IV. — DIGUES ET POLDERS. LE « POLDERLAND
Le dessein permanent de protéger le pays contre les atteintes de l'eau a créé un type original de territoire artificiel qu'on appelle polder. Ce terme contient trois notions. D'abord, c'est un territoire endigué, complètement isolé des voisins par des digues : domaine fermé qu'aucun cours d'eau venant de l'extérieur ne traverse plus et qui pratiquement ne reçoit plus que l'eau des pluies. Ensuite ce territoire ne possède plus qu'un écoulement artificiel. S'il est plus élevé que le niveau des basses mers, les eaux peuvent s'écouler à marée basse par des écluses; à marée haute, on ferme les écluses, et l'écoulement des eaux se trouve arrêté. S'il est plus bas que le niveau moyen des mers, tout drainage naturel étant impossible, il faut organiser un épuisement artificiel. En troisième lieu, chacun de ces territoires conserve vis-à-vis des autres son indépendance; il possède un niveau qui lui est particulier et qui détermine les conditions de son écoulement. Régler le niveau de l'eau dans un polder, c'est tout un art; il faut non seulement tenir compte de minuscules différences d'altitude, mais encore du
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mode d'utilisation du sol; ainsi, quand le sol est destiné à la pâture, il suffit de maintenir le niveau de l'eau à environ 40 centimètres de la surface; quand on le consacre au labour, il faut le drainer jusqu'à une profondeur de 0 m. 75 à 1 m. 25.
Les polders offrent une infinie variété de dimensions, aussi nombreuses que les circonstances qui ont présidé à leur naissance. Dans l'île de Tholen (10 745 hec-
FiG. 15. — La mer de Haarlem.
Exemple d'un grand polder, issu d'un dessèchement moderne : fossés et canaux à angle droit. — Entre le polder et les dunes, ligne de villages agricoles le long de la route. — Échelle, 1 : 160 000.
tares), on compte 57 polders, petits et grands, dont le plus étendu, le Poortvliet polder, mesure 1 635 hectares, et le plus petit, le Molen polder, 2 hectares. Leur forme diffère et dépend de la genèse du dessèchement. Tantôt on a desséché progressivement, morceau par morceau, une dépression circulaire : les parcelles se disposent alors en bandes qui vont en s'efTilant vers le centre de la dépression. Tantôt on a desséché tout d'un coup, d'une manière systématique, un vaste marais : les champs se répartissent alors en larges quadrilatères dont les côtés sont dessinés par les fossés et les chemins se coupant à angles droits; c'est le cas
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par exemple, pour le Prins Alexander polder, la Haarlemmermeer. Tantôt on a desséché, le long de la mer, les schorres au fur et à mesure de leur maturité : les terres se disposent alors sans ordre régulier, au hasard des opérations de renclôture. Mais, quelles que soient ces diversités d'origine, il y a un paysage de polder, où dominent les lignes droites, où les compartiments du sol, délimités géométriquement, s'enchâssent les uns dans les autres, comme les pièces d'un damier. Ce paysage artificiel accompagne, depuis le Jutland jusqu'à la Flandre, les côtes basses de la mer, les rives des grands fleuves, les bords des estuaires et des baies, le fond des dépressions marécageuses et tourbeuses. Un tiers du territoire des Pays-Bas est polderland (fig. 1, 13 et 15).
Les digues. — L'élément constitutif du polder, c'est la digue qui établit le barrage contre l'eau extérieure. C'est sur les côtes, contre les assauts de la mer, que le génie humain a réalisé ses chefs-d'œuvre dans la construction des digues. Une digue de mer exige des travaux préparatoires : sondages pour explorer le sous-sol et sa consistance; levés de profils pour connaître la forme des chenaux à endiguer. Les digues elles-mêmes sont de massives levées faites de sable et revêtues d'argile; il en est qui atteignent une hauteur de 10 mètres et, à la base, une largeur de 100 mètres. Elles descendent vers la mer par une longue pente douce; certains ingénieurs prônent les digues à parois verticales; mais les digues hollandaises s'inspirent d'une expérience séculaire. Sur le sommet et sur les flancs de la digue, on plante du gazon. Mais ce tapis d'herbe ne suffit pas toujours à la protéger : il faut souvent entreprendre toute une œuvre de cuirassement. Tantôt on recouvre les pentes d'une couche de krammat (mélange d'argile et de paille ou de roseaux), ou d'une masse de broussailles et de branches entrelacées; tantôt, et surtout depuis le milieu du xviii^ siècle, on applique un revêtement de pierres, roches primaires de Belgique, basaltes du Rhin ou même granité de Scandinavie; tantôt on pave le versant de la digue avec des briques. Mais il ne suffit pas d'armer la digue; il faut encore des ouvrages avancés pour briser l'élan des vagues : de là, sur la plage qui découvre à marée basse, des estacades de pieux en bois, parfois tout armurés de clous en fer; des épis ou rangées de pieux qui s'avancent dans l'eau, protégés eux-mêmes par des enrochements. Les mêmes soins s'appliquent aux digues fluviales, quoique avec un moindre luxe de renforcements.
