‹ BélisaireChapitre 113 sur 116 · CHAPITRE ÏVI. 24l · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏVI. 24l

feras avec des cris perçans. Mon père 9 dit-elle , ah , mon père ! faut- il encore nous séparer !

A l'instant même on vient leur dire que la cour du château se remplit d'hommes armés qui environnent un char 5 Bélisaire se montre , et le chef des Bulgares l'abordant avec ses captifs : Héros de la Thrace, lui dit-il , voilà deux hommes qui te réclament, et qui se disent de tes amis. Qu'ils se nomment , dit Bélisaire. Je suis Tibère, dit l'un d'eux , et mon père est pris avec moi. Oui , s'écria Bélisaire, oui sans doute> ce sont mes voisins , mes amis. Mais vous 7 qui me les amenez , de quel droit sont-ils en vos mains ! Qui êtes vous? Nous sommes Bulgares , dit le chef, et nos droits sont les droits des armes. Mais il n'est rien qui ne cède au respect que nous avons pour toi. Ce seroit mal servir un prince qui t'honore que de manquer d'égards pour ceux qui te sont chers. Grand homme , tes amis sont libres . et il te doivent leur liberté.

A ces mots , l'empereur et Tibère tendirent les bras à leur libérateur 5 et Bé«

lisaire se sentant enveloppé de leurs cliaî-^ nés : Quoi , dit-il , vos mains sont captives ! et il détacha leurs liens.

Quels furent dans Pâme de l'empereur l'étonnement , la joie et la confusion ! O vertu ! dit-il en lui-même , ô vertu , quel esc ton pouvoir ! Un pauvre aveugle , du fond de sa misère , imprime le respect aux rois , désarme les mains dès barbares , et

rompt les chaînes de celui ! Grand

Dieu ! . . . si l'univers voyoit ma honte ! . . . . Ah ! ce seroit encore un châtiment trop doux !

Les Bulgares vouloient lui rendre tout ce qu'il leur avoit donné. Non, leur dit-il, gardez ces dons, et soyez sûr crue j'y join^ drai la rançon qui vous est promise.

Leur chef, en quittant Bélisaire , lui demanda s'il ne le chargeoit d'aucun ordre auprès de son roi Dites-lui que je fais des vceux , répondit le héros , pour qu'un si vaillant prince soit l'allié de ma patrie et l'ami de mon empereur.

O Bélisaire ! s'écria Justinien quand il fut revenu du trouble que ce péril lui avoit causé , ô Bélisaire ! quel ascendant vous avez sur l'ame des peuples ! les ennemis mêmes de l'empire sont vos amis ! Ne vous étonnez pas , lui dit Bélisaire en souriant j

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de mon crédit chez les Bulgares; je suis fort bien avec leur roi. Il y a même trèsjpeu de jours que nous avons soupe enfieniMe. Où donc? lui demanda Tibère.

jDans sa tente , dit îe vieillard : j'ai oublié de vous le dire. Lorsque je me rendois ici , ils m'ont arrêté comme vous sur la route , et ils m'ont mené dans leur camp. Leur roi m'a bien reçu , m'a donné à souper , m'a fait coucher sous ses pavillons ; et le lendemain je me suis fait remettre au lieu même où l'on m'avoit pris. Quoi! dit Justinien, ce roi sait qui vous êtes, et il ne vous a pas retenu ! Il en avoit bien, quelque envie, dit Bélisaire 5 mais ses vues, et mes principes ne se sont pas trouvés d'accord. Il me parloit de me venger ! Me venger , moi ! La digne cause pour mettre mon pays en feu ! Je l'ai remercié, comme vous croyez , et il m'en estime davantage.

Ah ! quels remords ! quels remords éternels pour l'ame de Justinien , lui dit Justinien lui-même, s'il sait jamais quel a été l'excès de son ingratitude ! Où trouverat-il un ami comme celui qu'il a perdu? Et n'est- il pas indigne d'en avoir jamais après son horrible injustice?

Non , reprit Bélisaire, ne l'outragez pas* Plai gnez, respectez sa vieillesse. Vous allez voir comment il a été surpris, Ma ruine

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a eu trois époques. La première fut mon entrée dans Carthage. Maître du palais ce, Gélimer, je fis de son trône un tribunal J où je siégeai pour rendre la justice. Mon' intention étoit de donner aux lois un appareil plus imposant 5 mais on n'étoit.pas obligé de lire dans ma pensée ; et lorsqu'on s'assied sur un trône , on a bien l'air de l'essayer. Je fis donc là une imprudence : ce ne fut pas la seule. J'eus la curiosité de me faire servir à la table de Gélimer, et à la manière des Vandales , par les officiers de leur roi. C'en fut assez pour faire croire que je voulois prendre sa place. Le bruit en courut à la cour. Pour le détruire , je demandai mon retour après ma victoire , et Justinien récompensa ma fidélité par le plus beau triomphe. Je menois Gélimer captif 9 avec sa femme et ses enfans , et les trésors accumulés que les Vandales, depuis un siècle, avoient ravis aux nations. L'empereur me reçut dans le cirque 5 et en le voyant sur ce trône élevé qu'entouroit un peuple innombrable, tendre la main à son sujet avec une grâce mêlée de douceur et de majesté , je tressaillis de joie , et je dis en moi-même : cet exemple va lui donner une |foule de héros : il sait le grand art d'exciter l'émulation et l'amour de la gloire 5 on se disputera l'honneur de le

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