‹ BelgiqueChapitre 8 sur 145 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

de la tendre à Taumône qu'ils y savent si bien faire tomber.

Les marchands eux-mêmes , dans les rapports qu'ils ont avec les étrangers , rendent les mêmes honneurs et au divin métal et à ses heureux possesseurs. « Je vous remercie bien, monsieur, de votre bonté, » disent-ils avec un élan de gratitude qui va à l'âme, eh recevant leur payement, comme s'il y avait disparité dans l'échange , comme si le numéraire qu'ils reçoivent était hors de toute proportion avec l'objet fourni; et en effet ils ont raison ; car l'argent vaut toutes marchandises, et par conséquent vaut mieux que toutes : mais est-il beaucoup de vendeurs qui se rendent ainsi justice*?

9* Casino*

Comme toutes les villes de Belgique , Ostende possède nécessairement son casino y où les baigneurs se mêlent aux habitants le soir, en quittant le bord de la mer. Cet établissèment est situé k l'hôtel de ville , sur la grande place qui est voisine de la plage. On y trouve un grand nombre de journaux, de revues, un café, un estaminet, et les étrangers y sont admis facilement sur la présentation d'un mem* bre , habitant de la ville. C'est ordinairement le propriétaire de l'hôtel où l'on a pris quartier qui se charge momentanément de faire inscrire ses pensionnaires sur le registre du cercle, toujours libéralement ouvert à chaque nouveau venu, moyennant ce patronage un peu banal. Cette hospitalité facile et bienveillante , et je me plais à ajouter aussi désintéressée que possible (les étrangers étant admis sans rétribution aucune les dix ou quinze premiers jours au moins) , est pour eux, il faut l'avouer, une ressource précieuse , dans une ville fermée , peu vivante , sans monuments ni environs.

4 . IV. B. Ces dernières obsenralions faites une fois pour toutes , nous n*y reviendrons pas ; mais elles ne sont pas particulières i Ostende : on Iroutera à les renouveler ou à les vérifier un peu partout.

' Du casino dépend une salle de bal où des soirées de danse réunissent la population mixte des citadins et des baigneurs une ou deux fois dans la semaine. Quelques virtuoses ambulants y donnent aussi des concerts. La salle de bal est vaste, fort bien éclairée , mais d'une simplicité qui m'a paru par trop provinciale et maritime. L'orchestre est plus nombreux qu'habile et plus bruyant qu'harmonieux. Les danseurs sont fort loin aussi d'avoir ce cachet de laisser-aller , de désinvolture et de grâce qu'on ne trouve nulle part à un si haut degré que dans les fêtes parisiennes.

Trois salons attenant à la salle de bal , et en servant euxmêmes au besoin , sont décorés de tentures en soie et en damas, et de quelques tableaux que la parcimonie excessive de l'éclairage permet a peine d'entrevoir. L'entreprise apparemment épuise ses munificences et ses becs de gaz en faveur de la grande salle , si bien qu'elle laisse les autres dans une obscurité que Milton lui-même n'eût point osé dire visible. A ces toiles est jointe une série de gravures représentant les belles cathédrales d'Europe , genre d'iconographie qui me parait un peu bien sévère pour un tel lien. On joue fort peu aux bals du casïno d'Ostende : un écarté patriarcal fuit les regards au fond du quatrième salon , se fait petit , et semble craindre d'effaroucher par sa présence les instincts moraux et bourgeois de la thermale réunion.

Il existe un théâtre k Ostende, mais peu suivi, pour peu que la saison soit belle. V imprésario in angusti se retire alors , blasphémant ce soleil que bénissent du fond de Fâme les entrepreneurs de bains de mer, ce soleil qui malheureusement ne peut contenter tout le monde.... et les directeurs de spectacles.