• En Zélande, l'entretien des digues exige des efforts acharnés. Pour la fameuse digue de Westkapelle (Walcheren), les défenses comprennent, en partant de la mer : des épis formés de deux ou quatre rangées de pieux de sapin, unis entre eux par des poutres, les intervalles étant remplis avec des fagots et des pierres; puis, des enrochements de gros blocs de calcaire ; puis, une estacade de lignes de pieux parallèles; sur les parties hautes du versant de la digue, une épaisse couverture de nattes en paille tressée ; sur le sommet, un chemin de fer à voie étroite servant à amener les matériaux, comme, dans une forteresse, les rails destinés au transport des munitions. Seul l'État peut entreprendre ces énormes travaux. On cite en Zélande le Nieuw Neuzen polder, de 441 hectares, qui a coûté pour travaux de défense de 1860 à 1900 la somme de deux millions et demi de florins; chaque hectare, d'une valeur locative de 69 florins, exige une dépense de 33 florins pour les digues; l'État doit donc aider le propriétaire; la défense de ces terres est considérée comme un service public (Pl. V).
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L'ÉVACUATION DES EAUX. — A l'intérieur d'un polder, l'eau doit être maintenue à un certain niveau, de manière que le sol ne soit ni trop humide, ni trop sec; et, pour cela, chaque polder possède des règles précises. Contre l'excès d'eau qui peut naître d'une trop grande abondance des pluies ou d'une évaporation insuffisante, on creuse des fossés et des canaux qui occupent souvent un vingtième, et parfois un dixième, de la surface du polder; ils déversent leur trop plein dans un collecteur principal. Si le niveau déterminé comme dangereux est atteint, il faut vider l'eau. Cette évacuation s'accomplit directement vers la mer ou vers les rivières quand le polder n'est pas trop bas; indirectement par pompage quand le polder est trop bas.
Pour presque toute la Plaine maritime en Belgique, l'évacuation directe est la pratique ordinaire. Elle se règle sur le niveau de la mer, dont les amplitudes sont ici très fortes. On ouvre les écluses à marée basse, et l'eau de tous les collecteurs s'écoule. Mais l'expérience a conduit à transformer le système des collecteurs. Au xvii^ siècle, on avait fait aboutir les canaux de dessèchement dans les principales artères navigables, telles que le canal de Watten à Calais, la rivière de l'Aa, le canal de Bourbourg, le canal de Dunkerque à Nieuport pour la France; la rivière de l'Yser, le canal de Plasschendaele, le canal d'Ostende à Bruges pour la Belgique. Mais, les intérêts de la navigation étant souvent opposés à ceux du drainage, on décida de rendre le système d'évacuation indépendant du système de navigation. Presque partout il y a maintenant des canaux spéciaux pour l'évacuation : ainsi le Langhegracht, le Schelvliet, le Noord Eede; on les voit parfois passer au-dessous des canaux de navigation, ou bien les traverser au moyen d'une écluse.
Dans les Pays-Bas, certaines régions de polders s'écoulent naturellement, au moment du reflux, par le simple jeu des écluses; c'est le cas pour la Zélande presque entière, car l'amplitude des marées (3 m. 62 à Flessingue contre 1 m. 25 au Helder) y crée la dénivellation nécessaire pour la décharge des eaux. Pour la même raison, sur les côtes de Frise et de Groningue, l'évacuation des eaux des polders se fait à marée basse (amplitude des marées, 2 m. 68 à Delfzijl, 2 m. 34 à Rottum) (fig. 16).
