CHAPITRE IV
moins heureuse. Je lui ai donné un mari jeune , sage et homme de bien , qu'elle aime et dont elle est aimée. Tout cela travaille à l'envi et me fait de petits-neveux dans lesquels je me vois revivre. J'approche de ma tombe avec moins de regret , en songeant qu'ils m'aimeront encore,et qu'ils me béniront quand je ne serai plus. Ah ! mon ami , lui dit Bélisaire , que je vous porte envie ! J'avois deux fils, ma plus belle espérance : je les ai vus mourir à mes côtés. Dans ma vieillesse , il ne me reste qu'une £lle, hélas ! trop sensible pour son malheur et pour le mien. Mais le ciel soit loué! mes deux enfans sont morts en combattant pour la patrie. Ces dernières paroles du héros achevèrent de déchirer l'ame du jeune homme qui l'écoutoit.
On servit un repas champêtre : Bélisaire y répandit la joie , en faisant sentir à ces bonnes gens le prix de leur obscurité tranquille. C'est , disoit-il, l'état le plus heu* reux , et pourtant le moins envié , tant les vrais biens son peu connus des hommes.
Pendant ce repas 3 le fils de la maison ,
muet 9 rêveur , préoccupé , avoit les yeux fixés sur Bélisaire$ et plus il l'observoit, plus son air devenoit sombre et son regard farouche. Voilà mon fils, disoit le vieux bon homme , qui se rappelle vos campagnes. Il vous regarde avec des yeux ardens. Il a de la peine , dit le héros , à reconnoître son général. On a bien fait ce qu'on a pu , dit le jeune homme , pour le rendre méconnoissable 5 mais ses soldats l'ont trop pré* sent pour le méconnoître jamais.
Quand Bélisaire prit congé de ses hôtesî Mon général , lui dit le même , permettezmoi de vous accompagner à quelques pas d'ici. Et dès qu'ils furent en chemin : Souffrez, lui dit-il, que votre guide nous devance; j'ai à vous parler sans témoin. Jesuis indigné , mon général, du misérable état ou l'on vous a réduit. C'est un exemple effroyable d'ingratitude et de lâcheté II me fait prendre ma patrie en horreur: et au^ tant j'étois fier, autant je suis honteux d'avoir versé mon sang pour elle. Je hais les lieux où je suis né , et regarde avec pitié les enfans que j'ai mis au monde. Hé, mon