Somme toute , on en peut juger par ces détails , la vie des bains à Ostende n'offre pas de ces jouissances irritantes, de

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ces amusetnents de haut goût qui la relèvent et rassaîsonnent -en certains séjours d'eaux ih-ermales. Elle est douce et simple plutôt que somptueuse et raffinée, appropriée du reste aux goûts des baigneurs germaniques et flamands , qui ne paraissent pas tenir prodigieusement à être amusés , et ^e trouvent plus que contents d'une promenade sur la plage , d'une pipe fumée au casino , de la lecture approfondie de YAllgemeine Zeitung et de ses quatre suppléments , d'un bon dîner , qui serait meilleur s'il n'était infecté de toutes les épices des Moluques, d'une ou plusieurs pintes de bière et du sommeil pesant qii'assure k l'homme vertueu* cette quotidienne succession de plaisirs sages et mesurés.

•• Pr^Bieiiades en mer* — Un nmitennler «iMilné.

Est-on las de la digue et du casino? La mer grise et houleuse du nord vous ouvre des espaces infinis. L'industrie du canotier est tellement en vogue à Ostende, qu'on n'y peut faire dix pas sur la plage sans être abordé, harcelé, obstinément suivi par une troupe d'indigènes en chapeau ciré qui, à toute force, prétendent vous faire les honneurs de leurs parages et vous supplient de disposer de leurs avirons, de leurs bras et de leur barque, toujours toute à votre service , prête à vous transporter au large , le long des côtes , en Hollande , en Angleterre même , partout où le caprice de monsieur Fé" tranger voudra faire tourner la barre. Il faut être doué d'un rare entêtement , ou redouter singulièrement le mal de mer, pour ne pas, tôt ou tard, amener pavillon et se laisser traîner en dérive par ces nautonniers plus qu'obstinés.

Je citerai, entre autres , un vieux loup de mer, facilement reconnaissable à une claudication marquée, suite d'une chute qu'il fit du haut des barres de perroquet sur le pont d'un navire de guerre oà il servait comme gabier. Ce digne homme, qui a été quelque vingt ans employé dans la marine hollandaise, et a, par conséquent, beaucoup vu, se pique d'avoir

encore plus retenu, et prétend particulièrement posséder la langue française, qu'il manie au reste avec une verve de loquacité peu commune. J'ignore s'il a vécu à bord de quelque corsaire , mais c'est l'homme le plus habile k harponner le voyageur que j'aie encore rencontré. Je n'hésite pas à le poser comme l'une des très-grandes curiosités d'Ostende, à moins pourtant qu'il ne soit mort depuis l'année dernière, ce qui me paraît peu probable, car il n'en avait nulle envie, et l'on vit longtemps à Ostende. Il est dans l'habitude de tutoyer son monde avec toutes les formes du plus profond respect, ce qui ne laisse pas de donner à son entretien une saveur très* spéciale. et un tour assez imprévu.

« Allons, vi^iw, monsieur y me dit-il, en m' attirant amicalement par l'habit du côté de sa barque ; viens faire une promenade en mer, le temps est beau , iu ne peux pas souhaiter une meilleure brise. »

Je me défends, ou, pour mieux dire, je m'excuse d'accepter son aimable offre, étant sujet au mal de mer.

« Alors, puisque iu crains les maux de cœur, viens tout de même , me dit-il , sans se déconcerter , nous n'irons pas ^n mer aujourd'hui.

— Et où donc ?

— Sois tranquille, je vais te mener voir le port , les bassins, les écluses, le canal , le brick, le parc aux huîtres, le parc aux homards, etc., etc. C'est fort curieux cela, au moins! je te montrerai tout, allons, viens ! »

Impossible de résister à un programme si tentant. Bien m'en a pris, au reste, d'être un peu curieux, ici et ailleurs : la mission que j'ai osé prendre m'impose pour premier devoir d'être ubiquiste. Nous partons donc ; Schatscher (F ex-gabier) défait ses avirons, et nous cinglons à petite vitesse vers les bassins, le port et toutes les curiosités annoncées.

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