Tout autre est la condition des polders éloignés de la mer et qui, par surcroît, occupent un niveau inférieur à celui des basses mers. L'écoulement par la seule gravité devient impossible; il faut employer des réservoirs intermédiaires et des engins élévatoires. Les réservoirs intermédiaires s'appellent des boezem. Ce sont des bassins ou des cours[d'eau artificiels, aménagés à un niveau supérieur entre les polders qu'il s'agit de drainer, et entourés eux-mêmes par des digues; on les destine à recueillir provisoirement l'eau de ces polders, qu'on élève jusqu'à eux. De là, cette eau gagne la mer ou une rivière par des écluses; ou bien, s'il faut racheter une différence de niveau trop importante, elle gagne un autre boezem, d'où elle peut s'écouler cette fois directement vers la mer. Tantôt les boezem ont été spécialement creusés pour remplir leur fonction; tantôt on a pu aménager à cet effet un canal de ceinture autour du polder, ou bien un canal de navigation, ou bien un tronçon de rivière barré. Ainsi l'Oude Rijn de Leyde à Utrecht, l'Amstel, la Schie, la Hotte, l'Ijsel de Hollande ne sont plus des rivières, mais des chapelets de boezem. Tout le polderland se divise ainsi en territoires dont les eaux ont un émissaire ou des émissaires en comm.un. On peut donner comme exemple le Rijnland, dont le domaine de 77 626 hectares s'étend de Gouda à
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Haarlem et depuis les dunes jusqu'à l'Amstel et qui comprend des zones extrêmement basses, comme la mer de Haarlem; ses eaux sont amenées dans les collecteurs ou boezem en quatre points : à Katwijk dans la mer du Nord, à Gouda dans l'Hollandsch Ijsel, à Halfweg et à Spaarndam dans le boezem du polder de rij ; en ces deux derniers points, il faut les élever mécaniquement pour atteindre le niveau du canal de la Mer du Nord qui traverse le polder de l'Ij. Celui-ci n'est lui-même qu'un bassin fermé, séparé du Zuiderzee par la digue de Schellingwoude avec ses écluses d'Orange, et de la mer du Nord par les monumentales écluses d'Ijmuiden. On peut citer encore FAmstelland (300 000 hectares) qui s'écoule, partie dans le canal de la Mer du Nord par Amsterdam, partie dans le Zuiderzee par les écluses d'Ipensloot et de Diemerdam. Certains groupes de polders évacuent leurs eaux non vers la mer, mais vers les rivières : ainsi l'Alblasserwaard et le Vijfheerenland situés entre Merwede et Lek, qui sont drainés vers le Lek; ainsi le Schieland et le Delftland qui déversent leur eau vers la Nieuwe Maas (Pl. VI, B).
Tout ce drainage exige des engins élévatoires. L'art des polders n'a atteint sa perfection que lorsqu'on put disposer d'une force motrice pour élever l'eau. C'est à partir du début du xv^ siècle que se multiplient les moulins à vent actionnant des pompes; ils apparaissent alors comme un élément familier du paysage hollandais. Pour les polders les plus profonds, un groupe de moulins ne suffit pas; il en faut plusieurs, disposés en gradins, se passant l'eau d'un étage à l'autre. La puissance et la régularité de ces engins permettent de régler avec précision pour chaque polder le niveau d'eau qui lui convient et que l'expérience interdit de fixer arbitrairement. Non seulement on peut chasser l'eau en excès, mais encore amener de l'eau extérieure pour les besoins des plantes en été : on put ainsi, en un seul été, introduire dans la mer de Haarlem 15 à 16 millions de mètres cubes d'eau. L'homme devient le maître du niveau des eaux souterraines : le jardinier hollandais n'a pas besoin d'arrosoir.
L'emploi de la vapeur a considérablement accru les moyens de pompage. Peu à peu disparaissent les moulins à vent; on ne verra bientôt plus leurs charmantes et pittoresques constructions, peintes de couleurs vives, tout animées d'un tourbillonnement d'ailes; ils cèdent la place aux cheminées de brique, d'où s'échappent des nuages de fumée noire. Le moulin à vapeur connut ses premiers succès dans les grands dessèchements du Zuidplas en 1839, du polder Anna Paulowna en 1845, et surtout de la mer de Haarlem en 1846. De 1865 à 1885, la transformation se précipitait; à la fm du xix^ siècle, la vapeur évacuait déjà l'eau d'une plus grande surface de polders que le vent. Actuellement dans les Pays-Bas, plus de 500 moulins marchent à la vapeur, près de 1 500 au vent. Dans un avenir prochain, l'électricité aura supplanté la vapeur; on aura des Centrales électriques qui commanderont le service de plusieurs groupes de polders.
