comte est revenu peu d'années après avec sa femme et ses enfants, et il leur a montré le tombeau de sa jambe; et il a voulu faire un repas de famille sur celte même table que voici et où il avait été amputé. Et sur cette table sa seigneurie a parfaitement dîné, si bien dîné même qu'en se levant elle semblait avoir quelque peine à conserver son équilibre. »
Après avoir recueilli ce trait genuine d'originalité anglaise, je me laissai conduire au jardin de la bonne dame, où, dans un boulingrin et sous un saule pleureur érigé pour la circonstance, nous vîmes le tombeau de cette fameuse jambe <lu noble marquis d'Anglesey.
UG LÀ B£LGIQUE.
Une pierre, que je n'ose tout à fait qualii&er de tomulaire, porte en français cette épitaphe :
CI EST ENTERRÉ (sic) Li JAMBE
DE l'illustre et VAILLANT COMTE UXBRIDGE,