‹ BélisaireChapitre 116 sur 116 · CHAPITRE X TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE X TI

de me livrer au peuple , n'a cru faire , en m'ôtant les moyens de lui nuire , que désarmer son ennemi. Je ne le fus jamais, le ciel m'en est témoin 5 mais le ciel qui lit dans les cœurs n'a pas permis aux souverains d'y lire 5 et celui que vous accusez est plus malheureux que coupable d'en avoir cru des apparences qui vous auroient peutêtre abusé comme lui.

Oui , sans doute 5 il est malheureux , et le plus malheureux des hommes , dit Justinien en se précipitant sur lui et en la serrant dans ses bras. Quel estxe transport de douleur , lui demanda Bélisaire étonné ? C'est le tourment d'une ame déchirée , lui dit Justinien. O mon cher Bélisaire ! ce maître injuste , ce tyran barbare qui vous a fait crever les yeux , et qui vous a réduit à la mendicité , c'est lui , c'est lui qui vous embrasse. Vous, seigneur! s é~ cria le héros. — Oui , mon ami , mon défenseur, oui , le plus vertueux des hommes f c'est moi qui ai donné au monde cet horrible exemple d'ingratitude et de cruauté. Laissez -moi subir à vos pieds l'humiliation que je mérite. J'oublie un trône que j'aï souillé , une couronne dont je suis indigne . C'est la poussière que vous foulez que je dois mouiller de mes larmes 5 c'est là que mon front doit cacher l'opprobre dont il est couvert.

25o BÉLISAIÏLE,

Eli bien ! dit Bélisaire , qui, le retenant dans bras , le sentoit suffoqué de sanglots .$

Lien ! seigneur , allez-vous succomber au repentir d'une faute? Vous voilà dans l'abattement comme si vous étiez le premier homme que la calomnie eût séduit , ou que l'apparence eût trompé ! Mais votre erreur fût-elle un crime , y a-t-il de quoi vous dégrader et vous avilir à vos propres yeux? Non , grand prince , un moment de surprise ne doit pas vous ôter l'estime de vous-même et le courage de la vertu. Que votre ame flétrie et consternée se relève au souvenir de tout le bien que vous avez fait aux hommes ayant ce malheureux moment.

Bélisaire est aveugle 5 mais vingt peuples par vous sont délivrés du joug des barbares 5 mais les ravages de tous les fléaux sont réparés par vos bienfaits 5 mais trente ans d'un règne marqué par des travaux utiles ont prouvé à tout l'univers que vous n'êtes pas un tyran. Bélisaire est aveugle ; mais il vous le pardonne 5 et si vous croyez devoir expier encore le mal que vous lui avez fait , voyez combien cela vous est facile. Ah! remplissez un seul des vœux que je fais pour le bonheur du monde, et je suis trop dédommagé.

Venez donc , lui dit l'empereur en le serrant de nouveau dans ses bras , venez m'aider à expier mon crime 5 venez l'exposer

CHAPITRE xti. a5i dans toute son horreur aux yeux de ma per-* fide cour 5 et que votre présence, en rappe-* lant ma honte, atteste aussi mon repentir»1 Bélisaire eut beau le conjurer de le laisser dans sa solitude , il fallut , pour le consoler, qu'il consentît à le suivre. Alors Jus-* tinien s'adressant à Tibère : Que ne vous dois-je pas , lui dit-il, mon ami ! et quek bienfaits égaleront jamais le service que vous m'avez rendu ? Non , seigneur , lui dit le jeune homme, vous n'êtes pas assez* riche pour m'en récompenser 5 mais chargez Bélisaire de la reconnoissance i tout «pauvre qu'il est, il possède un trésor que je préfère à tous les vôtres « Mon trésor est ma fille , dit Bélisaire , et je 11e puis mieux, le placer. A ces mots il fit appeler Eudoxe* Ma fille , lui dit-il , embrassez les genoux: de l'empereur , et demandez-lui son aveu pour donner votre main au vertueux Tibère. Au nom , à la vue de Justinien \ le premier mouvement de la nature , dans le cœur de la fille de Bélisaire , fut le frémissement et l'horreur. Elle jette un cri douloureux, recule et détourne la vue. Jus-" tinien s'avance vers elle. Eudoxe, lui dit-il^ daignez me regarder , vous me verrez bai-* gné de larmes : elles expriment le repentir qui me suivra dans le tombeau. Ni ces larmes , ni mes bienfaits ne peuvent effa~ cer mon crime ; mais Bélisaire me le par-*

donne ; et voici le moment de vous montrer sa fille, en me pardonnant comme lui.

Ce fut pour Justinien une consolation d'unir Eudoxe avec Tibère 5 et il .commença dès ce moment à sentir rentrer dans son cœur la douce paix de l'innocence.

J amais révolution plus soudaine et moins attendue n'avoit renversé les idées et les intérêts de la cour. L'arrivée de Bélisaire y jeta le trouble et la consternation. Le voilà , dit l'empereur à ses courtisans , le voilà ce héros ? cet homme juste, que vous m'avez fait condamner. Tremblez lâches:

son innocence et sa vertu me sont connues , et votre vie est dans ses mains. La pâleur , la honte et l'effroi étoient peints sur tous les visages : on croyoit voir dans Bélisaire un juge inexorable , un dieu terrible et menaçant ;xiï fut modeste comme dans sa disgrâce ; il ne voulut connoître aucun de ses accusateurs 5 et honoré jusqu'à sa mort de la confiance de son maître, il ne lui inspira jamais que l'indulgence pour le passé , la vigilance sur le présent , et une sévérité imposante pour tous les crimes à venir. Mais il vécut trop, peu pour le bonheur du monde et pour la gloire de Justinien. Ce vieillard foible et découragé se contenta de lui donner des larmes; et les conseils de Bélisaire furent oubliés avec lui» " FIN.

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