L'organisation des travaux hydrauliques. • — • Pour le polderland une bonne organisation du service des eaux est une nécessité vitale. Elle existe de longue date, fondée par l'association des propriétaires de la terre sur le principe de la défense en commun et de la coopération. On applique ce principe dans les polders et dans les unions de polders.
La cellule primaire du système est le polder, c'est-à-dire tout territoire entouré d'une digue. Dès l'origine, on voit que dans chaque polder la construc-
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tion et l'entretien des digues, des fossés, des écluses et des ponts incombent aux habitants proportionnellement à l'étendue de leur propriété. Chaque polder possède son administration, élue parmi les propriétaires, qui règle les travaux et perçoit les redevances. Tout habitant contribue aux dépenses communes; mais, en cas de danger, il doit s'attendre à une réquisition personnelle. Jadis les administrations des polders avaient même des pouvoirs judiciaires; elles les ont perdus au profit des autorités provinciales ou nationales. Malgré tout, dans ses limites même modestes, le polder reste une unité territoriale et administrative, indépendante de la commune et de la province : il est rare que des limites de polders coïncident avec des limites de communes.
Ces polders ne peuvent vivre isolément; leur existence dépend, dans une large mesure, des polders voisins. Pour entretenir les digues, pour organiser l'écoulement des eaux, pour maintenir les canaux et les écluses, il faut une vue d'ensemble qui dépasse l'horizon d'un polder particulier. Aussi voit-on naître l'association presque en même temps que le polderland. Dans la Plaine maritime de Belgique, elle existe dès le xii^ siècle; les syndicats de polders s'y nomment ivateringen (wateringues) ; ils sont administrés par une assemblée de grands propriétaires et par une commission exécutive chargée de diriger les travaux et de désigner les fonctionnaires (watergraves ou dijkgraves, receveurs). Au cours des temps, l'État intervint souvent dans ce système coopératif; mais, en fait, les wateringues ont toujours conservé leur autonomie, leur autorité élue, leur budget propre. En Zélande, nous trouvons au xv^ siècle l'île de Walcheren partagée en quatre ivateringen, chacun administré par le comte de la digue et les jurés; aujourd'hui presque rien n'a été changé; dans chaque watering, il y a un conseil composé d'un président, de quatre conseillers et de dix-huit commissaires, et un groupe de fonctionnaires appointés par le syndicat (greffier, receveur, ingénieur).
Partout dans les Pays-Bas nous voyons, de même, des associations locales chargées du service des eaux; elles portent différents noms, waterschap, heemraadschap, hoogheemraadschap, et elles présentent des variétés d'organisation; mais elles fonctionnent toutes sur les mêmes principes : assemblée dirigeante composée de propriétaires élus et désignant son président et son secrétaire; fonctionnaires exécutant les ordres de l'assemblée : dijkgraaf, kadegraaf, poldermeester, gezworene (juré), heemraad (inspecteur), penningmeester (trésorier).
Ces syndicats locaux exercent aujourd'hui une action beaucoup moins prépondérante qu'autrefois, car l'État, l'association nationale, revendique maintenant sa part d'autorité et de responsabilité dans ces grands services. Aux Pays- Bas, tout ce qui concerne les rivières, les canaux, les digues, les routes, les ports, les travaux hydrauliques se concentre sous le contrôle du Waterstaai, qui est le ministère du domaine des eaux. Cette administration ne remonte qu'aux dernières années du xviii^ siècle; elle eut, avant de pouvoir s'organiser, à vaincre les résistances de l'esprit local si vivace aux Pays-Bas; elle s'installait définitivement en 1798. Elle introduit l'unité, la méthode, la force dans l'œuvre nationale de la défense contre les eaux; non seulement elle surveille et contrôle les associations locales, mais encore elle entreprend les travaux qui seraient trop lourds pour de petits groupements; elle réunit toutes les données et fait toutes les études nécessaires à leur exécution; elle classe et coordonne les observations hydrométriques dans le pays entier; elle a dressé une carte spéciale du royaume,
Oéooraphie universei-le. — Belgique et Pays-Bas. 6
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dite carte du Waterstaat, à l'échelle de 1 : 50 000, achevée en 1892 et constamment revisée, comprenant cent quatre-vingt-trois feuilles en couleurs : œuvre magnifique qui représente avec soin les polders, chemins, barrages, digues, écluses, travaux d'art. Contre l'eau, qui est l'ennemie héréditaire, l'État s'érige en protecteur du pays. S'il collabore toujours avec les associations locales nées au contact direct du danger, il n'en est pas moins l'âme de la résistance nationale^.