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V. — LA PRÉPONDÉRANCE DE L'ŒUVRE HUMAINE

De peu de contrées au monde on pourrait dire, à plus juste titre, que le paysage y est une œuvre de la civilisation. L'homme n'a pas eu partie gagnée dès le début; il a dû se plier aux conditions de la nature pour s'établir, mais il s'est fait peu à peu le maître de l'évolution du pays; cette maîtrise elle-même ne faiblit que lorsque l'homme lâche prise. Les plus cruels retours de la nature sauvage coïncident le plus souvent avec les reculs de la civilisation, de même que les triomphes du travail humain éclatent aux époques de richesse et de paix. A l'origine du peuplement, on constate plus de précocité et de stabilité dans les établissements humains des plaines de Flandre; c'est que, en arrière du cordon des dunes, il y a plus de sécurité. Par contre, on observe plus de lenteur et d'incertitude dans le peuplement des régions situées au Nord de l'Escaut, plus exposées aux inondations à cause de leurs chenaux et de leurs estuaires. Dans la Plaine maritime, des noms de localités apparaissent dès le vii^ siècle; le pays était asséché dès la fin du ix^; le long des estuaires, les premières digues se construisent au x® siècle; de nombreux villages en kerke et en kapelle se fondent alors; au xiii^ siècle, le golfe de l'Yser se réduit à une petite crique. A l'abri des dunes, l'homme respire; son grand souci n'est plus que dans l'évacuation des eaux intérieures; il ne redoute plus la mer.

Il n'en est pas de même dans les régions plus septentrionales, où il faut faire front aux attaques de la mer et aux inondations des grands fleuves. Pendant longtemps, sur les côtes de Zélande et de Frise et le long du Rhin dans la Betuwe, les lieux habités ne furent autres que des tertres, des hauteurs artificielles appelées terpen, ou wierden; en l'absence de digues, c'étaient les seuls points émergeant au-dessus des hautes eaux. En Frise et Groningue, certains terpen portent encore des villages (fig. 41); en Zélande, ces buttes, beaucoup plus petites, ne pouvaient guère recevoir plus d'une famille; on les rencontre nombreuses aussi dans le delta du Rhin, où des noms comme Woerden et Hoogewo.erd rappellent ce type d'établissement humain. On n'en vient aux digues qu'assez tard; l'art de les construire exigea de longues expériences. Il ne semble pas qu'on ait élevé des digues efficaces avant le xiii^ siècle. Le mot polder apparaît pour la première fois dans un nom de lieu en 1219. Nous savons que, au début du xii« siècle, la plus grande partie de la Zélande était sans digues et, d'autre part, que le premier watering de Walcheren date de 1293. De même, il est question de digues dans le Rijnland vers la fin du xii^ siècle. On a l'impression que l'art hydraulique

1. Nous rappelons que, depuis 1818, le zéro de l'hypsométrie néerlandaise est le zéro de l'échelle d'Amsterdarn, c'est-à-dire le niveau moyen des hautes marées dans l'Ij devant Amsterdam, à l'époque où ce bras de mer communiquait encore librement avec le Zuiderzee.

LA LUTTE CONTRE LES EAUX

ne se développa qu'avec l'autorité des comtes de Hollande, c'est-à-dire avec la conscience d'un intérêt général. Le fait semble évident pour le delta du Rhin. Au xie siècle, les rives de la Merwede et du Lek passent pour inhabitables à cause de leurs marais et de leurs fourrés; mais, quand la Gueldre cesse d'être morcelée I en petites seigneuries et que la souveraineté comtale s'y établit, on voit commencer la construction des digues; au début, les grandes digues appartiennent

FiG. 16. — Polders maritimes, dans le Nord de la province de Groningue, d'après la carte des Pays-Bas à 1 : 50 000.

Les villages (Uithuizen et les autres) occupent l'ancien rivage. En avant de ce rivage, trois séries de polders, séparées par des digues [dijk]. Champs allongés dans la direction de l'écoulement.

au domaine (ban) du comte : d'où leur nom de bandijk;\es premières sont signalées le long des bras du Rhin à la fin du xiii^ et au commencement du xiv^ siècle (Tielerwaard, Bommelerwaard, Betuwe, Alblasserwaard). On commence à percevoir la liaison qui existe entre les progrès de la défense du sol et les progrès de l'organisation politique.

