LES FORTUNES L'ANVERS
Nous savons par les documents historiques que saint Amand fonda une église au vii^ siècle sur l'emplacement d'Anvers, qu'un château fort s'y éleva sur une île aujourd'hui rattachée à la rive, que des moines -bénédictins y créèrent des polders au viii® siècle et que les Normands vinrent ravager la petite ville au ix^. Mais l'histoire commerciale d'Anvers ne commence guère qu'au xiii^ siècle avec la visite de marchands lombards et le trafic des grains. Au xiv*' siècle, des négociants wallons, allemands et vénitiens fréquentaient ses foires. Mais le foyer d'affaires des Pays-Bas se trouvait alors à Bruges, et non à Anvers; c'est vers le début du xv^ siècle que le centre de gravité se déplaça sur Anvers; l'Angleterre, devenue fabricante de draps, voulut les vendre, et ne put garder, comme débouché continental, Bruges, sa rivale; les Merchant Adventurers, puissante compagnie d'exportation, orientèrent leurs navires sur Anvers, d'où leurs draps étaient réexpédiés à travers l'Europe. Bruges avait été la grande « étape » des laines anglaises; Anvers devenait celle des draps. Durant le règne de Henri VIII, l'Angleterre exporta jusqu'à 120 000 pièces de drap par an; presque tout passait par Anvers; d'après une enquête de 1550, 20 000 personnes vivaient à Anvers du trafic anglais; le commerce anglais avait son débarcadère sur les bouches de l'Escaut. Un autre trafic fonda la fortune d'Anvers : le trafic des épices; en 1503, on vit pour la première fois des navires portugais y amener les denrées précieuses de l'Orient, poivre, gingembre, clous de girofle, noix-muscades, mastic, gomme, camphre, ivoire; jadis elles arrivaient de Venise à Bruges; dorénavant, expédiées
Une partie du port (bassins America et Lefebvre); l'écluse Royers.
G. U., t. II, Pl. XXIII.
ANVERS
par mer de Lisbonne à Anvers, elles partirent vers l'Europe centrale par la grande route qui traversait la Meuse à Maastricht; en 1525, une flotte de cinquante voiles espagnoles et portugaises entrait dans l'Escaut. Bientôt les commerçants de la Hanse abandonnaient Bruges pour Anvers en 1545; tout le commerce de la Baltique se concentra sur l'Escaut; Anvers recevait des grains, du bois, du lin et expédiait aux pays du Nord épices, drogues, sel, fruits séchés; c'est en 1564 que les négociants allemands élevaient sur les bords du fleuve la célèbre maison hanséatique. L'apogée de cette brillante fortune se place au milieu du xvi^ siècle. Anvers est le grand entrepôt qui rassemble et redistribue les produits en provenance et à destination de l'Orient, de la Méditerranée, de la Grande-Bretagne, de la France, de l'Allemagne et de la Baltique. Le commerce fait naître l'industrie; les ateliers de la ville teignent et apprêtent les draps anglais qui arrivent à l'état brut; d'autres industriels s'occupent de raffiner le sucre, de tailler les diamants, de fabriquer du savon. Puissante cité, Anvers compte en 1560 près de 100 000 habitants.
Fondée sur l'usage de l'Escaut, cette fortune s'écroula lorsque l'Escaut, la porte vers le monde, se ferma. Victorieuses, les Provinces-Unies interdirent tout trafic sur l'Escaut; « leur politique triomphante enleva à Anvers les avantages de son admirable situation géographique.... En 1609, Anvers ne renferme plus, dit Pirenne, que deux marchands de Gênes, un de Lucques, plus aucun de Florence et quelques Anglais et Portugais ». Les traités de Westphalie en 1648 consacrent cette ruine d'Anvers au profit d'Amsterdam. Cette situation, imposée et maintenue par la force des armes, ne cessa qu'en 1793. Un droit nouveau, issu de la Révolution française, garantit l'usage international des grands fleuves considérés, à l'instar des détroits, comme les appendices des mers. Ce principe, confirmé en 1815, le fut de nouveau en 1830 dans les traités qui créèrent un État de Belgique indépendant. Cette liberté de l'Escaut, qui rendait la vie à Anvers, demeura d'abord incomplète; car le traité du 19 avril 1839, qui liquidait la scission belgo-néerlandaise, déclara qu'il serait perçu par le gouvernement des Pays-Bas, sur la navigation de l'Escaut et de ses embouchures, un droit unique de 1,50 florin par tonneau, et que la perception de ce droit aurait lieu par les agents néerlandais à Anvers, « afin que les navires ne fussent assujettis à aucune visite, ni à aucun retard ». Cette dernière limitation du libre trafic disparut en 1863, la Belgique ayant réussi à obtenir le rachat des péages. Le régime de liberté ne tarda pas à tirer Anvers de sa léthargie. Bonaparte, qui avait visité le port en 1804, décréta la construction des quais Jordaens et Van Dyck, de deux bassins et d'un canal vers le Rhin. Anvers grandissait : de 45 000 habitants en 1750 il passait à 70 000 en 1830 et à 110 000 en 1860. Au cours du xix^ siècle, sous l'influence de l'essor industriel de tout son arrière-pays, il devenait l'un des six plus grands ports du monde, hors de proportion, semble-t-il, avec l'exiguïté du territoire belge.