CHAPITRE VI
Tibère et de la femme qui la gardoit , elle veut se précipiter. Eudoxe , ranimée à la voix de sa mère , accourt, là saisit et l'embrasse : Ma mère y dit-elle , ah ! ma mère, ayez pitié de moi. Laissez-moi mourir 9 s'écrioit cette femme égarée. Je ne vivrois que pour le venger , que pour aller leur arracher le cœur. Les monstres ! Voilà sa récompense ! Sans lui vingt fois ils auroient été ensevelis sous les cendres de leurs palais. Son crime est d'avoir prolongé leur odieuse tyrannie.... Il en est puni; les peuples sont vengés. . . .Quelle férocité ! quelle horrible bassesse !... Leur appui , leur libérateur! Cour atroce! conseil de tigres ! .. .
O ciel ! est-ce ainsi que tu es juste? Vois qui tu permets qu'on opprime 5 vois qui tu laisses prospérer.
Antonine , dans ses transports , tantôt s'arrachoit les cheveux et se déchiroit le visage 5 tantôt ouvrant ses bras tremblans^ elle couroit vers son époux , le pressoit sur son sein, l'inondoit de ses larmes 5 et tantôt repoussant sa fille avec effroi ! Meurs, lui disoit-elle 5 il n'y a dans la vie de succès qus
pour les médians , de bonheur que pour les infâmes.
De cet accès elle tomba dans un abattement mortel , et ces violens efforts de la nature ayant achevé de l'affoiblir , elle expira quelques heures après.
Un vieillard aveuglé , une femme morte, une fille au désespoir, des larmes, des cris, des gémissemens , et , pour comble de maux , l'abandon , la solitude et l'indigence 5 tel est l'état où la fortune présente aux yeux de Tibère une maison trente ans comblée de gloire et de prospérité ! Ah ! dit-il en se rappelant les paroles d'un sage: Voilà donc le spectacle auquel Dieu se complaît, l'homme juste luttant contre l'adversité , et la domtant par son courage !
Bélisaire laissa un libre cours à la douleur de sa fille , et lui-même il s'abandonna à toute son affliction ; mais après avoir payé à la nature le tribut d'une ame sensible , il se releva de son accablement avec la force d'un héros.
Exdoxeétouffoit ses sanglots, de peur de redoubler la douleur de son père. Mais la
chapitre ri; 65 vieillard qui l'embrassoit se sentoit baigné de ses pleurs. Tu te désoles , ma fille , lui dit-il , de ce qui doit nous affermir et nous «lever au-dessus des disgrâces. Après avoir expié les erreurs de sa vie, ta mère jouit d'une éternelle paix ; et c'est elle à présent qui nous plaint d'être obligés de lui survivre. Cette froide immobilité où elle laisse sa dépouille, annonce lû calme où elle est plongée, Vois comme tous les maux d'ici-bas sont vains $ un souffle , un instant les dissipe. La cour et l'empire ont disparu aux yeux de ta mère 5 et du sein de son Dieu , elle ne voit ce monde que comme un point dans l'immensité. Voilà ce qui fait, dans le malheur, la consolation et la force du sage, — Ah ! donnez-la-moi cette force que la nature me refuse , pour résister à tant de maux. J'aurois supporté la misère; mais voir une mère adorée mourir de douleur dans mes bras! Vous voir, mon père, dans l'horrible état où la cruauté des hommes vous a mis !.... Ma fille, lui dit le héros, en me privant des yeux, ils n'ont fait que ce que la vieillesse ou la mort alloit faire; et quant
€6 BÉLISA IRE ,
à ma fortune , tu en aurois mal joui , si tu ne sais pas t'en passer. Ah I le ciel m'est témoin , dit-elle , que ce n'est pas sa perte qui m'afflige. Ne t'afflige donc plus de rien , lui dit son père 5 et de sa main il essuya ses pleurs,
Bélisaire , instruit qu'un jeune inconnu attendoit le moment de lui parler , le fit venir , et lui demanda ce qui Pamenoit. Ce n'est pas le moment , lui dit Tibère , de tous offrir des consolations. Illustre et malheureux vieillard , jé respecte votre douleur . je la partage ? et je demande au ciel qu'il me permette de l'adoucir. Jusque-là je n'ai qu'à mêler mes larmes à celles que je vois répandre*
Bientôt vint le moment de rendre à Antoniaie les devoirs de la sépulture 5 et Bélisaire , appuyé sur sa fille , accompagna le corps de sa femme au tomfeeau. La douleur du héros étoit celle d'un sage : elle étoit profonde , mais sans éclat , et soutenue de majesté. Sur son visage étoit peinte le deuil 3 mais un deuil silencieux et grave»