L'influence des événements humains sur le domaine des eaux se marque d'une manière permanente. L'histoire enregistre des conquêtes pendant les époques de travail, des catastrophes pendant les périodes de négligence. En Flandre zélandaise, les travaux d'endiguement commencent au xiii^ siècle par l'effort des moines de Grand, de Cambron, de Courtrai, de Ter Deest : jusqu'au dernier

BELGIQUE ET PAYS-BAS

quart du xiv" siècle, les progrès sont remarquables. Mais, à la fin du xiv^ et au début du xv^ siècle, en raison des troubles qui marquent en Flandre le règne de Louis de Nevers, on néglige les digues; des inondations ravagent le pays d'Oostburg et d'Ijzendijke; le large estuaire du Braakman gagne du terrain vers Axel. Durant une partie du xv^ siècle, le travail recommence; on édifie la fameuse digue du Comte Jean, qui protège les territoires de Bentille, de Caprycke, de Bassevelde et de Bouchante; les grandes abbayes, constructrices de polders, ont des rivaux dans les riches bourgeois, tel le bourgeois Bladelin qui fait enclore de vastes espaces du Braakman. De 1477 à 1500, après la mort de Charles le Téméraire, sous le règne de Maximilien, on traverse une période de guerres; la mer, reprenant l'offensive^ envahit de grands territoires le long de l'Escaut. Avec Charles-Quint, la paix revient; de grandes entreprises se fondent grâce aux capitaux de grandes familles, tels les Laureyns et les de Baenst; des terres sont conquises autour de Watervliet, de Wulpen et de Kadzand. Sous Philippe II, la guerre fait rage dans les Pays-Bas; Sluis et Groede sont inondés en 1583; presque tout le pays d'Axel se couvre d'eau. Après la paix, les endiguements reprennent; on reconstitue les polders ruinés entre Axel et Hulst, et dans l'Aardenburger Ambacht. Puis surviennent les guerres de la fin du xvii^ et du début du xviii*^ siècle; elles remettent en question les conquêtes faites sur l'eau et provoquent de nouvelles pertes. A partir du milieu du xviii^ siècle, on revient au travail fécond; on restaure le domaine continental; on crée le Hoofdplat polder en 1775, le Thomaes en 1845, le Paulina en 1845, l'Elizabeth en 1865, le Koninginne polder en 1891; l'art des ingénieurs s'accroît en méthode et en puissance; tous les anciens estuaires, le Hellegat et le Braakman, reculent et s'acheminent chaque jour vers le dessèchement complet.

Les mêmes alternatives de succès et de pertes se retrouvent dans la lutte des Hollandais contre la mer. On note dans leur histoire trois époques d'offensive contre les eaux : l'une durant la première moitié du xiv^ siècle, l'autre depuis le milieu du xvi^ jusqu'au dernier tiers du xvii^, la troisième qui a commencé vers 1840. La seconde, la plus brillante, coïncide avec l'essor commercial des Provinces-Unies, avec la constitution de grosses fortunes coloniales; les bourgeois engagent leurs capitaux dans la conquête de la terre; c'est une époque héroïque de labeur pacifique, où, chaque année, les endiguements refoulent les eaux; ils gagnent annuellement 1 448 hectares de 1591 à 1615, 1 783 hectares de 1616 à 1640, 1 163 hectares de 1641 à 1665. C'est aussi le temps où les ingénieurs hollandais, passés maîtres dans les travaux hydrauliques, sont appelés sur tous les points de l'Europe, en Angleterre, en France et en Allemagne, où l'on veut pousser la lutte contre les eaux. La moyenne annuelle des territoires nouvellement endigués tombe à 500 hectares de 1666 à 1715. Elle ne se relève à un taux considérable, près de 1 600 hectares, qu'après 1840 : l'emploi des pompes à vapeur permet la mise en valeur des fonds de meer et aboutit à la création des grandes droogmakerijen.

Ainsi l'homme a marqué sur toute la nature l'empreinte de son travail. Il a dessiné les lignes du paysage en construisant les digues, en traçant les fossés rectilignes, en constituant les polders aux formes géométriques; il a fixé les limites de la terre et de l'eau sur un territoire que jadis elles se disputaient. Ces morceaux de sol hollandais, « ce n'est pas, dit Kohi, de la pierre, de la terre; c'est du sang, de la chair, de la sueur des hommes ». « Dieu ayant fait la mer, dit un proverbe»

PliÈS DE BEIiG EN DAAL (nIMÈGUE).

Pliot. A. Demangeon.

B. LE BIESBOSCH, PRES DE WILLIAMSDOUP.

G. U., l. II. l'i.. VU.

Phot. Biiquet.

A. LA VALLÉE DE l'aMBLÈVE, PHÈS DE SON CONFLUENT AVEC L'oUnTHE,

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