‹ BélisaireChapitre 18 sur 116 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

âini, lui dit le héros, dans quel pays ne voiton jamais les gens de bien victimes des médians? Non, dit le villageois, ceci n'a point d'exemple. Il y a dans votre malheur quelque chose d'inconcevable. Dites-moi quel en est l'auteur. J'ai une femme et des enfans $ mais je les recommande à Dieu et à mon père , et je vais arracher le cœur au

traître qui Ah ! mon enfant, s'écria Bé-

lisaire en le serrant dans ses bras , la pitié t'aveugle et t'égare. Moi , je fer ois d'un brave homme un perfide ! d'un bon soldat un assassin ! d'un père , d'un époux , d'un fils vertueux et sensible , un scélérat , un forcené ! c'est alors que je serois digne de tous les maux que l'on m'a faits. Pour soulager ton père et nourrir tes enfans , tu as abandonné la défense de ta patrie$ et pour un vieillard expirant, à qui ton zèle est inutile , tu veux abandonner ton père et tes enfans ! Dis-moi , crois -tu qu'en nie baignant dans le sang de mes ennemis , cela me rendît la jeunesse et la vue ? En serojs- J e moins malheureux quand tu serois criminel ? Non j mais du moins , dit le jeune

homme , la mort terrible d'un méchant effraiera ceux qui lui ressemblent 5 car je le prendrai , s'il le faut , au pied du trône ou des autels 5 et, en lui enfonçant le poignard dans le sein, je crierai: Oesi Bélisaire que je venge . Et de quel droit me vengerois-tu? dit le vieillard d'un ton plus imposant. Estce moi qui te l'ai donné ce droit que je n'ai pas moi-même? Veux-tu l'usurper sur les lois ? Qu'elles l'exercent , dit le jeune homme 5 on s'en reposera sur elles. Mais puisqu'elles abandonnent l'homme innocent et vertueux, qu'elles ménagent le coupable, et laissent le crime impuni, il faut les abjurer, il faut rompre avec elles et rentrer dans nos premiers droits. Mon ami, reprit Bélisaire, voilà l'excuse des brigands. Un homme juste, un honnête homme gémit de voir les lois fléchir; mais il gémiroit encore plus de les voir violer avec pleine licence. Leur foiblesse est un mal, mais un mal passager$ et leur destruction seroit une calamité durable. Tu veux effrayer les méchans \ et tu vas leur donner l'exemple ! Ah ! bon jeune homme, veux-tu rendre odieux le

chapitre ir: 4si noble sentiment que j'ai pu t'inspîrer? Feras-tu détester cette pitié si tendre ? Au nom delà vertu, que tu chéris, je te conjure de ne pas la déshonorer. Qu'il ne soit pas dit que son zèle ait armé et conduit la main d'un furieux.

Si c'étoit moi , dit le soldat , qu'on eût traité si cruellement, je me sentirois peutêtre le courage de le souffrir, mais un grand homme ! mais Bélisaire! .... Non, je ne puis le pardonner. Je le pardonne bien , moi y dit le héros. Quel autre intérêt que le mien peut t'animer à ma vengeance? Et si j'y renonce , est-ce à toi d'aller plus loin que je ne veux? Apprends que si j'avois voulu laver mon injure , des peuples se seroient armés pour servir mon ressentiment. J'obéis à ma destinée; imite-moi : ne crois pas savoir mieux que Bélisaire ce qui est honnête et légitime -y et si tu te sens le courage de braver la mort , garde cette vertu pour servir au besoin ton prince et ton pays.

A ces mots , l'ardeur du jeune homme tomba comme étouffée par l'étonnement et Padnnration, Pardonnez-moi , lui dit-il ?

5o BÉ L I S AIRE

mon général, un emportement dont je rougis. L'excès de vos malheurs a révolté mon ame. En condamnant mon zèle, vous devez l'excuser. Je fais plus , reprit Bélisaire , je l'estime , comme l'effet d'une ame forte et généreuse. Permets-moi de le diriger. Ta famille a besoin de toi; je veux que tu vives pour elle. Mais c'est à tes enfans qu'il* faut recommander les ennemis de Bélisaire.

Nommez -les-moi, dit le jeune homme avec ardeur; je vous réponds que mes enfans les haïront dès le berceau. Mes ennemis , dit le héros , sont les Scythes , les Huns , les Bulgares , les Esclavons , les Perses , tous les ennemis de l'état. Homme étonnant, s'écria le villageois en se prosternant à ses pieds! Adieu, nion ami, lui dit Bélisaire en l'embrassant. Il y a des maux inévitables , et tout ce que peut l'homme juste , c'est de ne pas mériter les siens. Si jamais l'abus du pouvoir, l'oubli des lois, la prospérité des médians t'irrite , pense à Bélisaire. Adieu.

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